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Premier bilan de la grève des infirmières
N° 182 - septembre 1999

"Il était prêt à tout pour anéantir l'opposition"
Paul Cliche

Paul Cliche témoigne 0



Deux collaborateurs de l'aut'journal, Michel Chartrand et Paul Cliche, ont eu, à trente ans d'intervalle, à côtoyer Jean Drapeau sur la scène politique. Nous publions ici leurs témoignages, beaucoup plus véridiques que le concert de louanges dithyrambiques qui ont fusé, de toutes parts, lors du décès de l'ex-maire de Montréal, comme c'est devenu la tradition au Québec lors de la disparition de vedettes politiques ou sportives.

Michel Chartrand a côtoyé Jean Drapeau dans les cercles nationalistes lors de la décennie quarante. Ils ont participé ensemble à la fondation de la Ligue pour la défense du Canada mise sur pied dans le but de faire battre le plébiscite sur la conscription déclenché par le premier ministre libéral Mackenzie King en 1942; objectif qui a été atteint, puisque 72% des Québécois s'y sont opposés. Les deux hommes ont ensuite milité pendant quelques années dans le Bloc populaire, ancêtre du Parti québécois. Entre-temps, Michel avait agi comme organisateur de Drapeau qui s'était présenté comme "candidat des conscrits" dans Outremont contre l'homme de paille de King, le major général LaFlèche, ministre de la Guerre.

Il a même dû alors accepter au pied levé la fonction d'organisateur en chef pour remplacer Marc Carrière, emprisonné en vertu de la Loi des mesures de guerre. C'est cette loi inique que Drapeau a demandé à Ottawa d'appliquer lors de la Crise d'octobre de 1970. Un des partisans de Drapeau, Pierre Elliott Trudeau, a même failli être arrêté alors en vertu de cette loi dont il se servit pourtant pour museler les Québécois 28 ans plus tard.

L'opposition populaire des années 1970

La montée de la contestation populaire au cours de la deuxième partie de la décennie soixante, a abouti à Montréal à la mise sur pied, en 1970, d'un parti municipal de gauche, le Front d'action politique (FRAP), résultant d'une coalition des comités de citoyens des quartiers populaires et des comités d'action politique des travailleurs syndiqués.

Conseiller au Secrétariat d'action politique de la CSN, Paul Cliche a agi comme président de la nouvelle formation qui n'a présenté des candidats que dans les quartiers où elle comptait une organisation militante. Elle s'est abstenue d'en présenter à la mairie puisque son objectif, lors des élections de 1970, était de former une opposition valable à l'administration Drapeau. Les premiers sondages ont accordé 35 % des appuis populaires au FRAP. Malheureusement, les retombées de la Crise d'octobre ont contrecarré son projet. Aucun de ses candidats n'a été élu bien qu'ils ont reçu près de 20 % d'appuis en moyenne dans les quartiers.

Quatre ans plus tard, Paul Cliche a été parmi les 18 candidats élus du Rassemblement des citoyens de Montréal (RCM). Ancien correspondant du Devoir à l'Assemblée nationale, il a mis son expérience à la disposition de la nouvelle opposition, la première qui confrontait Drapeau au conseil municipal en quatorze ans de règne ininterrompu. C'est ainsi qu'il a eu l'occasion de se faire expulser une bonne demi-douzaine de fois des séances du Conseil par le maître de céans qui, en plus d'agir comme maire, présidait aussi les débats de façon autoritaire en tentant de réduire à sa plus simple expression le droit de parole des conseillers de l'opposition.

Dans le texte qui suit, Paul Cliche relate une partie de son expérience comme président du Front d'action politique (FRAP) lors de la campagne électorale de 1970 qui a coïncidé avec la Crise d'octobre.

Mon premier contact avec le régime Drapeau s'est produit en novembre 1969, quelques jours après l'adoption du fameux règlement anti-manifestation, alors qu'un groupe de militants dont j'étais a manifesté son opposition dans la rue. Nous avons été promptement arrêtés. C'est ainsi que j'ai eu le privilège de passer une nuit en cellule en compagnie de Gaston Miron.

Ce règlement avait été adopté, "parce que le gouvernement municipal faisait face à un complot destiné à le renverser" a déclaré alors Lucien Saulnier, président du comité exécutif, en réponse au tollé de protestations. Ces paroles en disent long sur le climat d'hystérie qui régnait, dès 1969, à l'hôtel de ville surtout après la manifestation du McGill français qui, au mois de mars précédent, avait amené plusieurs milliers de manifestants devant l'université anglophone et avait fourni le prétexte au matraquage de plusieurs dizaines de militants pacifiques dont le seul tort était de se trouver sur les lieux du rassemblement.

La répression policière contre les militants de gauche

Les comités de citoyens, composante névralgique du FRAP, ont progressivement établi leurs structures de mobilisation dans les quartiers populaires à partir de 1965. Pendant cinq ans, la répression policière a sévi contre les militants de gauche. Le pouvoir municipal trouvait toutes sortes de façons illégales de pourchasser les citoyens qui organisaient, dans la légalité, le pouvoir populaire dans leurs associations de quartier.

Les arrestations arbitraires, les séances de violence physique et morale dans les postes de police, les perquisitions abusives, les actes de harcèlement systématique se sont multipliés durant toute cette période. Drapeau a même envoyé sa police effectuer des descentes musclées dans des cliniques médicales populaires comme s'il s'était agi de vulgaires "piqueries". En tant que président du FRAP, j'ai eu moi-même droit à deux perquisitions à mon domicile en mon absence. Les policiers cherchaient présumément un laboratoire d'explosifs !

Mais ce climat n'était qu'un prélude à la crise qui devait éclater en octobre 1970 au moment de la campagne électorale où le FRAP a joué le rôle de principal parti d'opposition. Au cours de la Crise d'octobre, des milliers et des milliers de citoyens à travers le Québec ont eu droit à de telles perquisitions en plus des 468 arrestations effectuées en vertu de la Loi des mesures de guerre. Il suffisait d'être officier de syndicat ou de militer dans une association populaire pour être fiché comme une menace à la sécurité publique et traité comme tel (écoute téléphonique, etc.).

Au début de 1970, encouragés par l'élection des premiers députés péquistes à Montréal, les comités de citoyens ont décidé de déboucher sur l'action politique. Ils ont été rejoints par les comités d'action politique syndicaux. Leurs revendications ont reçu un écho favorable dans les médias. Dénonçant la "politique de prestige" du régime Drapeau, ils ont critiqué le camouflage et le contrôle de l'information prévalant à l'hôtel de ville qui menaient au rejet de toute forme d'opposition.

L'hôtel de ville assiégé... par la démocratie

Lors de l'Expo de 1967, Drapeau avait fait ériger des panneaux pour masquer les taudis aux yeux des visiteurs. Cent mille, précisait le manifeste du FRAP, 86 000 autres logements surpeuplés, 2 000 logements à bon marché détruits chaque année. Des secteurs entiers ont été rasés par les spéculateurs, comme ceux de la Petite Bourgogne et de Milton-Parc, afin de faire place à des habitations de luxe. Il faut construire 10 000 logements publics à prix modiques par année, réclamait le programme du FRAP.

Drapeau sentait la pression monter. Il a même eu le culot d'intervenir auprès du président de la CSN, Marcel Pepin pour que ce dernier convainque le FRAP de se retirer de l'arène politique en échange de sa promesse de lui laisser le champ libre aux élections suivantes !

L'hôtel de ville donnait de plus en plus l'impression d'une forteresse assiégée... par la démocratie. Puis la Crise d'octobre a éclaté. Drapeau a demandé à Ottawa d'appliquer la Loi des mesures de guerre dont il avait pourtant été victime lors de sa campagne dans Outremont en 1942 en compagnie d'un de ses partisans du temps, Pierre Elliott Trudeau.

Parmi les citoyens arrêtés puis détenus des semaines et des mois sans procès avant d'être relâchés, on comptait Michel Chartrand, Gérald Godin, Jacques Larue-Langlois, Pierre Vallières, Charles Gagnon et deux candidats du FRAP qui avaient des chances d'être élus, le Dr Henri Bellemarre et Jean Roy. Plusieurs militants d'action politique de la CSN ont aussi été arrêtés parce qu'une taupe de la police en avait volé la liste. C'est un des bras droits de Drapeau, l'avocat Michel Côté, qui a préparé la liste noire à Montréal.

Drapeau n'était pas encore satisfait. Il voulait anéantir l'opposition. Il a pris la relève de l'ineffable Jean Marchand, ancien président de la CSN et une des trois "colombes" du gouvernement libéral, qui avait accusé le FRAP d'être une "façade pour le FLQ". Drapeau, voulant créer une hystérie collective à quinze jours des élections, a décrit à plusieurs reprises sur les ondes le FRAP comme un "ramassis de tout ce qu'il y a de terroristes et de révolutionnaires".

L'intermède Zappia

Par précaution, Drapeau avait, quelques mois plus tôt, suscité la formation d'un autre parti d'opposition pour diviser le vote comme il l'avait d'ailleurs fait à l'élection précédente. Ce parti fantoche appelé "Parti de Montréal" avait comme chef un nommé Joseph Zappia qui ne critiquait jamais le maire mais passait son temps à casser du sucre sur le dos du FRAP. Ce Zappia, un promoteur peu scrupuleux, a reçu sa récompense quelques années plus tard en obtenant sans soumission le contrat de construction du Village olympique au coût faramineux de 88 $ millions au lieu des 30 $ millions prévus. Accusé de fraude par la suite, Zappia s'est enfui en Arabie Saoudite pour ne pas être arrêté par la GRC. Il court encore s'il n'est pas mort.

Drapeau perd la tête

Le soir de sa victoire le 25 octobre 1970, Drapeau a perdu complètement la tête. Il s'en est pris au directeur du Devoir Claude Ryan et aux chefs syndicaux, les présidents de la CSN, de la FTQ et de la CEQ qui avaient demandé au gouvernement de négocier la libération de Pierre Laporte et de James Cross en échange de prisonniers politiques. Il dénonça leurs " manoeuvres " les accusant de vouloir " établir un gouvernement provisoire chargé de transmettre les pouvoirs constitutionnels au régime révolutionnaire. " ! !

Au moment de son discours, j'étais rendu à l'hôtel de ville pour des interviews avec les journalistes, après avoir franchi trois cordons de soldats qui, baïonnette au poing, protégeaient la forteresse de Drapeau. Debout devant l'estrade où le maire délirait, je vis ses partisans faire le vide autour de moi et je restai isolé comme un pestiféré en plein milieu du grand hall. Il vociférait en gesticulant et me fixait, les yeux exorbités, comme s'il avait voulu me foudroyer sur place. Le lendemain il fut hospitalisé... probablement pour cause de folie passagère.

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