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Le Bloc goes US
N° 180 - juin 1999

Rencontre avec des artistes cubaines
Caroline Perron
Holguin, ville de la partie orientale de Cuba, 10 h du matin en ce début de mai, il fait déjà chaud sous la tonnelle, mais les sept femmes pimpantes et joyeuses qui font leur entrée sur la terrasse du vieil hôtel Pernik amènent avec elles un vent de fraîcheur. Pendant une heure, je discute avec elles de leur situation comme femme artiste à Cuba. Une heure de pure intelligence arrêtée dans ce temps qui ne compte guère sur l'Isla Grande.

Ces sept femmes sont peintres, graveures, sculpteures et, traits communs à toutes, elles fabriquent leur propre papier ; car à Cuba, embargo américain et effets du glasnost combinés, le papier, comme bien d'autres choses, est une denrée extrêmement rare. Les Cubains ont donc fait leur cette maxime0 " La débrouillardise est fille de la nécessité " et ils réussissent à faire des miracles avec un rien. Ces femmes font donc le papier, matière première fondamentale pour la réalisation de leurs oeuvres, avec de l'écorce d'arbres, avec le maïs, avec le tabac (qui a dit qu'il n'était fait que pour être fumé ?). Ce papier devient donc en lui-même une oeuvre d'art, ce qui lui confère à mon avis, une plus-value.

Vivre de son art

Les présentations passées, je leur demande pour débuter, ce qui les a amenées à devenir artistes et si cela leur permet de bien vivre. Fait important à savoir, à Cuba, l'artiste reçoit un salaire de l'État, maigre, mais un salaire quand même, l'art à Cuba étant considéré comme un métier à part entière. Ces artistes peuvent donc se vanter de vivre de leur art. Ce qui n'est pas le cas de la majorité des artistes québécois, l'art étant considéré ici plutôt comme un hobby ou une activité non-rémunérée. Autres pays, autres moeurs...

De plus, elles peuvent vendre leurs oeuvres aux touristes, friands d'oeuvres d'art et dispensateurs des précieux dollars américains, ce qui leur permet d'acheter la plupart des articles de la vie quotidienne. Faits curieux, les Cubains sont payés par l'État en pesos, mais la plupart des marchandises sont vendues en dollars américains, et ce, au prix fort. Cependant, ces touristes, des Canadiens, Espagnols, Allemands, Italiens et Japonais n'achètent pas n'importe quoi. C'est dire que l'oeuvre créatrice, celle la plus près de l'artiste, destinée aux expositions et aux galeries ne les intéresse pas beaucoup0 trop grandes pour être apportées dans les valises, trop chères, trop " songées " ; ils préfèrent les oeuvres plus accessibles, plus petites, plus colorées, plus typiques, quoi ! Cela oblige donc la plupart des artistes, femmes et hommes confondus à produire deux genres d'oeuvres. " À cause de la demande, nous sommes donc voués à pratiquer un art à deux vitesses si nous voulons que des gens achètent. " de nous dire Tania Alina Paredes.

La nécessité vitale de l'art

Plusieurs de ces femmes disent être venues à l'art par une impulsion vitale, par un sentiment de nécessité. Graver le papier, la pierre, injecter sur le papier des couleurs, pétrir la terre cuite, le bois, deviennent donc des gestes vitaux, des moyens d'exprimer les passions, la vie quotidienne, la vie des femmes. C'est un moyen d'expression sans les mots, car ceux-ci peuvent parfois être dangereux.

Est-ce facile pour elles de pratiquer leur art ? Question très significative pour elles, car même si elles reçoivent un salaire, il n'est pas toujours facile de pouvoir peindre, sculpter, graver. Le temps que ces femmes consacrent aux travaux ménagers, à éduquer la petite famille, mais surtout à attendre dans les files des magasins presque vides pour la plupart est énorme. Des heures sous un soleil implacable, dans la poussière et les gaz d'échappement des voitures. Elles disent recevoir de l'aide de leur mari, mais le mâle cubain n'étant pas ce qu'on pourrait appeler tout à fait un homme rose, elles se retrouvent donc comme la plupart des femmes du monde entier, avec la double journée de travail. Elles doivent donc empiéter sur leurs heures de sommeil ou de loisirs afin de pouvoir créer.

Par exemple, Magalys peint en faisant la cuisine. Autre problème 0 la difficulté de se procurer le matériel. Faire son papier, voilà une solution, mais l'encre, les couleurs sont plus difficiles à produire soi-même et on ne s'étonne guère, à Cuba, que les prix soient astronomiques0 5 $ américains pour un tube d'acrylique, alors que le salaire moyen est de 10 $ américains par mois. Les artistes doivent donc s'organiser pour se procurer leur matériel. Par exemple, Magalys a profité de son séjour à Montréal, pour faire des provisions pour elle et d'autres femmes. D'autres, qui n'ont pas eu cette chance, ne le disent pas trop fort, mais le mot “souterrain” s'échappe subtilement de leurs lèvres.

Sept femmes proposent

Magalys Reyes Pena est une jeune peintre dans la fin de la vingtaine. C'est par son intermédiaire que cette rencontre a pu se faire. À deux reprises, elle est venue exposer quelques-unes de ses oeuvres à Montréal, la dernière remontant à 1996 au Centre Stratern. Elle croit fermement que les femmes artistes ont plus de poids lorsqu'elles se regroupent. " Il y a quatre ans, une initiative des femmes artistes de Holguin a vu le jour. Des femmes de toutes les générations se sont associées pour faciliter leur auto-promotion. Ce projet intitulé " Sept femmes proposent " avait pour but d'organiser une exposition et de produire une vidéo. Nous avons également invité d'autres femmes artistes, des poètes, des écrivaines et toutes ensemble, nous avons participé à l'élaboration d'un livre d'art fabriqué avec notre propre papier. L'exposition à Montréal est venue par la suite. "

Les hommes disposent

Lorsque les femmes exposent, hommes et femmes viennent voir ce qu'elles font, mais il semble que ce sont les femmes qui sont le plus attirées par les oeuvres d'autres femmes, cela étant fort compréhensible0 univers semblable, quotidien de même acabit, thématiques chères aux femmes, le corps, l'amour, la famille, les enfants, et trait commun aux cubains0 les pannes d'électricité et le manque de gazoline sont là les sujets traités par ces artistes.

" Les hommes sont intéressés par ce que les femmes font, ils sont curieux, mais certains se sentent offensés par certaines images, celles du corps et de la sexualité, par exemple. D'autres sont même jaloux, car ils n'aiment pas jouer les seconds violons, avoir moins de succès qu'une femme, descendre de leur piédestal. " de nous dire Xiomara Dominguez, la doyenne de ces femmes qui possède plus de vingt-cinq ans d'expérience. Plusieurs de ces hommes sont bien souvent des artistes eux-mêmes; ils n'aiment pas que leurs consoeurs réussissent trop bien ou mieux.

Libertad o muerte

Pour ces femmes, l'art devient donc un moyen extraordinaire de communiquer avec les autres, ceux de la patrie et ceux d'outremer. Communiquer ce qu'est la vie, comment elle se transmet dans le tamis de l'oeuvre, voilà l'essence même de ce qu'est cet héritage non verbal. C'est aussi un moyen de résister, d'être libre, de s'exprimer avec les images, les couleurs, les ombres, les formes. Le métier d'artiste devient alors un état qu'elles souhaitent ardemment à leurs enfants, parce que disent-elles, " il n'y a pas plus beau et plus grand que de vivre sa vie en créant. "

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