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En avant pour le changement !
N° 211 - juillet 2002

En toute chrétienceté
Jean-Claude Germain
Depuis un bon moment déjà, le cabinet Landry semble atteint d’une profonde mélancolie, une rêverie désenchantée qui n’est que de la ferveur retombée. L’ennui que distille un gouvernement le tue encore plus sûrement que l’incurie, la gabegie ou l’ineptie.

Lorsqu’un parti politique a progressivement perdu tout contact avec les préoccupations réelles de la population, il lui reste toujours un dernier lapin à tirer de son chapeau pour se maintenir au pouvoir 0 divertir la populace.

C’est ce à quoi Jean Chrétien s’applique inlassablement avec un brio qui dépasse de loin le plus grand talent à cet égard qu’on prêtait jadis à Maurice Duplessis. En politique, il y a toujours des gens qui pleurent et ils seront perçus comme des pleurnichards, convient le premier ministre du Canada. Mais j’aimerais bien les connaître pour leur mettre un peu d’épine dorsale dans le dos.

Le Picasso de la bourde

J’ai pris conscience de l’ampleur du génie créateur de Jean Chrétien, il y a de ça quelques années, alors que je tenais la barre de Faut voir ça, une émission hebdomadaire où je commentais un choix d’extraits tirés de diverses émissions de télévision qui avaient été présentées sur les ondes de Radio-Canada dans le courant de la semaine.

Suis-je le seul dans les alentours à avoir une moitié de cerveau? se demandait Jean Chrétien qui ne nous a jamais laissés tomber. Tous les dimanches soirs, on présentait deux de ses nouvelles bourdes sur un choix hebdomadaires de trois ou quatre. C’est une moyenne au bâton insurpassée et insurpassable. On peut véritablement parler d’un Picasso de la bourde ou d’un Edouard Lock de la calembredaine. Qui d’autre que notre Ti-Jean aurait pu s’exclamer devant la Muraille de Chine 0 Voilà un fantastique programme d’infrastructure qui a créé beaucoup d’emplois sur une très longue période.

Le grand Sceau du petit sot

Voilà une distinction qui n’a rien de distingué, disait monsieur Duplessis qui affectionnait le calembour lourd ou léger, l’esprit de bottine, la saillie populacière et la pique bête et méchante. Observant le sous-secrétaire, Jean Bruchési, qui s’avançait avec le Grand Sceau de la Province lors d’une assermentation, il laisse échapper d’une voix assez forte pour que tous l’entendent 0 C’est le petit sot qui porte le grand Sceau.

Bruchési n’était pas la seule victime des mots d’esprit du Cheuf. Chaque fois que le greffier du Conseil législatif rencontrait le premier ministre ce dernier lui offrait un cigare en lui servant la même blague. Tiens, fume, ça me donnera au moins le plaisir de te voir sortir quelque chose de la tête. À chaque nouvelle victoire de l’Union nationale, Maurice Duplessis se réjouissait de la réélection de Georges-Émile Lapalme. C’est le meilleur chef d’opposition que je puisse souhaiter, il a tout ce que ça prend pour le rester toute sa vie.

Le Jackson Pollock du pataquès

Jean Chrétien est un champion du malapropisme qui est l’utilisation de mots savants déformés ou utilisés de façon inopportune. La géographie n’est plus ce qu’elle était, lance-t-il avec une assurance déconcertante. La géographie a disparu dans le monde nouveau.

Le p’tit gars de Shawinigan ne se soucie pas plus d’être hors propos qu’en Chambre il ne se préoccupe d’être hors d’ordre. Il manie le pataquès comme d’autres la patarafe et c’est beau comme un tableau de Jackson Pollock lorsqu’il tente d’expliquer le libre-échange en balbutiant que c’est une stratégie perdante et un «approvisme »… « approvissionnant »… « approvisse »… « appourvissement » culturel pour tout le Canada.

Le combat permanent que Jean Chrétien mène contre les mots pourrait être pathétique, mais le Shawiniganais a élevé la pratique de l’à-peu-près, de l’équivoque et du coq-à-l’âne au niveau d’un art olympien ou d’un sport olympique. Sans oublier toutes ces autres disciplines éjaculatoires que sont le lapsus pavlovien, le barbarisme bilingue, le solécisme, le contresens, le faux sens, l’erreur simple, l’inexactitude composée, l’impropriété de terme, le quiproquo à tiroir et l’errata bouffe.

Le credo du Canadien moyen

Sans gêne ni pudeur, Jean Chrétien ne voit pas son franc parler comme un avatar du dictionnaire des difficultés de la langue française mais comme un diamant brut de l’art naïf. J’aurais pu devenir un snob et parler à la française, mais je ne le voulais pas, nous rappelle-t-il dans sa biographie. Vous savez, je ne fais pas semblant pour personne. C’est facile de mettre un peu de mascara sur un corps. Mais moi, je veux que les gens sachent qui je suis.

Et qui est-il ? La réponse lui vient naturellement dans la langue de sa seconde vérité. Le fait de bien parler anglais n’est pas un problème, confessait-il un jour dans The Gazette. Peut-être que c’est idiot de ma part, mais le plus que je fais d’erreurs en anglais, le plus que je me sens comme le Canadien moyen.

Doit-on s’étonner du laxisme dont le premier ministre fait preuve en matière d’éthique ? Seulement si on ne l’a jamais entendu parler. Personne plus que lui ne peut mieux comprendre les fautes de conduites. Écoutez, vous devez avoir un peu de flexibilité. Il arrive que l’on ne peut pas tout livrer parce que les actions de Dieu interviennent dans l’administration et aucun politicien ne peut voir tout ce qui se passe.

Et encore moins se scandaliser pour un faux pas, un écart, une fredaine, une faiblesse, un travers, une inconvenance, une incongruité ou une maladresse. Et Jean Chrétien sait de quoi il parle. Y’a p’us de place sur mon corps public… euh… sur mon corps politique pour d’autres cicatrices.

Que sait la bouteille du message qu’elle contient ?

Ambidextre du pataquès, le Premier est tout aussi cohérent en anglais qu’en français dans son incohérence. Sans parler de son talent rare pour le cliché, le lieu commun, l’idée reçue et le gros bon sens. Les banques ne sont pas meilleures si elles sont grosses. C’est comme si moi je pesais 350 livres, je ne serais pas nécessairement un meilleur premier ministre.

On se demande parfois si, derrière tous ces lapsus à répétition, il n’y a pas un autre homme en Jean Chrétien qui cherche désespérément à nous communiquer quelque chose. Mais quoi ? Le Jean Chrétien que nous connaissons est comme la bouteille qu’on lance à la mer, il ignore tout du message qu’il porte.

Comme clown, le Shawiniganais est l’envers de Sol. En fait, c’est une sorte d’Oliver Hardy sans grâce, bête et mal dégrossi. Le Canada est à un point tournant de son histoire, déclarait-il en 1963 avec une lucidité prémonitoire. Et ce n’est pas le temps d’envoyer des bouffons à la Chambre des communes pour représenter les Canadiens français.

La seule leçon qu’il a retenue de son maître en pitreries politiques, Pierre Elliott Trudeau, c’est l’arrogance. J’ai travaillé pendant trente ans pour Trudeau et il ne croit toujours pas que je suis premier ministre.

C’est bien la première fois que je suis sur la même longueur que le Pet. Il faut se pincer pour croire que Jean Chrétien est premier ministre. Et deux fois plutôt qu’une même lorsqu’il se fait rassurant. Faudrait arrêter d’avoir peur d’avoir peur. Il n’y a pas de danger avec les produits transgéniques. Regardez-moi… j’en mange!

Toute ces citations sont tirées de ce qu’on peut considérer comme le testament politique de Jean Chrétien, l’opus maximus colligé par Pascal Beausoleil, Les Chrétienneries, tomes i et ii, publiés chez les Intouchables, Montréal, 2000-2001.

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