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Où sont passés les pacifistes québécois ?
N° 213 - octobre 2002

Noranda veut revenir cent ans en arrière
Gabriel Sainte-Marie

650 travailleurs en grève à Rouyn-Noranda



Depuis le 18 juin, les 650 travailleurs de la fonderie Horne à Rouyn sont en grève parce que la multinationale Noranda veut réduire leurs conditions de travail déjà épouvantables. Noranda refuse également, avec la bénédiction du gouvernement, d’investir les millions nécessaires à la réduction des émissions toxiques qui empoisonnent ses employés et toute la population de l’Abitibi. Nous avons rencontré les membres de l’exécutif du syndicat.

La situation décrite par les travailleurs est surréaliste. On a l’impression de revenir cent ans en arrière ou encore de se retrouver dans un pays du Tiers-Monde.

Quarante-huit victimes du béryllium

Les travailleurs font face à un nouveau problème médical 0 l’intoxication au béryllium. Comme m’explique Raymond Desabrais, le président du Syndicat des travailleurs de la mine Noranda (CSN), « les gars d’entretien qui sablent les pièces de la fonderie contaminées par ce produit radioactif respirent sa poussière et développent la bérylliose trois mois plus tard ».

Le problème est apparu il y a dix ans. Pendant la guerre froide, on retrouvait du béryllium dans l’équipement militaire. « Aujourd’hui, il y en a presque partout, révèle Stéphane Langlois, vice-président du syndicat, il y en a dans l’avionique, dans l’électronique, les autos, les bâtons de golf et même dans les soudures de bicyclettes ».

Il est dangereux d’en respirer la poussière. La maladie s’attaque d’abord aux poumons et elle est incurable. Raymond Desabrais s’indigne 0 « Il y a déjà trente de nos hommes qui l’ont, plus dix-huit dans une filiale de Noranda à Gaspé. »

Pour Jean-Claude Larouche, conseiller syndical à la CSN, il est inacceptable que « les travailleurs qui ont sablé le produit n’en soient informés qu’un mois plus tard, quand il est déjà trop tard pour faire quoi que ce soit. À Gaspé, poursuit-il la direction de Noranda était au courant du sort des travailleurs et ne les a jamais avertis. » Ces derniers poursuivent présentement Noranda en justice.

À la Horne, la compagnie avait choisi de régler le problème à la source et d’installer des dépoussiéreurs. Mais, comme dit Desabrais, « elle a tout abandonné 0 trop cher, pas assez de profit à leur goût, et maintenant la grève ».

Les travailleurs, leur famille et toute la population de la région sont depuis longtemps empoisonnés par la fonderie. Gaétan Guindon, conseiller syndical à la Fédération de la métallurgie de la CSN résume les faits 0 « La cheminée crache de façon démesurée de la poussière de plomb et d’autres métaux, de l’arsenic et de l’anhydride sulfureux [responsable des pluies acides] sur la ville. »

Chacun de ces produits attaque sévèrement le corps humain. Pire, les études ont démontré que leurs effets combinés sont dévastateurs. Le président du syndicat s’indigne en constatant qu’un syndiqué sur deux n’atteint pas l’âge de la retraite, et que le niveau de santé de la population de Rouyn-Noranda est très médiocre.

16 % du travail confié à la sous-traitance

Les employés font également face à une concurrence déloyale avec le recours à la sous-traitance. « Ils ont la moitié de notre salaire, aucune pause, des heures de travail non réglementées et aucune sécurité d’emploi », affirme Stéphane Langlois.

« Le personnel syndiqué a été réduit de 16,5 %. Tout l’entretien est passé à la sous-traitance. » Ces travailleurs à statut précaire n’ont aucun recours en cas d’accident ou de maladie professionnelle. Raymond Desabrais résume la situation 0 « L’employé estropié ou malade n’a d’autre ressource que l’aide sociale. »

Le gouvernement complice

L’exécutif syndical sait que la grève accommode bien la direction de Noranda. La compagnie devait s’adapter aux normes environnementales avant 2001, mais elle a obtenu deux années de grâce du gouvernement québécois… à cause de la grève !

Noranda doit réduire ses émissions de poussières polymétalliques de 70 % et d’anhydride sulfureux de 90 %. Cela nécessitera des centaines de millions d’investissement. C’est ce qui fait dire à Raymond Desabrais que « cette grève est un lock-out déguisé. Les offres qu’ils nous ont proposées sont tout simplement ridicules. »

Stéphane Langlois précise que les offres dites « finales, globales et totales » présentées le 26 septembre par la compagnie retirent aux travailleurs le peu d’acquis obtenus jusqu’ici et ne reconnaissent plus le principe de l’ancienneté. De plus, la direction n’offre aucun régime de retraite et demande le libre accès à la sous-traitance.

Après les sous-traitants, les scabs…

Pour ajouter au portrait, la compagnie emploie des briseurs de grève. « Noranda engage trois sous-traitants pour conduire un camion », affirme Stéphane Langlois. De toute évidence, les deux autres « conducteurs » remplacent les grévistes.

Malheureusement explique Desabrais, « l’usine est si grande qu’il est impossible de surveiller toutes les entrées pour prouver qu’il y a des scabs, ce qui est de toute évidence illégal. C’est un mépris et un manque de respect total envers nous. »

Pour mettre davantage de pression, la direction de Noranda évoque la fermeture de la fonderie, en donnant en exemple le sort de Murdochville. Rouyn-Noranda, faut-il le rappeler, est également une ville mono-industrielle. La compagnie menace aussi de déménager ses installations en Amérique latine, où les salaires sont plus faibles et où il n’y a aucune loi environnementale.

Ces menaces n’effraient pas les syndiqués. « La direction n’avance aucun chiffre pour appuyer ses menaces, rétorque Stéphane Langlois. La fonderie est très rentable et la compagnie dépend de la formation et de l’expérience des syndiqués. Le smelter représente beaucoup d’investissement et ne peut pas être déménagé. »

Ajoutons que la situation n’est guère meilleure pour les 600 syndiqués (TCA) de fonderie de Falconbridge, présentement en grève dans le Nord-Est de l’Ontario, dont la Noranda vient de faire l’acquisition. La multinationale exige là aussi un grand recul des conditions de travail de ses ouvriers…

Noranda, la pieuvre

Presque aucune information sur Noranda et ses pratiques malhonnêtes ne perce dans les médias même si la grève dure depuis le 18 juin. C’est que la Noranda a le bras long. Propriété de la famille Bronfman, une des familles les plus riches au Canada, son réseau d’influence englobe les médias de masse, tant publics que privés.

Filiale de Brascan, Noranda en mène large au Québec. Il n’y a pas que le conflit à la fonderie de Rouyn. À Murdochville, c’est la fermeture de la fonderie avec le versement d’indemnités ridicules aux travailleurs. À Thetford Mines, c’est l’usine polluante de Magnola qui inquiète à juste titre la population.

Noranda est aussi impliquée dans les coupes à blanc de nos forêts par le biais de sa division Foresterie, et dans des dizaines d’autres entreprises.

Avec des actifs de 12 milliards $, dont 2,3 milliards au Québec, 16 000 employés à travers le monde, dont 6 800 au Québec, Noranda est un géant qui dicte ses ordres aux gouvernements et considère l’ensemble du Québec comme une company town.

Il est plus que temps que le mouvement ouvrier et la population du Québec en général s’intéressent de près à la compagnie Noranda et aux multiples tentacules qu’elle étend sur le Québec.

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