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Prostituée, un métier comme les autres ?
N° 212 - septembre 2002

Prostitution – Droits des femmes ou droit aux femmes?
Élaine Audet
D’octobre 2001 à janvier 2002, Françoise David a effectué pour la Fédération des femmes du Québec (FFQ) une tournée dans tout le Québec, qui a réuni près de 550 femmes, pour débattre et réfléchir sur le problème de la prostitution. Les recommandations du comité responsable seront soumises pour discussion et adoption à la prochaine assemblée générale de la FFQ, le 22 septembre prochain. Stella, un organisme montréalais d’aide et de défense des prostituées créé en 1995, revendique la décriminalisation totale de la prostitution et la reconnaissance des droits des « travailleuses du sexe ». Une position qui ne fait pas l’unanimité. Pour la majorité des féministes, la prostitution relève de l’exploitation sexuelle des femmes et constitue une violation des droits humains, nécessitant son abolition et la criminalisation des clients et des proxénètes.

Dans le cadre restreint de cet article, je me bornerai à parler de la prostitution des femmes adultes sans aborder, autrement qu’en passant, la prostitution infantile, masculine et le trafic transnational. Depuis les années soixante-dix, il existe ici, en Europe et aux États-Unis un courant en faveur de la reconnaissance du concept de « travailleuses du sexe », pourvoyeuses de services sexuels, au même titre que d’autres le sont de services sociaux.

Dans une telle perspective, les prostituées ne seraient pas différentes des autres personnes exploitées, broyées par la mondialisation et la mise en marché de tout ce qui vit. Il n’y aurait donc aucune raison pour qu’elles ne bénéficient pas des mêmes droits que l’ensemble des travailleurs.

Au Québec, ce sont les membres de l’organisme Stella qui se font les porte-parole de ce courant de libéralisation de la prostitution. Elles refusent qu’on traite les prostituées en victimes, affirmant que la plupart ont choisi librement de se prostituer et y trouvent une source d’affirmation de soi (empowerment).

On peut cependant s’interroger sur de telles affirmations quand une étude internationale démontre que 92 % des prostituées quitteraient la prostitution si elles le pouvaient (CSF, 2002).

Quant au courage des prostituées, il est indubitable, car pas un témoignage qui ne dise, à l’instar de Jeanne Cordelier dans ses mémoires de prostitution 0 « Quand la porte de la chambre a claqué, il n’y a plus d’échappatoire… Voie sans issue, pas de porte de secours. » (Cordelier, 1976)

Un glissement progressif vers la déshumanisation

Dans ce débat, tous les mots sont piégés, particulièrement les concepts de droit, de libre-choix des travailleuses du sexe. À propos de cette dernière notion, l’ex-prostituée Agnès Laury croit qu’une définition plus conforme à la réalité serait celle de « marchandises vendues par des hommes à des hommes » (Laury, 1981).

L’existence de la prostitution banalise l’esclavage sexuel des femmes et renforce l’image qu’elles sont de simples objets interchangeables devant être accessibles et disponibles pour tous les hommes en tout temps et partout. La culture patriarcale repose sur le principe que l’unique devoir et pouvoir des femmes réside dans l’art de satisfaire sexuellement les hommes dans le mariage ou la prostitution.

Nous vivons dans un univers consommationnaire où la primauté va à l’individualisme, à la consommation effrénée des êtres et des choses, le nec plus ultra étant de nous consommer les uns les autres. Dans un tel contexte, la notion de travailleuses du sexe sert à faire tomber l’opposition féministe à la mise en marché des femmes à l’échelle planétaire.

Et les clients ne demanderont pas mieux que de croire que c’est par choix, voire par goût, et non par nécessité comme le démontrent toutes les enquêtes, que des femmes se prostituent.

À qui ça profite ?

Quand je me demande à qui profiterait la libéralisation de la prostitution, je pense que ce ne serait ni aux prostituées ni à l’ensemble des femmes. Ça profiterait d’abord aux souteneurs, aux dealers, au crime organisé en général, aux clients pour qui il importe peu que la sexualité soit un acte machinal dépourvu de réciprocité et de toute responsabilité, l’essentiel étant que tous, quel que soit leur statut social, puissent s’acheter à volonté le pouvoir sur une femme.

Quant aux prostituées, il est impossible d’en parler en bloc, parce que leur situation diffère considérablement selon qu’elles soient call girls, escortes, danseuses nues, qu’elles travaillent dans la rue ou dans les salons de massage, selon qu’elles soient autonomes ou doivent donner une bonne partie de leurs rétributions à un proxénète.

Elles sont recrutées en moyenne vers l’âge de treize ans, vulnérabilisées par la violence de leur milieu, la pauvreté le chômage, la drogue. La majorité d’entre elles subissent un dressage forcé de la part des souteneurs ou des gangs de rue qui vise à les dépersonnaliser jusqu’à ce qu’elles n’aient plus la faculté d’agir et même de penser par elles-mêmes. Plusieurs passent par les centres d’accueil et la prison, plus de la moitié sont toxicomanes. Comment dans de telles conditions parler du choix librement consenti de se prostituer ?

Certaines d’entre elles ont de toute évidence intérêt individuellement à la libéralisation totale de la prostitution et cherchent à entraîner le mouvement féministe, qui en est le plus sérieux adversaire, à défendre cet objectif.

Qu’importe que le résultat d’une telle position soit de légitimer la mise en marché générale des femmes par l’industrie du sexe et d’entraîner une perte totale de crédibilité pour les féministes qui renieraient ainsi leurs principes mêmes. En effet, sur quels rapports d’égalité la prostitution peut-elle déboucher ?

À l’échelle internationale, les revenus de la prostitution sont de l’ordre de 52 milliards par année, les troisièmes en importance après le trafic des armes et de la drogue, soit des millions de dollars au Canada, où un proxénète fait en moyenne quelque 144 000 $ par année pour chaque prostituée (CSF, 2002).

À Montréal seulement, 5 000 à 10 000 personnes en vivent. Il est clair que nombreux sont ceux qui ont intérêt à l’expansion d’un marché si rentable. Bénéficiant de complicités à tous les échelons de la société, ils ont les moyens financiers et médiatiques pour faire d’une étincelle un incendie inextinguible en exagérant l’importance de la division au sein du mouvement féministe et en surmédiatisant la position d’une minorité prétendant parler au nom de toutes les prostituées.

Le mouvement actuel de libéralisation de la prostitution prend racine dans la libéralisation générale de l’économie et sert objectivement ses intérêts. Il est de plus en plus fréquent d’entendre, aux Nations unies ou dans les médias, un discours dans lequel on présente l’industrie du sexe comme une alternative aux problèmes économiques, voire même un chemin vers le développement.

L’Organisation internationale du travail (OIT) a fait, en 1998, la promotion d’un rapport favorable à la légalisation de la prostitution dont « la possibilité d’une reconnaissance officielle serait extrêmement utile afin d’élargir le filet fiscal et couvrir ainsi nombre d’activités lucratives qui y sont liées» (Lim, 1998 ; Raymond, 1998).

On admet ainsi carrément que la prostitution a pris les dimensions d’une industrie et contribue, directement ou indirectement à l’emploi, au revenu national et à la croissance économique des pays !

Un droit légitime ou un coup de force ?

La prostitution constitue une des formes les plus violentes de l'oppression collective des femmes et, à part de rares exceptions, elle est toujours sous le contrôle coercitif des proxénètes. Dès lors, peut-on invoquer, comme un droit humain, celui de disposer de son propre corps dans des conditions qui contreviennent si explicitement au respect de la dignité et de l'intégrité de la personne, reconnu par la Convention pour la répression de la traite des êtres humains et de l'exploitation de la prostitution d'autrui, adoptée le 2 décembre 1949 par les Nations unies ?

Les nombreux témoignages de prostituées, qui ont brisé la loi du silence, montrent qu’elles sont constamment en butte aux humiliations de toutes sortes, aux vols, aux agressions physiques et sexuelles, quand ce n’est pas à la roulette russe des rapports sans préservatif.

« J’avais peur, consciente que la situation pouvait déraper à tout moment », dit Mylène (témoignages nº 1). Ce ne sont certes pas tous les hommes qui sont violents mais, fondamentalement, ce qu’ils achètent tous, c’est le pouvoir de l’être impunément.

« Les filles battues qui ne portent pas plainte ont intégré le message que la société leur renvoie 0 la prostitution, c’est un package deal… il faut encaisser, même l’inacceptable. » (Palmer, ibid.) Combien de temps encore confondra-t-on systématiquement le droit des hommes avec les droits de l’Homme ?

Il faut avoir complètement intériorisé les valeurs patriarcales pour accuser les féministes d’être responsables de la stigmatisation et de la victimisation des prostituées plutôt que ceux qui, jour après jour, profitent d’elles, les coupant du reste des gens, rendus hostiles par l’envahissement et la transformation de leur milieu de vie en marché ouvert de sexe et de drogue.

L’urgence d’agir

Pas une femme ne peut rester indifférente face à un problème qui, en bout de ligne, nous concerne et nous atteint toutes. Il est clair que la libéralisation de la prostitution, tant des proxénètes que des clients, réclamée par Stella, ne saurait constituer une véritable alternative à la misère croissante des prostituées mais serviraient à les y enfoncer plus inexorablement encore.

Il en est de même d’ailleurs de la proposition de retour aux maisons closes, préconisée par le Bloc québécois. Cette solution ferait de l’État le principal proxénète de la même façon qu’il a remplacé ici la mafia dans les casinos.

L’exemple des Pays-Bas montre que la légalisation institutionnalise et légitime l’«industrie » du sexe, camoufle les proxénètes en contremaîtres et entrepreneurs légaux, et rationalise la mise en marché des prostituées au plan local et transnational.

Le seul espoir réside dans l’exemple de la Suède qui, depuis 1999, a promulgué une loi criminalisant non plus les prostituées, mais les proxénètes et les clients.

Cette politique a permis de diminuer de moitié le nombre de prostituées, même si elle n’a pas encore réussi à enrayer complètement la prostitution clandestine.

Le gouvernement suédois continue toutefois de poursuivre ses efforts en injectant sans cesse de nouvelles sommes pour la désintoxication, la réinsertion des prostituées et la responsabilisation des clients.

Il est aussi encourageant de noter que le Lobby européen des femmes, constitué d’environ 3 500 groupes, a pris position en faveur de l’adoption par leurs gouvernements d’une politique similaire à celle de la Suède (Guénette, 2002).

Au Québec, il y a un consensus pour que tous les niveaux de gouvernement cessent de traiter les prostituées comme des criminelles et leur fournissent l’accès aux services sanitaires, sociaux, judiciaires et policiers qu’elles réclament.

Là où il y a débat, c’est sur la criminalisation des clients, les proxénètes tombant déjà sous le coup de la Loi au Canada et au Québec.

Le Québec pourrait s’inspirer de l’expérience suédoise et de ce qui se fait à Toronto, Winnipeg, Vancouver et dans d’autres villes (dénonciation des clients dans les médias locaux, rééducation, incarcération en cas de récidive, campagnes de sensibilisation comme pour l’alcool au volant, mises sur pied de maisons d’hébergement sécuritaires pour les prostituées), en affirmant sa volonté d’arriver un jour à éradiquer les causes de cette inacceptable réduction des femmes à de simples objets de consommation.

Ceci suppose de s’attaquer aux causes de la prostitution, aux rapports sociaux, économiques et sexuels de domination, donc aux valeurs capitalistes et patriarcales qui en sont indissociables.

« Pour s’en sortir, dit Agnès Laury, prostituée québécoise, il faut la volonté inébranlable de ne plus retourner sur le trottoir, être aidée et surtout totalement coupée du milieu.» (Témoignages nº 2) Bref, passer du statut de victime à celui de « survivante », de femme qui n’accepte plus et se bat.

Il est grand temps de briser le silence sur le rôle de l’acheteur de services sexuels en se demandant si ce n’est pas le droit et le pouvoir discrétionnaire aux sévices sexuels qu’il achète.

Il ne s’agit pas ici d’un reste de puritanisme judéo-chrétien mais d’une question éthique fondamentale concernant la marchandisation du corps. Au lieu d’invoquer le libre-choix de vendre son corps, ne faudrait-il pas plutôt en appeler au principe d’humanité, à une limite librement consentie, comme on l’a fait pour l’inceste et l’esclavage, face à la mise en marché du vivant, tant de la sexualité que de la reproduction?

Témoignage nº 1 0 survivantes françaises. membres.lycos.fr/survivantes/temoignages.htm

Témoignage nº 2 0 prostituées québécoises. www.canoe.qc.ca/ArtdevivreSociete/aou14_prostitution.html

Nicole Castiani. Le soleil au bout de la nuit. Paris, Albin Michel, 1998.

Conseil du statut de la femme. La prostitution 0 profession ou exploitation ? Une réflexion à poursuivre. Québec, 2002. www.csf.gouv.qc.ca

Jeanne Cordelier. La dérobade. Paris, Hachette, 1976.

Fédération des femmes du Québec. Rapport du Comité de réflexion sur la prostitution et le travail du sexe. Montréal, 2001. www.ffq.qc.ca

Yolande Geadah. « La prostitution, un métier comme quel autre ? » Le Devoir. 3 juillet 2002.

Françoise Guénette, entrevue avec Gunilla Ekberg. «Le modèle suédois », La gazette des femmes. Vol. 23, no 6, mars–avril 2002.

Agnès Laury. Le cri du corps. Paris, Pauvert, 1981.




Lin Lean Lim. The Sex Sector — The Economic and Social Bases of Prostitution in Southeast Asia. Genève, Organisation internationale du travail, 1998.

Lobby Européen des Femmes. Sanctionner les clients de la prostitution et renforcer les politiques contre le proxénétisme.

www.womenlobby.org/Document.asp?DocID=362&tod=65156

Stéphanie Pryen. Stigmate et métier — Une approche sociologique de la prostitution de rue. Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 1999.

Janice Raymond. Legitimating prostitution as sex work — UN Labor Organization (ILO) calls for recognition of the sex industry. 1998. www.hartford-hwp.com/archives/26/119.html

Danielle Stanton. « Prostitution un crime ? » La gazette des femmes. Vol. 22, no 1, mai–juin 2000.

Claire Thiboutot. Position Stella, pp. 6-9 dans le rapport de la FFQ, et sur le site www.cybersolidaires.org dans la rubrique «Prostitution — travail du sexe ».

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