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Le Bloc goes US
N° 180 - juin 1999

Falardeau persiste et signe
Jacques Larue-Langlois

De la suite dans les idées



" J'aime mieux radoter et être dans la réalité que prétendument ne pas radoter et n'être pas dans la réalité. Je reste avec les laissés-pour-compte, c'est ma solidarité à moi. " Gaston Miron

Comment concevoir en effet tout le mal que se donnent les grands médias pour publiciser la merde inter-galactique de George Lucas produite à coups de dizaines de millions et destinée à une population de demeurés (à l'origine des 10-12 ans, avoue le réalisateur lui- même), alors qu'un créateur, enraciné dans son milieu et qui a lui aussi fait ses preuves, ne parvient pas à soulever l'encouragement que constitueraient quelques milliers de dollars de subventions lui permettant de mener à bien un projet de film que tout le monde attend.

C'est sur cet axiome de Miron le Magnifique que se fonde Pierre Falardeau pour récidiver dans l'écriture et redire dix fois encore et même davantage sa haine de l'oppression colonialiste dont nous sommes victimes depuis maintenant 239 ans. Ce nouveau fourre-tout couvre, en 230 pages de texte, quelque 48 articles différents, tous aussi empreints de son dégoût des institutions et de sa hargne des élites en place que du dur désir de crier à tue-tête le vaste besoin de liberté qui devrait animer tous et chacun de ses concitoyens québécois.

Le cinéaste, en mal de fonds pour produire des films, en est réduit à manier la plume pour prôner des idées avec lesquelles la moitié au moins de la population est d'accord mais que les institutions publiques refusent de cautionner par des mises de fonds pourtant accordées à tant de navets cinématographiques. Comment concevoir en effet tout le mal que se donnent les grands médias pour publiciser la merde inter-galactique de George Lucas produite à coups de dizaines de millions et destinée à une population de demeurés (à l'origine des 10-12 ans, avoue le réalisateur lui- même), alors qu'un créateur, enraciné dans son milieu et qui a lui aussi fait ses preuves, ne parvient pas à soulever l'encouragement que constitueraient quelques milliers de dollars de subventions lui permettant de mener à bien un projet de film que tout le monde attend. Et tout ça survient au moment précis où les ayatollahs de la culture jonglent avec l'idée de subventionner, pour fins de culture populaire, des équipes de jeunes millionnaires tapant infantilement sur une balle en chiquant comme des vaches et que les riches propriétaires des équipes dont ils défendent les couleurs contribuent à nous américaniser chaque jour davantage tout en se bourrant les poches.

La voix du peuple

Le beau titre de son livre, Les boeufs sont lents mais 1a terre est patiente, Falardeau avoue l'avoir volé à "un militant anonyme, un combattant inconnu, un sans-grade", venu lui serrer la main à la suite d'une assemblée publique organisée par le Comité du 15 février 1839. " Mon seul talent, explique-t-il, non sans fausse humilité, consiste à voler à gauche et à droite, un peu partout, à tout le monde ", construisant son œuvre à partir de mots volés autour de lui, comme Vigneault d'ailleurs, rappelle-t-il, qui dit la même chose en plus joli0 "avec vos mots, vos pas... avec votre musique". Pour le cinéaste désoeuvré, l'écriture est une absolue nécessité0 " Quand j'écris c'est pour partager mon écoeurement. J'écris pour ne pas étouffer dans mes propres vomissures. J'écris pour libérer ma haine dévorante. J'écris pour respirer un peu d'air pur dans toute cette marde. "

Cette " haine dévorante " c'est d'abord aux marionnettes du pouvoir qu'il l'adresse sans réserve, au " petit prospect la gueule tout croche de Shawinigan " comme à sa contrepartie provinciale, " l'Elvis Gratton blond de l'Estrie ", une haine qui n'admet aucune forme de censure, surtout politique, et encore moins l'autocensure dont se parent en général préventivement les assis de l'information médiatique. Il l'a exprimée d'abord dans des articles publiés dans tous les médias qui lui ont permis de le faire et sans concession envers les vocations les plus diverses de leurs éditeurs. C'est ainsi qu'il n'a pas hésité à s'afficher (et voilà bien un endroit où le titre lui convient à merveille) dans " la chronique Les grandes gueules, du catalogue Canadian Tire de la culture mieux connu sous le nom de Voir", ou même dans "Femmes en or, une revue de cul ", précise-t-il sans honte, dans Ici, dans Couac comme dans Lectures ou dans Le Devoir. " Payé ou pas, explique-t-il, j'écris les mêmes articles depuis toujours... Moi, je suis responsable de ce que j'écris, pas de ce qu'iI y a de chaque côté de mon texte... J'aime mieux voir mon texte entre deux photos de fesses, biens rondes et bien fermes, qu'entre les photos de Lysiane Gagnon et du p'tit Dubuc, dans La Presse. C'est moins déprimant à regarder, non ? "

Pierre Laporte et la pègre

Mais Pierre Falardeau n'est pas -et de loin- qu'un amuseur public. C'est aussi un travailleur acharné qui, à l'occasion de l'écriture du scénario de son film Octobre, est parvenu à quelques troublantes découvertes après quelques mois de fouilles dans les archives de la Commission d'enquête sur le crime organisé pour comprendre les liens entre Pierre Laporte, le Parti libéral et la mafia. Il fait état de plusieurs rencontres, dans des endroits très bien, de chics restaurants, mettant en présence des personnages comme Nick Di Lorio et Frank Dasti (à l'époque bras droits de Cotroni, parrain de la mafia montréalaise) en grande conversation avec Jean-Jacques Côté, responsable du comité des finances de Pierre Laporte dans la course à la chefferie du Parti libéral, en 1969, et René Gagnon, président de la campagne de Laporte. Evidemment, tous ces gens ont déclaré aux policiers enquêteurs comme aux commissaires naïfs qu'ils employaient ces rencontres à discuter uniquement de la pluie et du beau temps. " Eh bien, conclut-il, le Ministère a apprécié la preuve recueillie. Conclusion0 Y a rien là. Pas de preuves, pas d'accusations. Que du rêve. J'ai rêvé. Vous avez rêvé. Nous avons tous rêvé. Il ne s'est rien passé. II ne se passe jamais rien. C'était un affreux cauchemar. " La symphonie des damnés, tel est le titre dont Falardeau a coiffé ce bref chapitre (8 pages denses) qui vaut à lui seul de lire ce livre d'un homme qui se tient debout comme peu savent le faire.

Dans un tout autre style, l'auteur publie enfin le discours qu'il a écrit pour Elvis Gratton, président du Comité des intellectuels pour le Non et que tient ce dernier dans Miracle à Memphis, le dernier en liste des films consacrés à ce roi des totons, un texte où Jojo Savard côtoie Jean Chrétien et où les Amaricains (sic) constituent une garantie contre " les séparatisses qui veulent construire une muraille de Chine tsé... comme le mur de Berlin en Bobsnie. " (sic).

Une oeuvre à facettes multiples

Polyvalent, Falardeau affiche une grande dignité dans les éloges honnêtes et sans dithyrambe dont il salue les cruels décès de ses amis Gaston Miron et Jean-Claude Lauzon. Deux coups de chapeaux profondément honnêtes et sans courbettes flagorneuses. Mais comme cette admirable grande gueule est avant tout scénariste, c'est encore dans ce genre qu'il triomphe, à travers deux petits textes dramatiques diffusés à la radio de Radio-Canada, en décembre 96 et en novembre 98. Le cauchemar met en scène la rencontre d'un réalisateur de film et de sa productrice avec des fonctionnaires du ministère des Affaires culturelles récalcitrants, cherchant des faux-fuyants pour masquer leur refus de subventionner une production cinématographique. " C'est de la fiction, insiste Falardeau et il faut être tordu pour y voir autre chose. " Comme d'ailleurs dans l'argument de La complainte de Bambi, diffusée en décembre dernier sous le titre Le souper, où, dit encore le réalisateur, " la plupart des critiques ont cru reconnaître mes amis Jean-Claude Lauzon et Julien Poulin, parmi les personnages ... une façon comme une autre de refuser la réflexion en concentrant le problème sur du papotage de magazine de bonnes femmes ".

Pierre Falardeau constitue un exemple de la détermination et de la persévérance qui, si elles étaient plus répandues, pourraient accélérer de façon conséquente le trop lent processus de libération nationale dans lequel s'est engagé le Québec. Il faut le lire et le relire car il jette un peu de lumière "dans la noirceur d'ici qui gêne le soIeil lui-même " (Gaston Miron).

Les boeufs sont lents mais la terre est patiente, Pierre Falardeau, VLB Editeur, Montréal, 1999

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