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En avant pour le changement !
N° 211 - juillet 2002

Jake Roulo
Pierre Dubuc

Un conteur fabuleux



Jake Roulo est l’un des personnages les plus extraordinaires qu’il m’ait été donnés de connaître. Notre première rencontre date de 1985, alors que Jake avait créé un comité environnementaliste pour s’opposer à la construction d’un incinérateur de BPC à Senneterre, en Abitibi, où il habite. Nous avions organisé conjointement une assemblée publique à Montréal et une tournée mémorable de Raymond Lévesque dans différentes villes et patelins de l’Abitibi. Nous avons pu apprécier les talents d’électricien de Jake Roulo, qui a patenté des systèmes de son dans des endroits qui n’avaient pas été conçus pour des spectacles. Je me souviens, entre autres, d’une salle de rangement dans le fond d’un aréna à Barraute…

Aujourd’hui âgé de 85 ans, Jake Roulo vient de publier ses mémoires aux éditions Maxime sous le titre C’est la faute à Johnny Renaud. C’est un livre merveilleux, au style aussi alerte que son auteur. Il y raconte, entre autres comment, à 12 ans, avec son frère cadet de 11 ans, il est monté clandestinement dans le train qui allait de Saint-Tite à Rouleau Siding, en Abitibi, pour retrouver ses parents.

Le livre est une vraie chronique de l’Abitibi des années de crise et de guerre. Du météorite qui s’est écrasé près de chez lui aux espions allemands venus faire secrètement la cartographie de la région. Mais surtout la vie de ces « hobos », « jumpers » et « bums » à la recherche d’un emploi qui voyageaient aux frais de la princesse à bord des trains de marchandise et se présentaient à Rouleau Siding où le père de Jake avait une scierie.

C’est à l’un de ces « bums », Johnny Renaud, que le livre est en quelque sorte dédié. Embauché comme manœuvre par son père, Johnny Renaud devient rapidement l’ingénieur en chef de la scierie. Un jour, pourtant, les choses allaient basculer. Roulo raconte 0

Une nouvelle foudroyante arriva au bureau 0 Johnny Renaud était un communiste ! Le dimanche, dans le camp des employés, il faisait des causeries sur l’économie politique et attaquait les capitalistes et la religion. Mon père était bouleversé. Johnny Renaud fut mandé au bureau. J’étais là, comme d’habitude. Mon père lui expliqua qu’il était au courant de ses causeries et lui interdit de tenir ce langage à l’avenir.

Johnny Renaud répondit calmement 0

– Monsieur Rouleau, je ne suis pas ici pour dire comme vous. Je fais mon ouvrage au moulin et je suis payé pour ça. Ça ne vous donne pas le droit de dicter mes pensées et mes paroles. Je vous ai toujours respecté, mais là, ça ne marche plus. Je suis obligé de m’en aller.

Pour la première fois, je vis mon père capituler. Il aimait Johnny Renaud, il en avait besoin, il voulait le garder. D’ailleurs, il ne savait même pas de quoi au juste parlait Johnny Renaud. Il s’excusa donc, mais ne put s’empêcher d’ajouter 0

– Tout de même, mettez la pédale douce…

Johnny Renaud sourit 0

– Vous me demandez de parler pour ne rien dire… ?

[…] Cette courte scène a marqué ma vie. C’était la première fois qu’il m’était donné de comprendre la valeur de la liberté. Il ne faut jamais se laisser subjuguer.

Plus tard, Jake Roulo allait rencontrer Madeleine Parent, devenir communiste et travailler à syndiquer les employés de Marconi, où il travaillait. Il participa également à la célèbre grève des marins. Sa description de l’assemblée à l’usine Marconi où il a pris la parole devant 2 000 personnes en déjouant la vigilance de deux policiers est une pièce d’anthologie.

Son affiliation au Parti communiste a valu à Roulo bien des embêtements avec la GRC, les tribunaux et les autorités municipales, dont certains sont tout simplement savoureux.

Par exemple, lorsqu’il décide de s’installer à Senneterre après la guerre, sa réputation le suit, et le Conseil municipal décide de l’expulser de la ville. Qu’à cela ne tienne, Roulo se présente à l’assemblée du Conseil.

Avant de traiter de son cas, le Conseil doit discuter d’un problème d’éclairage. Un entrepreneur demande 800 $ pour refaire une ligne électrique. Roulo prend la parole, confronte l’entrepreneur et explique que le problème pourrait se résoudre avec un autotransformateur d’une valeur de 8 $.

Finalement, le Conseil municipal trouve qu’il serait colon de vouloir expulser un homme qui vient de lui faire économiser 792 $. Depuis, Jake Roulo est résident de Senneterre.

« Future » n’est pas « éternelle »

Ses convictions communistes ont valu à Jake Roulo toutes sortes de mésaventures dont certaines sont carrément surréalistes. Par exemple, cette scène où un juge d’Amos essaie de le disqualifier comme témoin.

– Avez-vous fait une prière, ce matin ?

– Non, jamais le matin.

– Avez-vous fait une prière, hier soir ?

– Non, jamais le soir.

– Êtes-vous allé à la messe, dimanche ?

– Non.

– Avez-vous fait vos Pâques ?

– Non.

– Êtes-vous catholique ?

– Non.

Ça y était, le piège était tendu, impossible d’y échapper. […] Vient ensuite l’étape fatale 0

– Croyez-vous en Dieu ?

– Oui.

Ce fut comme un coup de tonnerre. Le juge se redresse.

– Alors, de quelle façon croyez-vous en Dieu, si vous ne priez jamais ?

– J’objecte ! de dire mon avocat, Me Barbès.

– Pourquoi ?

– Ça fait dix mille ans que les hommes se disputent pour ça, et on ne peut pas régler ça dans la Cour d’Amos.

– Accepté, dit le juge mécontent. Continuez.

– Croyez-vous à la récompense et à la punition éternelle ?

– Objection ! dit Barbès. […]

– Comment ça ? dit le juge impatienté.

– Parce que ce n’est pas dans le code, dit Barbès qui voulait gagner du temps pour m’aider à passer à travers ça.

La discussion s’engage, mais on ne trouve pas le code. Ça prend une dizaine de minutes pour trouver un code. Alors on lit 0 « N’est pas admise à témoigner une personne qui ne croit pas en Dieu et à la récompense ou la punition future. »

– « Future », ce n’est pas « éternelle », affirme Barbès.

– Reprenez la question.

Ma réponse est encore « oui ». Le juge sursaute 0

– Expliquez-nous ça ?

– Toute personne qui fait le bien doit être récompensée et ceux qui font le mal doivent être punis.

– C’est suffisant, dit le juge, je dois accepter ça 0 c’est « future » conditionnelle. […]

Le livre est distribué par M. Roulo 0 C.P. 310; Senneterre J0Y 2M0. Coût 0 25 $ plus 6 $ de frais postaux.

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