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N° 212 - septembre 2002

L’américanité, c’est le contraire de l’américanisation
Michel Lapierre
Comment un Acadien originaire du Nouveau-Brunswick, professeur à l’université d’Ottawa, peut-il affirmer que les Québécois révèlent leur schizophrénie identitaire lorsqu’ils définissent leur américanité ? L’Acadie, pays émietté à l’échelle du continent, n’est-elle pas, elle-même, l’une des définitions les plus bouleversantes de l’Amérique ?

Dans son livre Critique de l’américanité, le sociologue Joseph Yvon Thériault ne se pose pas ce genre de questions. Pour lui, l’Acadie se trouve à Caraquet, là où il est né. Et Caraquet ne se trouve pas en Amérique. Caraquet se trouve à Caraquet. C’est là que commence le Canada bilingue de Jean Chrétien. À cause de son lourd héritage colonial, ce Canada, qui fête à l’heure actuelle le jubilé du couronnement d’Élisabeth ii, n’a pas encore reconnu tout à fait qu’il appartient au Nouveau Monde.

La plupart des « Acadiens » vivent hors d’« Acadie »

Que l’Acadie historique se trouvât dans la très anglaise Nouvelle-Écosse d’aujourd’hui, cela ne trouble guère Joseph Yvon Thériault. Le sociologue a tendance à oublier l’occupation britannique de l’Acadie et la déportation de ses habitants. Thériault ne s’inquiète pas qu’il y ait plus de descendants d’Acadiens au Québec que dans l’ensemble des Maritimes. À titre de descendants d’Acadiens, Louis Cyr et Maurice Richard ne comptent pas à ses yeux.

Les Acadiens ne constituent qu’une minorité au Nouveau-Brunswick même. Thériault trouve ça normal. Pour lui, qu’importe l’anglicisation ! Qu’importe la discontinuité des zones de peuplement acadien au Nouveau-Brunswick ! Et pourquoi Thériault tiendrait-il compte outre mesure des nombreux Acadiens de Louisiane et de Nouvelle-Angleterre ?

Le beau Canada de Jean Chrétien

L’Acadie de Thériault ne saurait être un pays en pièces détachées, un continent de l’imaginaire. Aux yeux de notre sociologue, elle n’apparaît pas plus occulte que l’imagine Antonine Maillet, la plus illustre des bonnes sœurs défroquées du Nouveau-Brunswick. Même lorsqu’il songe aux Acadiens du Poitou et à ceux de Belle-Île-en-Mer, au large de la Bretagne, Thériault rêve à l’Acadie paroissiale de Caraquet dans le beau Canada de Jean Chrétien. Serait-il, au bout du monde, dans les îles Malouines, près de l’Antarctique, à la recherche de l’Acadie perdue, qu’il aurait encore les yeux tournés vers Ottawa. L’argent vient toujours d’Ottawa.

Thériault refuse de croire les intellectuels québécois lorsqu’ils soutiennent que l’américanité, vision identitaire dans le cadre continental, n’a rien à voir avec l’américanisation, assimilation aux formes les plus populaires de l’identité étatsunienne. Il ne se rend pas compte que l’américanité est un vaste concept, sujet à mille interprétations. On trouve assurément des intellectuels québécois qui, sans trop s’en apercevoir, confondent, du moins en partie, l’américanité et l’américanisation. Mais Thériault a tort de penser qu’il s’agit de la majorité. Comment peut-il croire que, dans la bouche d’un Québécois, le terme américanité porte déjà en lui-même la marque de la perversité ?

La logique du maître et de l’esclave

Thériault n’hésite pas à soutenir que nos intellectuels séduits par le concept d’américanité obéissent à « la logique du maître et de l’esclave, dans laquelle l’esclave, qui n’a plus de mot pour dire sa réalité, emprunte le langage du maître ». Ainsi, l’esclave québécois, conclut Thériault, « accentue son impuissance ». Sous la plume d’un Acadien, de telles affirmations ont une saveur bien particulière. Thériault ne se doute pas un seul instant qu’il est en train de transposer la tragique condition acadienne dans l’incertaine condition québécoise.

Il déplore en particulier l’aveuglement des écrivains québécois qui, tel Victor-Lévy Beaulieu, se laissent fasciner par l’Amérique québécoise. Si, comme Beaulieu nous l’a révélé dès 1972, Jack Kerouac a pu incarner l’américanité québécoise, c’est que le Québec, pays concret, servait de bouée à cet Américain dans son merveilleux naufrage identitaire. Le naufrage se révélait merveilleux parce que Kerouac sondait les profondeurs québécoises de l’océan américain. Comme l’Acadie est un pays abstrait qui ne retrouve sa réalité qu’au Québec, la naissance d’un Kerouac néo-brunswickois est très improbable. Si Thériault ne reconnaît pas la dimension nord-américaine de l’Acadie perdue, c’est qu’il lui manque le prisme québécois et kerouacien pour en déchiffrer tout l’arc-en-ciel onirique.

L’américanité est une invention québécoise

Le sociologue acadien fait grand cas d’une assertion du sénateur libéral Jean Le Moyne, selon laquelle « l’invention et la forme de l’Amérique ne sont pas françaises ». Il s’y appuie pour nous dénier le droit d’habiter en rêve et en réalité notre propre Amérique. Soit, le continent n’a jamais été vraiment français, mais il porte depuis des siècles l’ineffaçable tache québécoise pour la simple raison qu’il est, avant toute chose, amérindien. Comme le note Philip Roth, si la littérature américaine actuelle a pu se renouveler, c’est, en particulier, grâce à une romancière complètement inattendue 0 la métisse Louise Erdrich. À partir du Midwest, Louise Erdrich, qui a écrit Love Medicine et The Last Report on the Miracles at Little No Horse, réinvente l’Amérique métisse de Riel et de nos voyageurs des siècles passés en exprimant les interrogations les plus profondes de l’Amérique d’aujourd’hui.

L’américanité québécoise pourrait amplement se justifier si l’on considère seulement les millions d’Américains aux racines québécoises. Le double sens d’Amérique, terme qui désigne à la fois les États-Unis et le continent tout entier, fait partie depuis longtemps de l’ambiguïté québécoise. Mais il y a beaucoup plus. L’américanité québécoise se justifie par elle-même.

En Amérique du Nord, l’américanité tout court est une invention québécoise. Les Américains et les Canadians ne parlent pas d’américanité. Ils n’ont jamais tenté de se définir par rapport à l’imaginaire du continent. Ils n’en ont jamais ressenti le besoin, car leur identité d’anglophones n’a jamais été menacée. Whitman avait l’intuition de l’Amérique mieux que personne, mais ne s’appliquait pas à donner du continent une définition conceptuelle. En Amérique du Nord, l’américanité est un concept forcément québécois. Pris au sérieux, il devient, par la force des choses, une critique de la société à l’échelle continentale. Réfléchir sur l’américanité, c’est la seule façon sérieuse de s’opposer à l’américanisation au sens courant du terme. On lutte ainsi contre l’uniformisation et la déshumanisation du Nouveau Monde. Voilà bien ce que Thériault n’a pas compris. Son pays, le beau Canada de Jean Chrétien, ne connaît de l’Amérique que la stérilisante américanisation qu’il a subie.

Réfléchir sur l’américanité, c’est aussi tenter de fournir des explications historiques, sociales, économiques, politiques, voire philosophiques, à la profonde solitude que connaissent en Amérique du Nord les intellectuels et les artistes. Cette solitude explique pourquoi l’écrivain américain, comme le dit Philip Roth, ne s’exprime vraiment que par la fiction. À cause de l’anti-intellectualisme ambiant, l’Amérique du Nord ne peut pas se définir par le discours aussi facilement que l’Europe. Il faut à la pensée nord-américaine le masque régénérateur de la fiction pour triompher des interdits tacites. C’est là une réflexion qui a bien quelque chose à voir avec l’obsessive pudeur acadienne. Mais elle ne se lit pas dans le ciel de Caraquet.

Sans américanité, pas d’indépendance

Au bout du compte, Thériault n’a pas saisi que l’expression de notre américanité était la façon la plus naturelle d’affranchir notre mouvement d’émancipation nationale de l’étouffante tradition des nationalismes européens. Fruit de la Révolution tranquille et conséquence d’une redécouverte du continent, la réflexion sur l’américanité québécoise n’est rien d’autre que le chemin, dicté par les exigences de la géographie et de l’histoire, pour aboutir à la reconnaissance de l’universalité québécoise.

Dans l’expression littéraire de l’universalité, Paul Theroux, la voix américaine, et secrètement québécoise, de la World Fiction, nous précède déjà. En relatant, dans The Pillars of Hercules, sa traversée de la mer Ionienne, Theroux se plaît à rapporter l’allusion d’un voyageur montréalais anglophone à ce qu’on peut définir comme l’ouverture définitive des Québécois à l’Amérique entière et au reste du monde. Cette ouverture, que Joseph Yvon Thériault voit avec horreur comme le monstre de l’américanité et la fin de Caraquet, c’est bien entendu l’indépendance du Québec.

Joseph Yvon Thériault. Critique de l’américanité. Montréal, Québec Amérique, 2002.

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