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Premier bilan de la grève des infirmières
N° 182 - septembre 1999

Le mirage de la langue mondiale et de son ouverture sur le monde
Pol Chantraine

De l'autisme culturel à l'hooliganisme



L'hégémonie de l'anglais à l'échelle planétaire est-elle inévitable ou souhaitable ? Langue véhiculaire internationale, des affaires et des communications, s'auto-proclamant volontiers langue universelle, l'anglais n'est la langue maternelle que de 322 millions de personnes alors que le mandarin l'est de 885 millions de gens, selon des statistiques publiées dans le numéro d'août 1999 du National Geographic Magazine. De plus, si l'on ajoute au 266 millions d'hispanophones de naissance les 170 millions de lusophones (parlant portugais), les langues ibères comptent au-delà de 100 millions de locuteurs de plus que l'anglais ; étant parlées par des populations en expansion démographique plus grande, cet écart ne peut que se creuser.

Proches parents, l'espagnol et le portugais sont actuellement en voie de rapprochement 0 favorisé par des écrivains nobelisés tels Garcia Marquès (lequel n'a jamais obtenu le prix Cervantès parce que son espagnol colombien est considéré patoisant par l'Académie royale espagnole) et José Saramago, ce rapprochement est effectivement à l'ordre du jour des instances culturelles de ces deux pays. La nécessité pour l'Union européenne (maintenant des 15, bientôt des 18) de privilégier un nombre restreint de langues communes, eu égard au budget de traduction, accélérera ce processus.

Éviter les "points aveugles"

De vieux sages amérindiens expliquaient autrefois la multiplicité des langues par le fait qu'elle empêchait les peuplades de se disputer; les anthropologues et sociologues actuels évoquent comme raisons de préserver la diversité linguistique qu'elle permet des points de vue différents sur le monde et évite que l'on ait des "points aveugles" dans l'appréhension de la réalité. La langue unique, proposée comme la panacée de la communication planétaire, risque de mener à la pensée unique, à l'Homme unidimensionnel décrit par Herbert Marcuse et au fascisme.

Celui-ci apparaît déjà en filigrane dans le comportement de ceux qui se réclament de la langue de la " globalisation " et de l'avenir. Des bombardements anglo-américains sur l'Irak au mouvement suprémaciste blanc des États-Unis, au déferlement de l'ultra-libéralisme anglo-saxon (Thatcher-Reagan) imposé, bon gré mal gré, aux autres pays, s'esquisse le contour d'un totalitarisme inquiétant.

Un chauvinisme exacerbé

Bien qu'il soit toujours hasardeux de faire la psychanalyse d'une culture, de nombreuses observations tendent à mettre en lumière que le flegme proverbial des Britanniques camoufle un chauvinisme exacerbé qui s'exprime de sa façon la plus détestable dans un triomphalisme malsain et explosif. Des orangistes irlandais qui insistent pour traverser les quartiers catholiques avec leurs défilés afin de célébrer le 300e ou quelque anniversaire de leur conquête de l'Ulster, au hooliganisme des partisans d'équipes de football après la victoire, au patriotisme canadian se délitant en partitionnisme, à la répression jusqu'à tout récemment de la culture maori en Nouvelle-Zélande, à l'accaparement de la soi-disant mondialisation par les États-Unis, se profilent certaines tendances communes qui ne sont pas étrangères à ce chauvinisme anglo-saxon.

L'irruption d'extrémistes anglophones lors des célébrations de la fête des Acadiens à Moncton, au Nouveau-Brunswick, le 15 août dernier(1), afin d'empêcher ceux-ci de pavoiser leur drapeau devant l'hôtel de ville, pourrait n'être attribuée qu'à un groupuscule infiniment minoritaire, si, par son défaut d'analyser ce phénomène pour ce qu'il est, l'ensemble de la communauté anglophone ne s'en faisait tacitement complice. La logique de la concentration des médias nuit à ce genre d'exercice qui est par nature peu racoleur de public à vendre aux annonceurs ! Ainsi, les gens de bonne volonté, qui ne manquent pas, se font-ils bâillonner par le fascisme ambiant.

Autisme culturel

Le danger de vénérer la langue unique, c'est qu'elle n'offre plus l'outil critique nécessaire à déceler la pensée unique qui s'installe.

Se prétendant volontiers le creuset de la culture mondiale afin de combattre l'exception culturelle revendiquée par l'Europe et le Canada, entre autres, pour faire obstacle à la " libre " circulation des biens culturels, les États-Unis sont parmi les peuples occidentaux les plus fermés au monde. On n'y consomme que 1 à 2 % des films et vidéocassettes produits à l'étranger, alors que 96% des films distribués au Canada sont étrangers (surtout des productions hollywoodiennes).

Il ne se publie par année aux États-Unis que 200 à 250 livres en traduction, contre 1 650 en France (4); l'un des derniers grands "tubes" en langue étrangère fut "Dominique-nique-nique" dans les années soixante. De récents sondages indiquent du reste une crasse ignorance de ce pays dramatiquement isolée des grands courants de pensée mondiaux en matière d'affaires internationales 0 à peine 1% de la population sait que M. Chrétien est le premier ministre du Canada. La faute en est aux médias, qui cherchent à constituer des auditoires captifs à vendre aux annonceurs publicitaires, un marché annuel de 40 milliards de $, exercice qui commence dès le berceau pour les nouveaux consommateurs.

Mais un exercice qui se paie au prix du décervelage et l'idiotisation de la population, qui absorbe 20 000 spots publicitaires par an, et du danger de la constitution d'une langue unique et soi-disant universelle pavant la voie à la mystification de la pensée et à un globalitarisme autistique que ne pourra empêcher que la revitalisation et les alliances de cultures susceptibles d'y faire contrepoids.

(1) L'Acadie nouvelle, 16 août 1999

(2) Supplément cartographique, National Geographic Magazine, août 1999

(3) Id.

(4) Le Monde diplomatique, août 1999.

*Pol Chantraine est l'auteur de Les Lunettes de Cervantès (Éd. D'Orphée, Montréal, 1997), pièce en quatre actes, qui pastiche les problèmes d'hégémonie linguistique au début du XVIIe siècle dans une rencontre fictive entre Cervantès et Shakespeare.

Plus de monde, moins de langues

Il peut paraître paradoxal qu'à mesure que croît la population mondiale, le nombre de ses langues diminue. Alors que les ethnologues considèrent qu'il se parlait jusqu'à 12 000 langues sur la terre en 10 000 avant notre ère, pour une population humaine totale d'à peine un million d'individus, maintenant que nous sommes six milliards, il ne se parle plus que 6 000 langues, dont l'on prévoit que plus de la moitié auront disparu d'ici un siècle, ayant actuellement moins de 10 000 locuteurs.

Internet0 des chiffres révélateurs

Que n'entend-on pas les idolâtres des info-communications proclamer qu'internet met tous les humains de la planète en communication ; or, le médium est le message, il ne peut scanner l'aberration d'un tel énoncé

Les chiffres sont pourtant révélateurs ; des quelque 35 millions d'adresses internet de la planète, 23 578 000 sont aux Etats-Unis, le Canada, second mondial en la matière, en compte 1 624 000, le Japon, le Royaume-Uni, l'Allemagne, chacun au-dessus d'un million, le Danemark, au 25e rang, 95 000(2).

Dans ces vingt-cinq premiers pays utilisateurs d'internet, aucun pays d'Amérique latine, ni d'Afrique, ni de ce qu'il est convenu d'appeler le tiers monde, et un seul d'Europe de l'Est, la Pologne, 24e, avec 100 000 adresses (3). Voilà qui donne une idée de ce qu'est cette mondialisation dont se gargarise l'idéologie dominante. Elle est aussi virtuelle, en somme, que tout ce qui peuple cyberespace, et laisse à penser que pour les Nord-Américains, et les États-Uniens en particulier, la globalisation n'est qu'un euphémisme pour dire nombrilisme.

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