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Où sont passés les pacifistes québécois ?
N° 213 - octobre 2002

Alfred DesRochers, père occulte de la littérature québécoise
Michel Lapierre
« Moi, je suis connu aujourd’hui, disait Alfred DesRochers en 1976, parce que je suis le père de Clémence, bien plus que comme l’auteur d’À l’ombre de l’Orford… Quand Saint-Denys Garneau est arrivé, il a tout effacé ce qui avait été écrit avant lui. »

Sous cet aveu narquois, se cache beaucoup d’amertume. En 1976, deux ans avant sa mort, DesRochers se défend toujours d’être un poète du terroir. « S’il y a un gars, déclare-t-il, qui s’est fait jouer un coup de cochon dans sa vie, c’est bien moi ! J’ai écrit À l’ombre de l’Orford pour prouver que je n’étais pas capable d’en faire des vers du terroir. » La nouvelle génération de poètes et de critiques ignore en général sa tentative de définir et de créer une poésie nord-américaine concrète. DesRochers rêvait à un chant des premières heures du monde. Il espérait l’avènement d’une poésie qui sortirait de la bouche d’un plébéien indigène au lieu de jaillir de la plume de mandarins européanisés comme Alain Grandbois et Saint-Denys Garneau.

Le continent infini

La patrie de DesRochers, ce n’est pas le terroir, mais l’Amérique entière, vue comme un continent infini. Le poète ne la considère pas seulement, de l’extérieur, comme un territoire immense, mais aussi, de l’intérieur, comme un espace aux frontières politiques indéfinies, sans traditions agricoles vénérables, sans clôtures dressées par les hommes, sans paysannerie fossilisée. Pour lui, les croix de chemin ressemblent plus aux signaux des nomades qu’aux stèles d’une civilisation impalpable qu’on dit venir de l’Ancien Monde. Ces croix, DesRochers les voit comme des nouveaux totems, des totems écartelés. Elles évoquent le choc des deux mondes, expriment le paradoxe du sauvage savant, rappellent en même temps ces bêtes mythiques, protectrices des hommes rouges durant les millénaires qui précédèrent l’arrivée des Blancs. Comme des montagnes au nom légendaire, elles émanent de la nature toute-puissante.

Tu dressas tes Shickshocks effarés dans les nues ;

Pays des bois géants, pays des étendues

Sans bornes...

Si DesRochers resta fidèle à la versification traditionnelle, il n’en produisit pas moins une œuvre novatrice. Il fit aussi preuve d’originalité comme critique et surtout comme théoricien de la littérature. Il fut le premier, chez nous, qui associa l’identité ancestrale à la communion mystique avec la nature en faisant du passé non plus un simple modèle mais une véritable utopie. Il fut le premier à se sentir vraiment le frère des poètes américains. Il croyait qu’un cœur amérindien bat dans la poitrine de tout poète authentique de notre continent.

Dès 1929, dans la première édition d’À l’ombre de l’Orford, DesRochers veut mener jusqu’au bout l’expérience risquée du Nouveau Monde. Il sera hanté par The Ghost of Buffaloes, de Vachel Lindsay, où l’Esprit marche sur la splendeur dorée des grandes plaines peuplées d’aigles et d’hommes rouges. Il sera fasciné par The Bridge, de Hart Crane, où le pont de Brooklyn devient à la fois la « harpe » de l’Amérindien et l’« autel » de son holocauste, la frontière entre la terre et l’océan, le duel entre le passé et l’avenir.

DesRochers résiste au charme de la modernité européenne. Si la modernité nord-américaine exerce sur lui une véritable fascination, c’est qu’elle lui apparaît très différente. N’est-elle pas plus près des temps immémoriaux ? Dans l’esprit du poète, la découverte du Nouveau Monde a bouleversé pour toujours le temps européen. Sur le continent infini, le passé se mêle au présent, le xixe siècle appartient encore à la légende. L’Amérindien, ultime héros, survivant de l’âge d’or, reste là pour en témoigner, fût-il muet. Le massacre de Genou-Blessé (Wounded Knee), qui ne date que de 1890, occupe dans l’imaginaire nord-américain une place semblable à celle de la prise de Troie.

Mourir en Parisian French

Fait exceptionnel pour l’époque, DesRochers s’intéresse énormément à la littérature américaine. Dans l’ensemble, il la préfère à la littérature française. Vers la fin des années trente, il affirme lire à toutes les semaines The Nation, chaque mois Harper’s, Scribner’s, Atlantic Monthly et Esquirer. « Je lis aussi, ajoute-t-il, les poètes américains. J’ai longtemps cru, et je crois encore, qu’ils sont en voie de constituer une littérature américaine (par opposition à l’européenne) et que dans quelques quarts de siècle, cette littérature se différenciera autant de la littérature européenne que cette dernière se distingue des lettres asiatiques. » Cette vision de l’avenir était loin d’être évidente à l’époque.

DesRochers reproche aux Québécois, aux « Vieux-Canadiens » comme il les appelle, de considérer leur culture comme une simple imitation de la culture française. Si nous n’édifions pas une culture nord-américaine originale de langue française, c’est-à-dire une culture québécoise, nous courons, selon lui, à notre propre perte. Mourir en Parisian French, quel destin ! C’est, explique le poète, la culture française elle-même qui, en anémiant la vie intellectuelle des Québécois, assurera le triomphe de la langue anglaise. Selon DesRochers, cette culture européenne est inadaptée à notre continent. « La culture française, écrit-il, riche d’une tradition millénaire et issue d’un milieu où tout est composé, dirait un peintre, n’a rien d’apparenté à notre pays, où tout est démesuré. La raison, qui est le fond même de la culture française, est un handicap dans une contrée où l’audace et l’impulsion sont les premiers facteurs de succès. Quand notre province de Québec comptera quelque cent millions d’habitants de langue française, nous pourrons peut-être avec avantage nous abreuver à Paris, mais d’ici là le champagne de l’esprit français risque fort d’avoir sur nous le même effet que l’alcool sur un toutou naissant 0 celui de nous faire rester petit. »

Les groulxistes, ce « tas d’émigrés »

Dans À l’ombre de l’Orford, le poète va jusqu’à soutenir que les nationalistes canadiens-français de son époque, « ce tas d’immigrés », n’ont pas de véritable patrie en Amérique.

Votre patrie à vous est au-delà des mers !

Ce n’est pas un séjour de trois siècles à peine,

Même miraculeux, qui fait qu’une âme humaine

S’identifie à l’air et s’incorpore au sol !

Dans cette véritable provocation, on décèle une attaque contre le nationalisme de Lionel Groulx, qui faisait alors figure de maître à penser. Mais on doit juger l’antinationalisme de DesRochers avec précaution. La question de l’indépendance du Québec échappera au poète lorsqu’elle deviendra une idée de gauche. Pour DesRochers, cette idée nouvelle continuera d’évoquer le nationalisme traditionnel, incarnée par Groulx. Le Parti québécois, qui, dans l’esprit de DesRochers, propage une version modernisée de ce nationalisme, serait « peut-être une idée merveilleuse si elle avait derrière elle un Lénine », déclare le poète en 1976. « Mais, ajoute-t-il, ce n’est pas le cas. Ça va tomber en pourriture… » La désillusion et une pointe d’anarchisme marquent plus la pensée de DesRochers que le fédéralisme. Le procès civique que pourraient lui intenter les tenants de l’indépendance aboutirait à un non-lieu.

Le Québec préhistorique et cosmique

Malgré l’académisme qui affaiblit souvent son œuvre, le poète de l’Orford a mieux senti la dimension cosmique du pays que les poètes de l’âge prétendu de la parole. À la différence de DesRochers qui regarde la patrie comme une « flamboyante anarchie », « toute faite de force et de fécondité », comme la nourrice de l’univers, la terre qui, dans le chaos, répondit « au Seigneur la première », les poètes de la nouvelle génération ouvriront les yeux devant « le paysage inconscient du fleuve sans mémoire » (Hénault), la « tache sous le pôle », le « fait divers », le « film sans images » (Pilon), la « contrée de geôles invisibles » (Préfontaine), le pays dont l’homme « sort à peine de terre » (Gatien Lapointe), le « dépaysage sans retour » (Giguère), le « pays sans nom », la « terre sans racine » (Chamberland), le « pays de mort anonyme », le « pays né dans l’orphelinat de la neige » (Brault), le « pays chauve d’ancêtres » où la vie est un « débarras de l’Histoire » (Miron). Sous un mode beaucoup plus populaire, Gilles Vigneault pourra proclamer dans une chanson qui deviendra presque, pour un temps, un hymne national 0

Mon pays ce n’est pas un pays c’est l’envers

D’un pays qui n’était ni pays ni patrie.

C’est que ces poètes, qui publient après la Deuxième Guerre mondiale, entendent créer un pays neuf à la place du Québec traditionnel, qui leur apparaît comme un désert que le mot cléricalisme traduit, à leurs yeux, très facilement. Certes, ils repoussent d’instinct « notre maître, le passé », la pensée de Groulx, l’histoire hagiographique ; mais ils rejettent tout autant notre mère, le passé antérieur, le temps paradisiaque, la préhistoire mythique que DesRochers ne cesse d’adorer. On comprend sans doute qu’Hénault puisse stigmatiser le « peuple adorateur de chasubles », mais fallait-il qu’il s’en prenne aussi à la « patrie des 25 % légendaires/Et des loups-garous… » ?

Pourquoi ce refus total, cette confusion entre la religion dictée par le pouvoir et le merveilleux jailli du peuple ? se demanderait DesRochers. Le poète de l’Orford affirme naïvement 0 « Le passé me possède et m’astreint à sa loi. » Il n’associe pas le passé à l’aliénation, mais voit ses aïeux rouges comme des guerriers indomptables qui ont « blasphémé d’horreur vers des cieux impassibles » et ses aïeux blancs comme les « contempteurs d’édits des seigneurs et des prêtres ». On en finit plus d’opposer DesRochers à ses cadets. Mais le père dédaigné se moque bien des conflits de générations. Imperturbable, Alfred DesRochers rêve au pays perdu et jouit tranquillement de l’archipel épargné, présence paléontologique qui illumine encore le monde.

Alfred DesRochers. À l’ombre de l’Orford. Bibliothèque québécoise, 1997.

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