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Les Pistolois en beau fusil 0 Ne touchez pas à ma rivière !
N° 214 - novembre 2002

Haro sur le proxénétisme !
Élaine Audet

Une entrevue exclusive avec Madeleine Parent



Au lendemain de l’assemblée générale de la Fédération des femmes du Québec (FFQ), j’ai interrogé Madeleine Parent à propos des débats sur la prostitution et sur ce que devraient être les priorités du mouvement des femmes.

Au cours de notre conversation, Madeleine Parent situe la prostitution dans le contexte des inégalités sociales. L’attraction que la prostitution peut exercer sur certaines jeunes filles provient, selon elle, de ce que la prostitution rapporte davantage sur le plan financier que plusieurs emplois traditionnellement féminins. Et elle insiste pour qu’on dénonce et qu’on tente de prévenir les kidnappings d’adolescentes vulnérables, droguées et jetées dans des maisons de dressage pour leur enlever toute autonomie, avant d’être lancées sur le marché du sexe où elles feront vivre leur patron, leur « pimp » ou leur ami. Elle fait référence au film bouleversant de Marquise Lepage, « Des marelles et des petites filles », produit au Québec par les Productions Virage (2000), qui fait la lumière sur ce trafic de fillettes de plus en plus jeunes pour satisfaire aux exigences de la demande.

Un corps professionnel de santé

« Pour que nos actions contre la prostitution soient efficaces, ça prendrait un gouvernement de justice sociale qui reconnaîtrait les revendications des femmes et qui serait résolu à éradiquer l’inégalité », dit-elle. Mais la prostitution ne représente pas, à ses yeux, l’expression la plus « aiguë » de l’oppression des femmes. « Il y a, par exemple, l’excision, ou de véritables travaux forcés, assortis de viols, qui tuent les femmes de par le monde ». Cependant, elle souhaite, comme le courant pro-prostitution et le courant néo-abolitionniste, qu’on décriminalise toutes les personnes qui travaillent dans l’industrie du sexe, prostituées et autres, et que l’État leur donne les services auxquels elles ont droit.

« Et lutter pour la décriminalisation de fait des prostituées, dit-elle. C’est-à-dire, non pas pour la création de nouvelles associations d’aide sur le terrain, mais pour la mise en place par les gouvernements d’équipes composées de médecins-infirmières-travailleuses sociales qui, tout en prodiguant les soins dont les prostituées ont besoin pourraient, lors du suivi, les conscientiser sur les conséquences de leur " métier ". Il faudrait que ce corps professionnel de santé ait le mandat et le financement adéquat pour véritablement aider les prostituées. Il pourrait s’inspirer de certaines religieuses qui travaillent dans le Centre-sud et des travailleuses de rues qui passent leurs nuits auprès des prostituées. »

Priorité à la lutte contre le proxénétisme

Ne comptez pas sur elle pour criminaliser les acheteurs-clients. Même si je lui dis que sans eux, il n’y aurait plus de prostitution, plus de profits pour les souteneurs, Madeleine Parent estime que plusieurs clients ne sont pas « conscients ou au courant des conséquences que cela peut avoir sur les femmes, qui leur semblent avoir choisi librement ce genre de travail et qu’ils paient en conséquence ». En revanche, elle se montre intraitable envers les proxénètes qui organisent la « mise en marché » et en tirent des profits monstrueux.

« Pour moi, c’est la lutte contre les proxénètes et leurs maîtres, les gangs de motards et le crime organisé, qui doit être prioritaire. Les prostituées ont peur de parler (1). Il est impératif de trouver ou de faire une recherche, avec des faits et des chiffres, sur tous les profiteurs de la marchandisation des femmes. Et la pression doit s’exercer sur les deux niveaux de gouvernement. Par exemple, lors de l’Assemblée générale de la FFQ, il aurait été utile de discuter d’alternatives au proxénétisme, mais ça n’a pas été discuté. »

Madeleine Parent replace la question de la prostitution dans le contexte de l’économisme qui régit de façon impériale le monde actuel. « Je me souviens du film Gina de Denys Arcand (1975) qui parle d’une stripteaseuse, raconte-t-elle. Elle fait des tournées en province et elle est violée par un groupe de motoneigistes. Après leur départ, elle avertit sa propre gang de motards qui va battre les violeurs ». Pour Madeleine Parent, la leçon est claire 0 « les gangs rivales de motards se battent entre elles pour contrôler le commerce de la prostitution et les prostituées ne pèsent pas lourd dans ce contexte. À un moment donné, la prostituée rencontre une ouvrière aux toilettes et elles comparent leurs salaires. La prostituée paraît riche et privilégiée à l’ouvrière. Elle est étonnée de voir qu’il y a une telle différence entre leurs revenus, mais n’est pas pour autant tentée d’adopter ce genre de vie ».

Ce que devraient être les priorités des femmes

À l’issue de l’Assemblée générale de la FFQ, le 22 septembre 2002, on a beaucoup mis l’accent sur le consensus, la maturité du mouvement des femmes, le climat de respect mutuel qui régnaient lors de l’assemblée. J’ai voulu savoir si cette opinion reflétait le climat réel des discussions et l’importance de l’opposition à la vision de Stella sur la non-criminalisation des proxénètes et des clients.

À propos du consensus de l’assemblée générale

Madeleine Parent, qui est membre active de la FFQ, apporte des nuances 0 « En effet, l’attitude générale de l’AGA a été de se concentrer sur les points avec lesquels on était le plus d’accord 0 d’abord obtenir un consensus sur la décriminalisation des prostituées. Même si beaucoup de femmes ont été en mesure de bien s’exprimer là-dessus, certaines n’ont toutefois pas trouvé moyen ou ont eu peur de le faire dans le climat qui régnait. » À ce sujet, certaines femmes affirment qu’il est difficile de discuter lorsque le désaccord avec la légitimation de la prostitution est vu comme équivalent à la stigmatisation et à l’abandon des prostituées à leur sort.

En matière de consensus, l’assemblée générale annuelle de la FFQ n’a finalement voté que la décriminalisation des femmes dans la prostitution et dans l’industrie du sexe en général, ainsi que des résolutions réclamant les services auxquels elles ont droit. Il n’existait pas de consensus ni sur l’appellation « travailleuse du sexe », ni sur la criminalisation des clients, ni sur la décriminalisation des proxénètes.

Priorité à la lutte contre l’inégalité économique des femmes

Pour conclure, Madeleine Parent estime que les priorités à venir de la FFQ devraient être d’abord de s’attaquer à l’inégalité économique des femmes. L’équité salariale, insiste-t-elle, signifie 0 « à travail d’égale valeur, salaire égal » et non pas, comme beaucoup le croient, « à travail égal, salaire égal ». Selon elle, le terme d’équité salariale, inventé en 1986 par la juge ontarienne Rosie Abella, dans son rapport sur la discrimination au niveau fédéral, porte à confusion.

« Puis, il faut faire en sorte d’améliorer les droits des jeunes femmes sur le plan économique et qu’elles aient un statut égalitaire à l’intérieur de la FFQ. Il faudrait également mettre l’accent sur l’aide générale aux aînées. Les assister dans le développement de leur mobilité et de leur autonomie.

Finalement, ce qui ne nous étonnera pas de la militante pacifiste qu’est Madeleine Parent, « face à la conjoncture internationale, se mobiliser massivement pour la paix. Le gouvernement fédéral, sous l’impulsion de Bush, ne cesse de diminuer les subventions à la santé afin d’augmenter le budget de guerre. J’ai assisté récemment à une manifestation pour la paix. Il y avait la Voix des femmes et les Artistes pour la paix mais, malheureusement, trop peu de monde. »

(1) Hugo Dumas, La Presse, « Vendre son corps pour un gang de rue », 15-07.02

http0//www.cyberpresse.ca/reseau/tendances/0207/ten_102070118345.html

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