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La machine électorale de l'ADQ
N° 175 - décembre 1999

Revenu de citoyenneté et dignité de la personne
Michel Bernard et Michel Chartrand
Le programme du revenu de citoyenneté (RC) veut réaliser un objectif de dignité humaine. Le sens de l’indépendance personnelle et du respect de soi exige l’accès aux biens premiers matériels et intellectuels nécessaires en tant qu’être naturel et être social.

Le RC sera cumulable avec les revenus de travail ; le revenu global restera lié à la contribution productive sauf que ce n’est plus le marché qui déterminera qui aura accès aux biens premiers. Il ne s’agit pas d’une redistribution secondaire pour pallier temporairement les effets pervers les plus grossiers du marché, il s’agit d’une redéfinition du sens de la citoyenneté.

Munis de l’assurance du RC, de la garantie mutuellement consentie face aux impératifs vitaux, les individus peuvent s’intéresser véritablement à la réalisation de soi y compris dans un travail ou une contribution à la plus-value collective qu’ils pourront choisir plus librement dorénavant. Un système de collaboration qui exclut 20% de la population est socialement inefficace 0 ces coûts ne sont pas répertoriés actuellement.

Le RC n’est pas une définition controversée du bien

Le revenu de citoyenneté permettra à chacun de réaliser avec une liberté réelle sa définition de la vie bonne. Il sera universel et il provoquera l’égalité face aux biens premiers. Peut-on considérer comme controversé le fait que l’angoisse cesse face aux biens premiers ? Ailleurs, on aura dépensé 200 milliards $ pour l’aventure des armes chimiques soviétiques, on dépensera 500 milliards pour éviter la faillite des banques japonaises, une fraction de ce qui se dépense en armes pourrait sortir tous les enfants de la terre de la misère, etc.0 il s’agit là de définitions beaucoup plus controversées et coûteuses de la vie bonne.

Le RC et une éthique de la responsabilité collective

L’Église a tardé à s’intéresser à la question sociale avant les grandes encycliques 0 «elle a ramené le problème, quand elle l’a abordé, aux dimensions de sa problématique qui était celle de l’âge précédent, la problématique individualiste, ou simplement interindividuelle(1).» C’est par des décisions collectives que l’homme atteint son bien moral. L’éthique communautaire se réalise concrètement dans des formes organisationnelles (2). Il faut mesurer comment le refus du bien commun blesse l’homme et la société (3).

Le RC est une façon d’institutionnaliser l’éthique dans un monde d’interdépendance complexe où il devient impossible d’isoler les causalités au fondement de l’exclusion d’une partie de la population. Le risque est partout et nulle part, le mal peut frapper n’importe qui; le combat ne peut être solitaire et relever de la prévoyance personnelle, il implique une certaine totalisation. La réaction normale et rationnelle devant le risque est la mutualisation. Ce n’est pas dans les écoles McDonald et les universités Pepsi que l’on apprendra l’éthique communautaire.

Poser la question des fins0 la personne est une fin et non un simple moyen

La société néolibérale, dans laquelle on verse, ne s’engage d’avance à aucun résultat du point de vue de la répartition. Dans notre système économique, autrui n’est qu’un moyen de la fin de chacun. En aucune façon, la valeur de sa propre vie n’est liée au succès de sa communauté à répartir les biens. Si la personne était la fin, le problème de l’accès aux biens premiers aurait été réglé depuis longtemps car on produit déjà au-delà de ce minimum. Malheureusement, on pose de moins en moins la question des fins.

Il faut contrer la barbarie à visage humain qui oppose de plus en plus les personnes dans une guerre économique de tous contre tous. Une barbarie qui définit l’insécurité et la prédation comme la condition essentielle de l’homme. Prendre au sérieux le concept de vie digne implique la souveraineté personnelle garantie sur un ensemble de biens premiers. Il faut adapter l’éthique à cette nouvelle ontologie de l’interdépendance complexe. Selon cette éthique, le succès de la vie collective devrait nous préoccuper autant que le succès individuel. Le RC est un pas dans la déconstruction du mythe de l’individu-roi. Le R.C. pourrait devenir en lui-même un bien commun public à poursuivre. Réaliser en commun une définition du bien qui évite de laisser une minorité sans droit, cela crée des liens civiques, le sentiment d’une réussite collective, celle d’accorder aux autres la même dignité qu’on veut pour soi-même.www

Le coût non répertorié de la pauvreté

Au point de vue économique, le RC serait une bonne affaire. Nous venons de sortir d’une campagne électorale où les trois principaux partis nous ont rebattu les oreilles avec la croissance du PIB et les profits, tout en taisant les problèmes de redistribution. Ce sont les organismes internationaux qui sont obligés de rappeler nos gouvernements à l’ordre. C’est Amnistie Internationale et l’organisme de surveillance du Pacte International sur les droits sociaux qui s’en sont mêlés dernièrement.

Au Canada, dont le gouvernement est si préoccupé du sort des multimillionnaires du sport, le nombre d’enfants pauvres a augmenté de 60% depuis 1989 pour atteindre 1,5 million en 1996 pendant que les profits des compagnies battent des records; au Québec le taux de pauvreté atteint le niveau record de 21,2% (4). Aux États-Unis, on estime qu’un enfant qui tourne mal coûte un million $ à la communauté (5).

Si nos façons de mesurer les coûts sociaux avaient le moindrement de sens, elles démontreraient que la pauvreté des enfants nous coûtera ici des dizaines de milliards en manque à gagner et en coûts directs. Cela est prouvé0 les enfants qui n’ont pas accès aux biens premiers ont grandement plus de difficultés dans leurs études. On reproduit les classes sociales en les condamnant ainsi à une sorte d’incarcération mentale. Une sorte d’hypocrisie éthique se gargarise de droits de la personne et d’égalité des chances sans prendre les moyens de les réaliser.

Un système de collaboration qui exclut 20% de la population est socialement inefficace. La comptabilité nationale est une barbarie ; les guerres, les tempêtes de verglas, les désastres écologiques augmentent le PIB alors que les travailleurs qui prennent leur retraite pour faire du bénévolat font baisser le PIB; le coût social le plus élevé, le manque à gagner provenant des 20% d’exclus, n’est même pas répertorié. Trois personnes possèdent à elles seules une fortune supérieure au PIB des 48 pays les plus pauvres (6). Un pays peut avoir un beau PIB qui se concentre dans les mains d’un clique. Voici un autre exemple d’aberration de nos institutions 0 le CN privatisé déclare vouloir fermer les deux tiers de ses parcours et congédier les deux tiers de ses employés. Il annonce 3 000 congédiements0 la valeur de son action au marché bondit. Le gain pour les actionnaires s’est nourri de la perte pour la collectivité1. Allons-nous concentrer le monde à Montréal parce qu’une compagnie juge que de fournir des services en région n’est pas rentable pour elle? Évidemment, l’État devra s’occuper d’offrir les services dans les régions ou les fermer. Il faut donc conclure que la poursuite du profit privé par les compagnies n’est pas une mesure valide de la contribution à la plus-value communautaire. Vider les océans avec des bateaux usines, couper à blanc des forêts, produisent beaux profits à court terme pour une clique d’actionnaires, mais cela appauvrit la collectivité.

Le profit, comme bien privé, est une notion valable pour mesurer comment une entité close s’est enrichie de ses relations avec l’extérieur, mais elle n’est pas valide au niveau de la communauté. On considère que la finalité de l’homme est de devenir plus efficace, plus rentable, le tout mesuré par des instruments dépassés. Or, les effets non mesurés de l’exclusion révèlent justement une société inefficace.

Les affairistes exigent une vaste déréglementation qui augmentera leurs profits en externalisant vers la collectivité le coût des effets pervers de leurs activités. Nous voulons en venir à ceci0 le libéralisme défend à l’État d’imposer une définition générale du bien, mais ce faisant il permet à des sous-groupes puissants de nous imposer leur propre définition du bien avec des instruments de mesure qui considèrent leur bien privé comme le bien collectif.

1. O’NEILL, Louis, Initiation à l’éthique sociale, Fides, 1998, p.26.

2. LAMOUREUX, Henri, Le citoyen responsable, l’éthique de l’engagement social, VLB éditeur, 1996. L’auteur traite des principes de l’éthique communautaire et énumère les lieux de sa réalisation au Québec.

3. DHERSE, Jean-Loup MINGUET, Hugues (dom), L’éthique ou le chaos ?, Presses de la Renaissance, 1998, p.186 et suiv.

4. POULIN, Richard, SALAMA, Pierre, l’insoutenable misère du monde, économie et sociologie de la pauvreté, Vent d’Ouest, 1998, p.12. Pour la définition du seuil de pauvreté voir www.ccsd.ca

5. LELEUX, Claudine, Travail ou revenu? Cerf, 1998, p.95.

6. RAMONET, Ignaco, «Stratégies de la faim», Le Monde Diplomatique, nov. 98.

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