L'aut'journal
Le samedi 19 octobre 2019
édition web
L'aut'journal
archives
Retourner à L'Aut'Journal au
jour le jour

Recherche
accueil > l’aut’journal > archives > sommaire > article
Premier bilan de la grève des infirmières
N° 182 - septembre 1999

Le dernier seigneur de Montréal
Jean-Claude Germain
Le roi Jean est mort! On l'a répété sur tous les tons à la radio, à la télévision, dans les journaux, et chacun y est allé de son trémolo, en se gardant bien toutefois, d'y ajouter Vive le roi! qui complète la proclamation et consacre la succession.

Même si après avoir connu Jean Drapeau en Louis XIV, on a pu imaginer Jean Doré en Louis XV et Pierre Bourque en Louis XVI, la dynastie s'est interrompue avec le roi Jean. Peu importe qu'ils soient élus ou non, les syndics qu'on désigne pour liquider une faillite ne se transformeront jamais en héritiers. La monarchie municipale n'est pas héréditaire. Dieu merci!

Jean Drapeau a été Monsieur le Maire pour tout un chacun pendant la trentaine d'années qu'a duré son règne. Le Monsieur Montréal qu'on lui donne aujourd'hui à tout venant est un ajout tardif et fautif des hommages posthumes. Ce titre appartenait et appartient toujours à Camillien Houde.

Pour les Montréalais de la Crise, de la Guerre et de l'Après-Guerre, Camillien était Montréal. Avec sa faconde et sa gouaille, sa bonne humeur et sa vivacité d'esprit, le p'tit gars de Sainte-Marie incarnait la métropole.

Son successeur à la mairie, le p'tit avocat de Rosemont, sera populiste mais il ne sera jamais populaire. Et encore moins familier. Jean Drapeau n'est pas du type à s'attirer les diminutifs affectueux et les accolades. À aucun moment de sa longue relation avec la population, celle-ci n'a pu le surprendre en bras de chemise, sans sa cravate et sans son veston. Aussi l'a-t-elle toujours traité avec la déférence un peu distante qu'on réserve aux excentriques et aux originaux.

Le roi Jean n'incarnait pas la rue mais son extravagance, la part délirante des Montréalais, cette vision grandiose et grandiloquente de leur ville et d'eux-mêmes qu'ils partagent. Tous et toutes, en secret.

Les pauvres n'aiment pas la pauvreté

Montréal ne compte pas cent clochers parce qu'elle est religieuse. Montréal a érigé des églises monumentales dans tous le quartiers pauvres de la ville pour répondre à un seul besoin0 celui qu'éprouvaient ses habitants d'échapper au décor de la pauvreté, au moins une fois pas semaine, le dimanche.

Un besoin de compensation légitime que le p'tit avocat de Rosement a su traduire, à l'échelle contemporaine, par la Place des Arts, un beau métro, un vieux Montréal tout neuf, l'Exposition universelle de 1967, les Floralies, les maisons de la cultures et le Parc des Iles.

Les pauvres n'aiment pas la pauvreté, ils aiment le luxe. Il n'y a que le riches pour apprécier l'austérité. D'ailleurs, plus ils sont cupides, plus ils favorisent l'architecture fonctionnelle dans leurs usines et le style dépouillé dans leurs églises.

Avec le goût des habits noirs, l'éloquence ecclésiastique de sa folie princière des grandeurs, le roi Jean était l'héritier en droite ligne des premiers seigneurs de l'île de Montréal. Les sulpiciens, dont le représentant le plus flamboyant en ce siècle fut le cardinal Léger.

Pour Monsieur le Maire l'épitaphe la plus appropriée serait assurément0 Ci-gît Jean Drapeau (1916-1999), dernier seigneur de Montréal. Sa devise fut à l'image de son règne0 Une île, une ville, un seigneur.

36 curés dans le choeur

Le 16 août dernier, à l'église Notre-Dame, le faste de ses obsèques donnait l'impression qu'on ensevelissait une époque plutôt qu'un ho mme. A moins que ce ne fut l'époque elle-même que l'ont ait fait revivre, le temps d'un service funéraire, pour rendre l'hommage qui convenait à son plus illustre représentant.

Il faut dire que l'archvêché n'avait pas regardé à la dépense pour le rituel. Pas moins de 36 curés massés dans le choeur pour l'office – je les ai comptés – trois douzaines de têtes grises et blanches dont un cardinal et un brelan d'évêque qui, à tout moment, échangeaient leurs mîtres pour leurs calottes, ou inversement, dans un mouvement chorégraphique d'une parfaite synchronicité. Un spectacle éblouissant d'autant plus insigne que tous les officiants choisis pour lire un segment du cérémonial pouvaient s'exécuter en donnant l'impression d'en comprendre le sens. De l'inouï, carrément, en ces temps de disette liturgique, où on pousse généralement les gens vers la fosse, en les tutoyant.

Dans la nef, c'est-à-dire là où se tient le peuple, il n'y avait que des gars comme dans mon temps de collège chez les Jésuites. Si les filles avaient encore besoin d'une preuve qu'au Québec, le pouvoir demeure une affaire d'hommes, celle-là emplissait toute une église. Des bancs et des bancs de présidents, de vice-présidents et de notables de tout acabit et de tout gabarit, des élus et des commissionnés.en uniforme ou en habit, avec les pleureuses reléguées au jubé.

En aucun temps il ne fut de son temps

Le climat de nostalgie qui baignait les funérailles du petit homme en noir, qui organisait des fêtes auxquelles il ne participait jamais, n'était pas celui qu'on associe à ses grandes réalisations, l'Expo ou les Olympiques. L'encens lourd qui flottait dans l'air était celui des années cinquante et ce retour dans le passé de ses origines ne jurait pas. J'allais dire qu'il s'imposait de soi et traduisait d'un décalage permanent, entre sa personne et ses propos. En aucun temps, il ne fut de son temps.

Peut-on imaginer ce qu'aurait été la Révolution tranquille si Paul Sauvé n'était pas mort en 1960 et que, comme on le prédisait, c'est l'héritier de Duplessis qui l'avait orchestrée. Pour s'en faire une bonne image, on n'a qu'à évoquer ce qu'a été Jean Drapeau pour Montréal, la modernité servie à l'ancienne. Chassez le naturel chantait la chorale Notre-Dame le 16 août dernier, il revient au galop pour s'atteler au corbillard.

Retour à la page précédente

Partager cet article Imprimer cet article


 


Réseau Média
© l'aut'journal 2002
 
l'aut'journal sur le web
L'aut'journal sur le Web a
été réalisé par Logiweb.