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N° 212 - septembre 2002

Les deux tiers des Brésiliens favorisent la gauche
André Maltais

Élection présidentielle le 6 octobre



La gauche a plutôt le vent dans les voiles en Amérique du Sud. Après la Bolivie, où le candidat Evo Morales du Mouvement vers le socialisme est arrivé deuxième aux élections du mois dernier, voilà que le Brésil, dixième économie mondiale, fait bien plus que pencher à gauche. Pour l’internationale capitaliste, il ne faut absolument pas que le Parti des travailleurs de « Lula », obstinément en tête des sondages, remporte la prochaine élection ! Quitte à lui mettre un autre candidat « de gauche » dans les pattes.

Pour la quatrième élection présidentielle consécutive, « Lula » est au rendez-vous. Après trois échecs (1988 contre Fernando Collor de Mello, 1994 et 1998 contre Fernando Henrique Cardoso), le candidat du Parti des travailleurs (PT) était jusqu’à récemment tellement populaire que les sondages n’étaient même pas intéressants.

Le 5 juin, dans le pays le plus inégalitaire du monde, « Lula » recueillait 41,6 % des appuis contre 18,4 % pour son plus proche rival, Jose Serra, du Parti social-démocrate de l’actuel président Fernando Henrique Cardoso.

Deux semaines plus tard, le club des amis des marchés financiers se mettait à l’œuvre. Le président Cardoso prédit d’abord le « chaos économique » et une possible « transformation du Brésil en Argentine » si Luiz Inácio Lula da Silva remporte la victoire.

Puis le secrétaire étatsunien au Trésor, Paul O’Neill, laisse clairement entendre que son pays ne soutiendrait pas une nouvelle aide du FMI au Brésil pour calmer les craintes des marchés financiers provoquées par les incertitudes liées à l’élection présidentielle du 6octobre.

On s’excuse !

Allan Greenspan, président de la Réserve fédérale étatsuniennes, en rajoute 0 « Le problème du Brésil, dit-il, est 100 % politique. »

Ces déclarations et bien d’autres sont toutes hypocritement suivies d’excuses et de « clarifications » d’autant plus faciles à apporter qu’à chaque fois le mal est fait et que les auteurs des déclarations sont les mêmes que ceux qui y réagissent.

Ainsi, le 21 juin, le réal (monnaie brésilienne) atteint un plancher historique de 35,2 cents étatsuniens et les agences de cotation chiffrent le « risque-pays » brésilien (indice censé mesurer les dangers qu’il y a à investir dans un pays donné) à 1 706 points, ce qui constitue la deuxième pire cote mondiale après l’Argentine.

Le spectacle destiné à influencer le vote était commencé avec des acteurs tous du même bord. Des industriels et économistes tel Maurício Costin, directeur des relations internationales de la Fédération des industries de São Paulo, y ajoutaient leur réplique 0 « Le capital a peur, les capitaux étrangers vont fuir » parce que « Lula » pourrait « décréter un moratoire sur le remboursement de la dette du pays. »

Une droite trop nulle

Le 24 juin, l’appui à Lula da Silva avait fondu de quatre points (à 36,1%) malgré une alliance contre-nature du PT avec le Parti libéral (droite) du riche industriel et sénateur Jose Alencar.

Mais, un mois plus tard, le Parti social-démocrate de Jose Serra ne décollant toujours pas (il n’a que 20,9 % des intentions de vote), la monnaie brésilienne dégringole encore plus. Elle ne vaut plus que 29,7 cents étatsuniens, 27 % de moins qu’en janvier 2002.

Le 28 juillet, Paul O’Neill avait déclaré une nouvelle fois que les États-Unis ne prêteraient ni au Brésil, ni à l’Argentine. À quelques jours d’une tournée devant le conduire dans les deux pays, O’Neill avait ajouté que ceux-ci devaient d’abord « instaurer des politiques empêchant l’argent reçu de s’en aller aussitôt dans des comptes de banque en Suisse » (New York Times, 31 juillet).

Mais, quoique volontairement exagérée, la peur des marchés n’en est pas moins réelle. C’est pourquoi, le 4 août, les États-Unis annoncent l’octroi de prêts à court terme d’une valeur de 1,5milliard $ à l’Uruguay, petit pays coincé entre le Brésil et l’Argentine et dont le système bancaire est au bord de l’effondrement.

Culbutes gouvernementales

Le jour même, en effet, le congrès uruguayen avait voté une loi restreignant les retraits bancaires des épargnants. Cette loi venait au retour d’un « congé bancaire » de quatre jours décrété par le gouvernement et ressemblait étrangement à celle qui avait mis le feu à l’Argentine en décembre dernier faisant culbuter deux gouvernements en quelques jours !

Enfin, le 7 août, les électeurs brésiliens n’étant toujours pas intimidés (les deux tiers d’entre eux appuient des partis de gauche), le FMI, largement dominé par les États-Unis, finit par accorder au Brésil 30 milliards $ en prêts échelonnés sur les quinze prochains mois.

Trois jours auparavant, le New York Times avait mis en garde contre un effondrement de la dixième économie mondiale avec sa dette de 264 milliards $ (plus du double de celle de l’Argentine) 0 « Un revers au Brésil, peut-on y lire, ralentira assurément les réformes vers le libre marché entreprises partout ailleurs en Amérique du Sud, surtout que ce continent paraît déjà fatigué d’attendre de ces mêmes réformes une prospérité générale qui tarde à venir. »

Allusion à peine voilée au futur Accord de libre-échange des Amériques (Zlea), qu’une crise brésilienne, après celle de l’Argentine, mettrait à coup sûr en danger. Déjà que le Brésil hésite !

Fabricants de voitures en danger

De plus, d’importantes banques (Citigroup, Fleet Boston, J.P. Morgan Chase) et compagnies étatsuniennes (General Motors et d’autres fabricants de voitures) sont profondément engagées au Brésil et auraient fait pression sur l’administration Bush.

Les banques américaines ont jusqu’à 25,6 milliards $ en suspens sur des prêts effectués à des emprunteurs brésiliens. Citigroup à elle seule détiendrait des créances de 9,7 milliards $ et l’un de ses directeurs actuels est Robert H. Rubin, ex-secrétaire étatsunien au Trésor du temps de Bill Clinton et architecte principal des compromis d’« aide » au Mexique, à la Russie et à plusieurs pays asiatiques lors des crises économiques de la fin des années quatre-vingt-dix.

Quant aux fabricants étatsuniens de voitures, ils auraient dépensé des milliards pour moderniser leurs usines au cours des dernières années, et le Brésil représente leur plus grand marché étranger des Amériques.

Le prêt sert donc les intérêts économiques de l’Oncle Sam. Pour qu’il serve aussi ses intérêts politiques, on a pris bien soin de l’assortir de conditions bien spécifiques.

Ainsi, dès l’an prochain, l’État brésilien doit dégager un surplus budgétaire équivalant à 3,75 % de son produit intérieur brut ce qui force les deux principaux candidats de gauche à la présidence à se positionner immédiatement sur la question de l’austérité budgétaire.

Esprit de famille

Les deux hommes (« Lula » et aussi Ciro Gomes du Parti populaire socialiste) se sont engagés à respecter cette condition ce qui en fait déjà, dans la tête de leurs électeurs, des candidats un peu moins différents des autres.

Ensuite, et surtout, plus de 80 % des crédits accordés ne seront accessibles qu’après l’élection présidentielle du 6 octobre.

Selon le Financial Times (9août), les titres des compagnies étatsuniennes bien implantées au Brésil ont subitement remonté sur les bourses new-yorkaises quelques heures avant même l’annonce officielle faite par le FMI. Comme quoi prêteurs et investisseurs internationaux forment une famille très proche !

Le suspect est à gauche

C’est au cours du mois de juillet qu’un second candidat « de gauche » est apparu dans les plates-bandes du Parti des travailleurs. Jeune et populiste, Ciro Gomes traînait la patte dans les sondages quand il s’est mis tout à coup à grimper en visibilité… et en popularité ! Le 2 août, il apparaît soudainement en tête des intentions de vote avec 34,3 % contre 33,6 % pour Lula da Silva.

Ancien ministre des Finances, Gomes dirige un parti (le Parti populaire socialiste) qui défend un programme de gauche aux accents nationalistes. Si certains milieux financiers disent se méfier de lui autant que de Lula da Silva, il n’en reste pas moins que sa montée rapide est suspecte.

Comme sont suspects les liens étroits qu’il entretient avec une pléiade de politiciens de droite parmi les plus corrompus tels l’ex-président du pays Collor de Mello et l’ex-président du sénat Carlos Magalhães.

Gomes vient tout juste d’annoncer qu’en cas de victoire, il s’adjoindrait Jose Alexandre Scheinkman, champion du libre-marché et professeur d’économie à l’université étatsunienne Princeton, pour veiller au respect des conditions liées au prêt du FMI.

Tout se passe comme si, ne pouvant battre Lula sur sa droite (son principal rival de droite est à 11 % dans les sondages du 2 août !), on s’essayait sur sa gauche. Aux dires du Miami Herald (3 août) 0 « Gomes est venu à la rescousse. Il a le style de Lula mais il n’effraie pas les investisseurs bien qu’il promette une augmentation des dépenses sociales et une plus juste distribution de la richesse. »

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