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Le salaire du patron
N° 176 - février 1999

Un fabulateur audacieux et imprécis réécrit une page de l’histoire du FLQ
Jacques Larue-Langlois
John Starnes, directeur des services d’Intelligence et de Sécurité à la GRC, Jean-Pierre Goyer, Solliciteur-général du Canada et Pierre Elliott Trudeau, Premier ministre, auraient ensemble décidé de déclencher l’Opération Whitelaw visant l’exécution pure et simple du felquiste québécois en exil à Paris, François Mario Bachand - et ce, deux jours avant que ce dernier ne soit effectivement assassiné de deux balles de calibre 22 dans la tête, le 28 février 1971, par un ex-felquiste et sa compagne récupérés par les forces policières - le tout avec assistance technique de deux agents de la GRC en service dans la capitale française.

Telle est la thèse que propose Michael McLoughlin, né à Montréal, élevé à Vancouver et journaliste consultant à Radio-Canada (CBC radio et télévision) depuis Toronto, dans ce qu’il convient d’appeler une fiction historique audacieuse. Publié il y a quelques mois chez Viking, à Toronto, sous le titre aguicheur de Last Stop Paris, The Assassination of Mario Bachand and the Death of the FLQ, l’ouvrage n’a pas provoqué les retentissements qu’on pouvait espérer d’une telle audace.

Bien entendu, M. Starnes, aujourd’hui retraité, trouve ridicule qu’on ose l’accuser d’être un assassin et a déclaré qu’il pourrait consulter son avocat en vue d’intenter des poursuites contre l’auteur. Il n’en a rien fait encore. M. Goyer, 66 ans maintenant et membre du comité de direction de Bombardier Incorporé, aurait affirmé pour sa part qu’il ne ferait aucun commentaire avant que le livre ne soit publié. Il continue de se taire à ce sujet, tout comme d’ailleurs l’ex-Premier ministre PET.

Une étrange thèse

Fiction donc que cette étrange thèse, comme le portent à croire la douzaine de notes explicatives cruciales pour justifier la thèse de l’auteur et ne portant que la mention Confidential interviews, sans aucune autre référence de nom ou de date ; comme, par exemple - et il fallait s’y attendre - celle qui raconte la panique des services de Sécurité de la GRC, à Montréal, au retour dans cette ville, en juillet 1973, des prétendus assassins de François Mario Bachand.

Supposément dénoncée par d’ex-camarades felquistes, leur arrivée inopinée aurait mené la noble institution policière nationale du Canada à «transporter d’urgence par camion des milliers de dossiers à Ottawa, à les comparer aux dossiers des quartiers généraux, avant de les expédier à l’incinérateur, diminuant ainsi les chances de coulage d’une situation compromettante» à plusieurs niveaux politiques et administratifs. (Traduction libre)

Fiction audacieuse aussi en ce qu’elle identifie nommément plusieurs des participants au crime en question dont les exécutants eux-mêmes, l’ex-felquiste (et sa compagne) qui aurait tiré en direction de Bachand, mais sans nommer les agents de la GRC en service à Paris à cette époque, lesquels auraient activement pris part à l’élaboration comme à l’exécution de l’assassinat, dans la maison du 46, rue Eugène-Lumeau, ce 28 mars 1971.

C’est à titre de recherchiste en vue de la publication d’un livre portant sur le service d’intelligence du Canada que l’auteur aurait découvert un document unique suffisant à le mettre sur la piste de l’Affaire François Mario Bachand. Allait-il dénoncer des flics subordonnés impliqués directement dans un meurtre pur et simple mais toujours anonymes ? Il se contentera de citer les inévitables grands noms, déjà connus des politiciens en place comme des administrateurs de la GRC et des Services secrets canadiens et puis, bien sûr, tous les militants du FLQ ayant fréquenté ou simplement connu la victime.

Des situations de faits compliqués et inquiétants

Bachand considéré comme un des penseurs de gauche du FLQ et arrêté à 19 ans, à la suite des premiers attentats attribués à ce regroupement, en 1963, avait passé quelques années en prison avant d’en ressortir et de prendre ses distances face à l’idéologie qui animait alors les groupes révolutionnaires en lutte contre l’exploitation et le colonialisme. Cela lui valut dès lors la méfiance de ses camarades comme de la police.

Le récit de McLoughlin creuse des situations de faits compliqués et inquiétantes, se permettant des interprétations qui ne demeurent toujours que des hypothèses. Il révèle le réseau international serré qui reliait les différents mouvements révolutionnaires ayant presque pignon sur rue, à la fin des années soixante et au début des années soixante-dix, à Cuba, dans quelques villes d’Europe et au Moyen-Orient à des agents secrets de la CIA, du MI5 et de l’Intelligence française.

Ici, le journaliste semble s’être fait romancier et ses élucubrations apparaissent aussi farfelues que celles du regretté camarade Pierre Vallières qui, lui aussi, avait attribué à la GRC, dans un ouvrage paru en 1977, un rôle important cette fois, dans l’assassinat de Pierre Laporte. On pourrait croire que l’un et l’autre ne souhaitaient finalement rien de moins que de discréditer à tout prix les décisions du FLQ et prétendre que la Police montée du Canada, en contrôle constant de toutes les activités révolutionnaires de cette époque, tirait les ficelles.

Il semble évident que les services policiers internationaux étaient effectivement au courant des allées et venues des militants de la gauche radicale, mais il reste difficile d’avaler une décision formelle, au plus haut niveau politique canadien, en vue de l’élimination d’un jeune Québécois en exil à Paris et seul. Il appert, selon McLoughlin, que Bachand ait constitué une véritable terreur pour les Services secrets canadiens en se dissociant de ses camarades felquistes réfugiés à Cuba et en Algérie et en maintenant une pensée de gauche cohérente. D’autant plus que le Premier ministre du Québec, Robert Bourassa était attendu en voyage officiel à Paris, quelques semaines suivant la date fatidique du 28 mars 1971 et qu’il importait d’assurer coûte que coûte la sécurité du mangeur de hot dogs québécois dans la capitale française.

Bachand, un homme courageux

Ce qui est évident, c’est que François Mario Bachand a été victime des libertés individuelles, dont il s’est fait le défenseur et qu’il a pris ses distances à gauche comme à droite. Un homme courageux qui pense par lui-même, quel abominable danger !

Quant aux théories qu’élabore - sans rien prouver hors de tout doute - un journaliste canadian pour expliquer son assassinat, elles restent très aléatoires. Moins de 30 ans après les faits, il est à la fois trop tôt et trop tard pour l’Histoire, qui finira bien par lui rendre justice.

En attendant, pour une histoire plus simple, plus factuelle et partant plus authentique du Front de libération du Québec, il convient de s’en remettre à l’excellent ouvrage de base de Louis Fournier paru sur le sujet en 1982, chez Québec-Amérique, FLQ, Histoire d’un mouvement clandestin, et qui a été réédité, il y a quelques mois, chez Lanctôt Éditeur.

McLoughlin, Michael. Last Stop in Paris, The Assassination of Mario Bachand and the Death of the FLQ, Éditions Viking, Pengin Books Canada Limited, Toronto, 1998.

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