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Le Bloc goes US
N° 180 - juin 1999

De travailleur social à travailleur d'usine
Anne-Marie Tremblay

Portrait de Pierre Renaud



C'est le quartier Rosemont qui a bercé l'enfance de Pierre Renaud. " Le coin Dandurand et 3ème avenue, c'était ma place! Aujourd'hui, c'est moins pauvre, mais dans le temps c'était un coin pas mal toff de Montréal. De la drogue et des problèmes, j'en ai vu passer! Mon père était gardien de prison et je peux te dire que la plupart de mes amis ont fini par faire du temps. Mes parents ont été chanceux, aucun de leurs enfants n'a mal viré. " C'est à force d'efforts et de détermination qu'il ne s'est pas engouffré dans ce monde. Et cela lui a permis de comprendre les jeunes, ce qui lui servira énormément plus tard.

Influencé par ses amis qui travaillaient tous, Pierre a donc décidé de lâcher l'école vers 14 ans. C'était monnaie courante à cette époque car " des jobs, il y en avait assez pour survivre sans études ". Pour survivre, il a fait plusieurs emplois sans intérêt. Lui-même ne se souvient plus clairement de ce qu'il a fait. Vers 22 ans il décide de retourner sur les bancs d'école, tanné de vivoter. Il poursuit donc ses études secondaires de soir.

Une passion pour la jeunesse

C'est à cette époque que la chance lui sourit. " Un ami m'a parlé d'un poste ouvert à la Direction de la Protection de la Jeunesse de Ste-Thérèse. J'avais un choix à faire0 il fallait changer la petite vie tranquille et confortable que j'avais construite avec ma femme et ma fille. " Il a choisi la voie la plus difficile. Il décide donc de s'acheter une maison à Blainville, qui sera vite transformée en maison de transition pour les jeunes délinquants. " Je suis passé en très peu de temps, de 2 jeunes à 6 jeunes. On hébergeait des jeunes entre la maison d'accueil et le retour au foyer familial. On avait donc un grand rôle d'éducation. " C'est là qu'il découvre sa passion pour la jeunesse, malgré les nombreux obstacles. " J'avais trouvé ma vocation, comme un médecin! " m'avoue-t-il, l'air heureux.

" Je peux te dire que des invitations à souper, je n'en ai pas reçu beaucoup pendant que je m'occupais des jeunes. On passait de trois à neuf! En plus, ça prend toute ta journée, du matin au soir, et même la nuit. Il y a eu beaucoup d'action dans ma vie0 il y a même un jeune qui a détruit un mur! En plus, je suivais des cours du soir pendant ce temps-là0 un, deux et même trois par session. J'avais l'obligation morale envers ces jeunes d'avoir une formation adéquate. Je pouvais ainsi mieux les aider. " Il a réussi à décrocher trois certificats en travaillant d'arrache-pied, entre les murs détruits, les déclarations au Tribunal, le suivi de dossier et la vie familiale. Il a aussi fondé, avec deux collègues, l'association des ressources résidentielles de réadaptation.

Le vent tourne

Puis à cause des coupures gouvernementales, Pierre a perdu son emploi. Aujourd'hui, il ne reste que deux maisons de transition dans les Laurentides. Les foyers d'accueil les ont remplacées, sans toutefois offrir les mêmes services. " En coupant, le gouvernement a épargné sur le dos des jeunes. " Il s'est donc retrouvé dans un pensionnat pour assurer la supervision et la coordination des activités de jeunes, pendant un an et demi.

Mais c'est ensuite que le vent a tourné. Malgré des recherches intensives, il ne réussit pas à se retrouver un emploi satisfaisant dans son domaine... " Et voilà que je travaille dans le carton. " Les places qui lui étaient offertes comportaient toutes des hic. La plupart étaient des projets gouvernementaux de courte durée. " Mais lorsque tu travailles dans ce genre de projet, tu n'as pas le droit au chômage. Pire encore, tu ne peux pas faire deux programmes de ce genre de suite. Ça dure donc 35 semaines et te voilà revenu à la case départ. " Il finit donc par se résigner, après un an et demi de recherche.

" Dans le carton "

Pierre travaille maintenant dans une usine de boîtes de carton. Il avoue lui-même qu'il n'aime pas son emploi puisqu'il n'est pas fait pour ce genre de travail. " Mais j'ai des obligations monétaires à rencontrer. L'usine m'offre un bon salaire, quand il n'y a pas de slack. " Justement, lors de notre rencontre, Pierre venait tout juste d'apprendre qu'il ne travaillait pas la semaine suivante.

Des gens qui vivent une situation comme la sienne, il en connaît beaucoup. " Un de mes amis a une maîtrise en histoire et il est concierge! Il est pas mal découragé. Un autre s'occupe des jeunes dans une école. Ça prend un bac en travail social pour faire cet emploi alors qu'il a une maîtrise en psychologie! "

Situation unique direz-vous? Regardez autour de vous le nombre de gens surqualifiés qui travaillent ou simplement le nombre de personnes qui ne trouvent pas d'emploi dans leur domaine d'étude. Vous verrez que l'histoire de Pierre Renaud n'est pas seulement une anecdote, mais la réalité de milliers de Québécois. Voilà le lot de ceux qui préfèrent aider plutôt que générer du profit.

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