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En avant pour le changement !
N° 211 - juillet 2002

Taxer l’eau, c’est mettre un compteur au préjugé
André Bouthillier
Au sortir du Sommet de Montréal, après avoir débattu de questions environnementales, dont l’eau, il faut bien reconnaître que, malgré une preuve accablante contre les compteurs d’eau, la croyance populaire fait toujours office de guide, et qu’il y a des environnementalistes, comme des gens d’affaires, pour qui l’abus individuel est la cause de tous les maux d’eau.

Que ce soit une question posée au passant dans la rue ou lors d’un débat entre spécialistes de l’environnement, la notion d’« utilisateur-payeur » semble avoir fait son chemin dans l’esprit de plusieurs, cela même si le débat porte sur un service essentiel comme l’eau.

Nous pouvons maintenant mesurer l’effet accumulé d’un énorme préjugé charrié par les médias et par certains écologistes à l’effet que ce sont les individus qui abusent de l’eau, et que c’est en taxant ceux-ci à la consommation que l’on diminuera le coût de production de l’eau potable.

Nombreux sont les citoyens et citoyennes qui ignorent les quantités d’eau phénoménales gaspillées par des réseaux d’aqueducs dont le taux de fuites se situe aux environs des 35 %, de la quantité d’eau utilisée par des entreprises pour refroidir leur machinerie ou de celle dont peut se servir un hôpital.

C’est pas la faute au voisin qui arrose son gazon

Mais qui donc consomme toute cette eau filtrée par nos usines ? Dans une ville comme Montréal, les industries, les institutions et les commerces consomment 60 % de l’eau potable. Des 40% consommés par le citoyen, 40% passent par la chasse des toilettes. Il reste donc moins de 20 % pour tous les autres usages, ce qui inclut les méchants enfants qui laissent l’eau couler trop longtemps lorsqu’ils se brossent les dents et votre inconscient arroseur d’asphalte de voisin.

La ville de Sainte-Marie-de-Beauce a analysé le profil des consommateurs, plus particulièrement pendant l’été, où les pénuries sont plus problématiques, ce qui lui a permis de découvrir que la plus grande utilisation d’eau n’était pas due aux piscines ou à l’arrosage des pelouses, mais à l’utilisation de systèmes de climatisation institutionnels et industriels.

Les pauvres coupent l’eau ou se la font couper

Le Bureau d’audiences publiques sur l’environnement (Bape), lors de ses recommandations sur la gestion de l’eau au Québec (rapport Beauchamp) n’a pas suggéré aux municipalités d’installer des compteurs car, c’est maintenant prouvé études à l’appui, la tarification au compteur ne ralentit pas la consommation résidentielle.

Si la tarification produit une légère modification des comportements pour l’eau utilisée à l’extérieur (jardin et pelouse, piscine, lavage de voiture…) elle n’arrive pas, même avec des tarifs élevés, à réduire de façon significative la consommation d’eau pour ces activités, comme on peut l’observer dans les États arides du sud-ouest des États-Unis.

C’est ce que l’on appelle la «consommation structurelle des ménages », qui est à peu près stable et pratiquement insensible à la tarification au compteur. Cette réalité à été démontrée par des études étatsunienne, québécoise, française et danoise.

Les même sources confirment que la tarification aura un impact sur les ménages les plus pauvres. Ceux-ci réduisent leur consommation en deçà des seuils souhaitables du point de vue de la santé publique, comme l’ont démontré des pratiques évaluées au Royaume-Uni.

Déjà lorsque le coût de l’énergie (électricité, pétrole ou gaz) augmente, il y a diminution de la consommation d’eau chaude servant à se laver, et pas seulement chez les ménages les plus pauvres.

Cependant, les recherches indiquent que la tarification selon la consommation est efficace pour inciter à des économies d’eau pour ce qui est des gros utilisateurs 0 institutions, commerces, entreprises industrielles et agricoles.

Moins d’eau dans la chasse, plus d’eau dans le verre

Henri Didillon, ancien directeur des affaires municipales chez Raymond Chabot, citait l’exemple d’une municipalité qui amassait à peu près 80 millions de dollars de taxes foncières avec trois employés et 3 millions de dollars en taxes spécifiques pour l’eau et les déchets avec sept employés, soit un rendement per capita 62 fois moindre dans le second cas.

On a aussi constaté que, dans plusieurs villes, le coût d’achat, de remplacement, d’entretien, de lecture et de facturation de la consommation par compteur dépasse la capacité de payer des individus. Alors le montant facturé ne couvre pas les coûts d’opérations.

Rappelons que si on veut réduire la consommation résidentielle, des interventions, autres que la tarification, sont possibles. Des municipalités telles Rosemère, Chambly, Saint-Constant et plusieurs autres ont procédé à l’installation de plaquettes à insérer dans le réservoir de toilettes permettant d’économiser 2 l à chaque chasse.

Cela se traduit par une réduction d’environ 25 % du débit domestique, une économie appréciable. Laval a pour sa part participé à un programme conjoint avec Hydro-Québec baptisé Écol’eau afin de réduire le gaspillage d’eau, notamment d’eau chaude. L’économie d’eau ainsi réalisée a atteint 253 l par jour par résidence.

D’autres mesures, comme l’interdiction de l’arrosage ou la réduction nocturne de la pression dans le réseau d’aqueduc, peuvent permettre de réduire la quantité d’eau perdue par les fuites d’aqueduc.

Qui a dit qu’à Cana, le Christ avait changé l’eau en compteur ?

À l’approche de l’été, vous verrez encore, dans les médias, des comparaisons quant à la consommation de l’eau des Québécois avec celle des Ontariens, des Montréalais avec les Torontois… C’est tout faux. La raison en est bien simple 0 scientifiquement on dit que l’objet étudié est non homogène et donc non comparable.

Comme l’eau est essentielle à la vie, il faut que chaque Québécois ait accès au service de l’eau, qu’il s’en serve ou non et, surtout, peu importe son revenu.

Finalement cette tarification au compteur, appliquée aux ménages, ne rencontre pas la promesse formulée dans le préjugé, même si on la baptise « taxe verte ». Il est temps que nous en prenions tous conscience.

Note au lecteur 0 Afin de faciliter la lecture, chacune des références précises n’apparaît pas dans le texte. Elles proviennent en grande partie de M.Pierre J. Hamel, chercheur à l’INRS-Urbanisation (Institut national de recherche scientifique), du Bape, de la commission Beauchamp, de la Ville de Montréal (Finances publiques – Commentaires sur certains enjeux du Sommet de Montréal), de Cirano (Centre interurniversitaire de recherche en analyse des organisations) et du site de référence d’Eau Secours –la Coalition québécoise pour une gestion responsable de l’eau (www.eausecours.org).

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