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Premier bilan de la grève des infirmières
N° 182 - septembre 1999

Oublier le modèle québécois pour adopter le modèle américain ?
Michel Bernard
Un autre compère révisionniste du modèle québécois, Jean-Luc Migué*, " Senior Fellow " au Fraser Institute, membre de la Société Royale du Canada, a écrit un livre nous recommandant la même utopie ultralibérale qui conduit la société américaine dans un cul-de-sac, dans la violence, dans la répression et l'iniquité. Il nous invite à abolir le droit social, qu'il décrit comme un vol, en faveur d'un primat absolu au droit de propriété privée.

Migué nous annonce le paradis si nous adoptons le modèle de l'État minimal car, selon lui, nous payons les conséquences de la création de monopoles d'État lors de la Révolution tranquille ; "le parti politique qui libérerait ainsi les Québécois de la tutelle de l'État déclencherait une véritable explosion de dynamisme individuel et de prospérité retrouvée." Avec Migué, nous plongeons dans l'énumération de tous les présupposés idéologiques de la société de marché. La leçon est dictée par le Fraser Institute dont le membership est composé de banques et de grandes compagnies. Leçon maintenant ânonnée indistinctement par Jean Charest et par le gouvernement du Parti Québécois.

Le droit social 0 du vol politiquement organisé

Comme tous les individualistes ultralibéraux, Migué réduit le lien social à une série de collusions. Il affirme que l'État n'est qu'un marché politique (maximisation du profit électoral) qui redistribue de l'argent légalement gagné aux groupes de pression organisés comme les pauvres, les agriculteurs, les femmes, les Noirs, les handicapés, les victimes du sida... et surtout les syndicats qui bénéficient de privilèges à abolir comme la formule Rand.

Le droit social est absolument nié à la racine 0 " Personne n'a le droit à la richesse des autres sans leur consentement (...) les Gaspésiens n'ont aucun droit à la richesse des Montréalais, ni les femmes à l'équité salariale, ni les communautés culturelles à un statut spécial (...) les francophones n'ont aucun droit à l'unilinguisme, ni au bilinguisme coast to coast, ni à une Société Radio-Canada égale à CBC (...) Le droit de propriété est le seul fondement non seulement de la richesse, mais de la justice (...)" (p. 205). Son réductionnisme ramène la solidarité à des demandes collectives à base de victimisation appuyée par l'État paternaliste 0 "Il ne reste guère plus de 15% de la population, composés de quelques hommes blancs, qui puissent tirer leur épingle du jeu à condition de reconnaître leur culpabilité." La victime a toujours raison...

Migué ne vise pas la démocratie ; il veut réserver aux riches le droit d'association. Dans le modèle américain, qu'il nous incite souvent à imiter, il faut au minimum 4 millions $ pour être élu au Sénat. Qui donne ce 4 millions $ ? Ce ne sont pas les pauvres, mais les compagnies qui exigent que des lois les favorisant soient votées. Songeons à un groupe de pression comme la National Rifle Association qui souscrit des millions de dollars aux campagnes des politiciens américains endossant le port d'armes et allant jusqu'à dire que c'est un droit fondamental garanti dans la constitution américaine. Il en coûte des milliards par année au public pour soigner les blessés par balles sans assurances privées et les statistiques ont beau faire état d'hécatombes, rien n'y fait. D'ailleurs, le taux d'abstention aux dernières élections était de 50% et l'absentéisme se concentrait chez les pauvres qui commettent l'erreur de se dépolitiser et justement de ne pas s'associer suffisamment dans leurs revendications.

Le profit sans responsabilité sociale

Migué clame le droit des compagnies aux profits sans responsabilité sociale décrite comme une "taxe supplémentaire" et déguisée sur les profits0 "Ce qu'ils proposent, c'est que l'entreprise sacrifie sa finalité propre qui est de maximiser ses profits, c'est-à-dire créer de la richesse pour ses mandants, les actionnaires, au profit de finalités fumeuses...". Il dénonce la réglementation, y compris celle sur la langue, sur le salaire minimum, sur le contrôle des armes et des produits du tabac qui est une "inquisition" (p. 53). C'est le principe du droit au profit maximal sans responsabilité sociale comme Péladeau et le Conseil du patronat le couinaient dernièrement au CRTC, exigeant de réserver la responsabilité sociale à Radio-Canada et les revenus publicitaires aux télévisions privées.

Migué affirme la moralité du capitalisme, du profit, peu importe son ampleur. Il en veut comme preuve "convaincante" que celui-ci n'est pas raciste 0 l'employeur "... en se privant d'une main-d'œuvre productive et peu chère pour des considérations sexistes et racistes, se pénalise lui-même, réduit ses profits..." (p. 176) Remarquez le "peu chère" qui est déjà une manifestation de racisme et de sexisme. Les compagnies des blancs d'Afrique du Sud ne faisaient pas de profits pendant l'apartheid sans doute...

Les baisses d'impôts 0 imiter le modèle américain

L'imitation du modèle américain sera donc toujours un rattrapage vers le capitalisme sauvage et l'État minimal, agence de protection du droit de propriété privée. Le Sénat américain, à majorité républicaine, a approuvé le 30 juillet un projet de loi prévoyant des réductions de 792 milliards sur 10 ans.

Ici, le Conseil du patronat demandait récemment une réduction de 4,5 milliards $ dont 1,5 milliard $ au Québec cette année et un autre 1,5 milliard $ l'an prochain. Une réduction de 20 % rien de moins. Ils louchent les taux d'imposition maximaux américains qui varient de 28 à 32 % selon les États et qui ne s'appliquent au maximum qu'au revenu dépassant 400 000 $ US. Qu'arrivera-t-il des programmes sociaux ? C'est le cadet de ses soucis.

Le livre de Migué est préfacé par un sénateur entartable d'Ottawa, Roch Bolduc, qui souligne son mérite d'avoir décrit le déclin du Québec depuis la Révolution tranquille. Il approuve sa façon d'affirmer que l'intervention étatique n'est pas neutre; c'est un vol, un "transfert d'argent des gagnants aux perdants" (p. 13). Il lance l'invitation habituelle à s'écraser au nom de l'économie. "L'impact réel le plus manifeste de l'intervention étatique aura été l'exode des Anglos et la francisation des entreprises plutôt que la prospérité."

En somme, les Québécois attardés n'ont pas compris que le fondement de leur coexistence doit être le marché. Ils sacrifient ( présumément) des points de croissance économique à leur croyance tribale en la justice distributive et en ce petit dialecte appelé français.

Privatiser la santé

Évidemment, tout le long du livre, une apologie des " brasseurs d'affaires " côtoie une vilipende des fonctionnaires (" bureaucrates ", " technocrates ", " politburos ", etc.) Il ne répugne pas toutefois à ce que l'argent public engraisse les entrepreneurs privés. Comme dans sa proposition d'abolir le système public de santé et le remplacer par un fonds d'épargne-santé sur le modèle des fonds d'épargne-retraite actuel. Le peuple placerait à chaque année des montants déductibles d'impôt dans ce fonds. Le fonds individuel d'épargne-santé se financerait à même les fonds publics tout en appartenant à chaque individu, tandis que les médecins, ainsi que les hôpitaux et les cliniques devenus privés, recevraient leur financement des patients plutôt que du gouvernement(p. 87).

Évidemment, seuls les mieux nantis obtiendraient la pleine déduction d'impôt. Les moins nantis n'auraient rien accumulé ou hésiteraient à utiliser leurs fonds pour les réserver en cas de coups durs comme une chirurgie 0 " les gens ordinaires seraient amenés à faire de meilleurs choix et surtout des choix plus économiques en matière de soins... " dit-il. On sait ce que cela veut dire.

C'est la concurrence qui réglerait le niveau des prix dans la santé, le rapport de force entre le malade et les médecins ou les hôpitaux-business... comme dans l'industrie pétrolière ou bancaire sans doute où la collusion masquée élimine toute concurrence et laisse les lois anti-monopoles sans effet. Migué s'acharne à prouver que le système à deux vitesses est déjà présent et que la privatisation ne changerait rien sur ce plan. Il démontre en citant des études (Angleterre, Manitoba) que les médecins ont déjà un comportement discriminatoire envers les pauvres. Ceux-ci jugent déjà que les soins coûteux pour les pauvres improductifs est de l'argent perdu et que les faire attendre a moins de conséquences économiques. (p. 89) Alors Migué raisonne en se disant que la médecine privée à deux vitesses ne ferait qu'officialiser un état de fait. Les hôpitaux privés en sélectionneront les malades payants et solvables font un choix économiquement rationnel à l'échelle sociale.

Même les évêques y passent

Migué ne révise pas seulement la signification de la Révolution tranquille, il révise aussi le sens de la Bible au point que Dieu serait ultralibéral. C'est ainsi que les évêques québécois errent dans l'interprétation de la Bible et des encycliques papales. L'encyclique Centesimus annus affirme selon lui "le rôle irremplaçable du marché libre, de la propriété, du profit, de la responsabilité et de la créativité que le régime de marché implique", mais "le message à gogo des évêques parle maintenant de lois et de programmes gouvernementaux, de justice sociale par l'action politique, de charité publique avec l'argent des autres". "Charité dévoyée... go-gauche" dit-il par une église locale qui "baigne dans l'électoralisme". (p. 125-126). Évidemment, il souhaite le remplacement des programmes sociaux par la charité, la libéralité des mieux nantis.

* Migué, Jean-Luc, Étatisme et déclin du Québec, bilan de la révolution tranquille, Les Éditions Varia, 1998.

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