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Où sont passés les pacifistes québécois ?
N° 213 - octobre 2002

Enquête sur un massacre ciblant les femmes aux Indes
Élaine Audet
Le 1er mars dernier, au Gujarat en Inde, des hindous intégristes massacraient 2 000 musulmans, dont une majorité de femmes. Le silence général des médias sur de telles réalités montre une fois de plus la mesure de la désinformation à laquelle on nous soumet. En appuyant tant l’Inde que le Pakistan, en semblant s’accommoder des sanglants conflits ethno-religieux comme celui du Gujarat, les États-Unis se réservent-ils le droit d’appuyer plus tard les deux protagonistes, comme ils ont appuyé à tour de rôle pour l’Irak et l’Iran, les jetant l’un contre l’autre dans une longue guerre fort lucrative pour les marchands d’armes ? Poser la question c’est y répondre.

J'ai assisté à une conférence d’information sur ces événements, donnée à Montréal, en septembre dernier, par Mme Syeda Hameed. Selon son rapport, du 28 février au 3 mars, une foule fanatisée de plusieurs milliers de membres d’un mouvement extrémiste hindouiste (RSS) envahit la ville d’Ahemedabad, capitale du Gujarat, au Nord-Ouest de l’Inde et s’attaque sélectivement aux familles musulmanes.

Comme au temps des pogromes nazis, ils ont leurs adresses en main, violent systématiquement les femmes et les enfants, puis brûlent leurs corps, leurs maisons, leurs commerces et leurs mosquées. Derrière eux, ils laissent un désert de cendres et quelque cent cinquante mille réfugiées terrorisées, réunies dans des camps de fortune.

Comme si ce n’était pas suffisant, le gouvernement a coupé l’eau à ces réfugiées, afin de les chasser et d’effacer toute preuve de ce massacre avant les élections du 6 octobre. Mais la télévision locale a filmé tous ces événements, laissant ainsi des preuves irréfutables.

J’ignorais tout de ce carnage et, je crois, qu’il en est de même pour la plupart des gens, en particulier dans le milieu francophone. Mme Hameed fait partie d’une équipe composée de six femmes mandatées par des groupes communautaires d’Ahemedabad pour enquêter et recueillir sur place des témoignages sur les atrocités commises contre les femmes de la minorité musulmane du Gujarat.

Le but premier de cette mission d’enquête était de faire en sorte que la voix des quelques survivantes soit entendue. Elles ont, en plus, interviewé des membres des milieux intellectuel, politique, journalistique et administratif, ainsi que les leaders du parti au pouvoir (BJP), dont la députée Maya Kodnani, accusée d’avoir appuyé le massacre.

Dans leur volumineux rapport1, les enquêteuses disent avoir été ébranlées et sidérées par l’étendue et la brutalité des actes de violence commis au Gujarat. Même si elles avaient lu les journaux, elles ne s’attendaient pas à voir encore une telle peur et une telle angoisse dans les yeux et les mots de femmes ordinaires à qui le droit humain fondamental de vivre dans la dignité venait d’être si violemment arraché.

Préméditation dans la sélection des victimes

Pour justifier le pogrome, les porte-parole des extrémistes hindous et les médias du Gujarat ont allégué l’incendie d’un train, commis présumément par des musulmans, à Godhra, le 27 février, dans lequel cinquante-huit personnes appartenant à la communauté hindoue, en majorité des femmes et des enfants, ont péri.

Mais en juillet dernier, la police indienne publiait son enquête sur le massacre de Godhra, avec la surprenante conclusion que l’incendie de février avait pris naissance à l’intérieur du train, et ne fut pas provoqué de l’extérieur2.

L’étude des événements du Gujarat montre clairement la préméditation, l’organisation et la précision dans la sélection des victimes. Il existe des preuves irréfutables de la violence exercée envers les femmes. Parmi les survivantes, réfugiées dans les camps, un grand nombre ont subi les formes d’agression sexuelle les plus bestiales, soit les viols de masse, l’insertion d’objets dans leur corps, etc.

Plusieurs témoignages parlent de femmes enceintes violées, leur corps éventré, le fœtus sorti à la pointe du sabre et jeté dans le brasier avant qu’elles n’y soient précipitées elles-mêmes. La majorité des victimes de viol ont été brûlées vives.

Il existe des preuves abondantes de la complicité de la police d’État et de la police locale dans la perpétration de ces crimes contre les femmes. L’armée n’est intervenue que de cinq à six jours plus tard. La police n’a rien fait pour protéger les musulmanes.

La complicité à l’égard de ces crimes continue encore aujourd’hui, la police empêchant les survivantes de porter plainte contre leurs agresseurs. Il n’y a pas de mécanismes institutionnels au Gujarat pour leur permettre d’obtenir justice !

Ces femmes ont tout perdu. Le carnage a eu un impact physique, économique et psychologique. L’État ne montre aucune velléité de fournir à ces femmes de l’aide dans l’un ou l’autre de ces domaines où elles sont extrêmement vulnérables.

Les conditions de vie effroyables dans les camps d’aide aux survivantes où les mères luttent pour garder leurs enfants en vie et les compensations monétaires ridicules qu’on a consenties aux victimes montrent la détermination de l’État de décliner toute responsabilité à leur égard.

On étouffe les voix qui dénoncent ce massacre comme étant contraire à la religion hindoue.

Faire de l’Inde un État religieux

Il existe aussi une multitude de preuves selon lesquelles les nationalistes intégristes hindous, avant même le massacre, ont provoqué et exagéré la tension entre les deux communautés.

Pour la première fois, on peut constater une tentative inquiétante d’enfermement dans de véritables ghettos de la communauté musulmane dans les zones rurales. Une partie de la presse locale a joué un rôle criminel en faisant la promotion de la violence sexuelle envers les musulmanes.

Comme en Bosnie et dans toutes les opérations de « nettoyage ethnique », les femmes sont violées pour humilier et déshonorer les hommes de la communauté ennemie dans ce qu’ils considèrent leur virilité, en violant « leurs » femmes et « leurs » filles devant eux.

Il y a donc eu fusion, dans l’accomplissement de ce carnage, entre la violence nationaliste hindoue et la violence patriarcale misogyne. Et le pire, c’est que personne n’a été jugé et qu’aucune plainte pour crimes de guerre n’a été déposée devant Tribunal pénal international. Il n’y a eu aucune protestation d’importance, pas même du côté de la communauté arabe.

Depuis 1947, l’Inde est un pays indépendant et laïque. Le plus inquiétant dans les événements du Gujarat, c’est l’indifférence totale de la communauté internationale devant les menées d’un mouvement nationaliste fondamentaliste qui prétend faire de l’Inde un État religieux exclusivement hindou, forçant toutes les minorités à s’assimiler à la religion d’État.

Dans ce contexte, le massacre du Gujarat n’est qu’un prélude au génocide musulman qui se trame à l’échelle du pays si le mouvement nationaliste intégriste arrive à prendre le pouvoir lors des prochaines élections, prévues en octobre.

Pour en savoir plus long et apporter son aide aux victimes du Gujarat, on peut s’adresser au Centre d’études et de ressources sur l’Asie du Sud au 514-983-2522 — adresse électronique 0 ceras@insaf.net — site Internet 0 www.alternatives-action.org/ceras.

La filière étatsunienne

Pourquoi les Étatsuniens, si étroitement impliqués au Pakistan, n’ont-ils pas condamné publiquement le massacre de la communauté musulmane au Gujarat ? Dans un article très éclairant*, le chroniqueur Paul Watson révèle que, selon le Moscow Times, le premier ministre britannique Tony Blair a fait, cette année, une visite en Inde et au Pakistan dans le but déclaré d’apaiser les tensions ethniques entre les deux pays.

En réalité, il essayait de réaliser une entente très lucrative avec le marchand d’armes BAE Systems pour soixante nouveaux avions de combat. On peut s’imaginer quelle « influence apaisante » cela aura sur la balance du pouvoir, au moment où le sous-continent indien est à deux doigts de la guerre nucléaire ! « Le même type d’influence apaisante qu’a l’huile sur le feu », poursuit Watson. Bien sûr, si Blair peut mettre ces milliards dans les coffres de BAE, Bush saura lui témoigner sa reconnaissance.

Pour sa part, la BBC situe ces négociations entre BAE et l’Inde à août 2002. Et voilà qu’on apprend que BAE est associé au puissant Groupe Carlyle, dans lequel la famille Bush possède des actions. Ce même groupe, en train d’ériger une fortune grâce à la guerre contre le terrorisme, se prépare, selon la même source, à récolter des profits énormes avec le conflit Inde–Pakistan. La CIA et BAE veillent soigneusement à entretenir les deux machines de guerre !

Qu’importe, dans un tel contexte, la mort des malheureuses victimes du Gujarat et de toutes celles qui seront immolées dans les conflits ethno-religieux un peu partout dans le monde, quand elle permet la vente de milliards de dollars d’armes par la filière Bush–BAE–Carlyle ?

* Paul Watson. « The Pakistan-India Conflict is Being Funded and Fomented by the Same Faces that Brought you the War on Terrorism », Centre de recherche sur la mondialisation. Montréal, 11 juin 2002. www.globalresearch.ca/articles/IND206A.html

1. Syeda Hameed et al. « How has the Gujarat Massacre Affected Minority Women? — The Survivors Speak », Citizen’s Initiative. Ahmedabad, 16 avril 2002.

2. Jooned Khan. « Entre hindous et musulmans, vieux démons et lourd contentieux », La Presse. Montréal, 19 juillet 2002.

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