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Le FRONT COMMUN est ESSENTIEL
N° 183 - octobre 1999

Trois conditions gagnantes
Jean-Claude Germain
On peut dire que le Québec a horreur du Canada comme la nature a horreur du vide. Et on peut le dire à une condition, celle de ne pas confondre le vide avec le néant.

Le néant n'est pas le vide, l'un et l'autre ne sont pas synonymes, le néant peut être chantant comme Michel Louvain par exemple, sifflant comme Roger Whittaker, fredonnant comme Véronique Cloutier ou parlant comme Jean Charest.

Le passage à vide

Le vide demande à être comblé. Du temps où je faisais le métier du journaliste, j'ai beaucoup pratiqué la technique du passage à vide. À l'époque, pour les entrevues, on ne disposait pas d'une mémoire-à-cassette, mais on se débrouillait fort convenablement avec un carnet où on prenait des notes télégraphiques qui nous servaient d'aide-mémoire pour reconstituer la conversation.

Au début, dès que mon interviewé mettait fin à sa réponse, j'enchaînais illico avec une autre question, comme on le fait à la radio ou à la télévision, deux médias qui se repaissent de néant mais qui abhorrent le vide. Puis, l'expérience aidant, j'ai laissé porter le silence et j'ai appris à prendre tout mon temps pour noter diligemment dans mon carnet les derniers mots de mes interlocuteurs.

Invariablement, ces derniers comblaient le vide. Ils se remettaient d'eux-mêmes à parler et ils ajoutaient un nouveau volet plus nuancé, moins officiel, plus personnel et souvent inédit à leurs réponses. Règles générales, les interviewés révélaient beaucoup plus leurs cheminements et leurs questionnements, leurs certitudes et leurs angoisses à la deuxième venue qu'à la première. Je dois avouer que les questions les plus rentables que j'ai posées l'ont été par mon silence et qu'elles l'auraient sans doute été encore plus si ce dernier avait été encore plus vide.

Durham a tout dit

Voilà où en est le dialogue entre le Québec et le Canada. Le premier parle sans arrêt et l'autre ne dit rien. Il soupire, il sile, il gronde, il grogne, il hyperventile, il déglutit, il rote, il éternue, il se râcle la gorge, il s'étouffe, il graillonne et il crache mais il ne dit j-a-m-a-i-s r-i-e-n.

C'est un passage à vide qui dure maintenant depuis 160 ans. La dernière fois où le Canada s'est clairement exprimé sur l'avenir du Québec, c'est dans les mots de Lord Durham, dont on fête cette année l'anniversaire du rapport qu'il a signé et publié en 1839.

Son propos se résumait à trois points. Le Québec n'existe pas puisqu'il n'a ni histoire, ni culture. Il doit être mis en minorité dans le cadre d'un gouvernement d'union législative où son influence se limitera à celle d'un bloc bas-canadien. Pour s'assurer la collaboration de son élite, il ne faut plus exclure des entrepreneurs de l'assiette au beurre et acheter ses notables avec des sièges, des honneurs et des médailles, des présidences, des pensions et des prix. C'est le plan A dont le Canada n'a jamais dérogé.

Ottawa ne reconnaît toujours pas l'histoire, la culture et la capitale nationale du Québec. Dans son esprit qui n'a plus de fédéral que le nom, la Province est une entité administrative dont le poids politique se limite à celui d'un bloc québécois, dans le cadre d'un gouvernement central d'union législative, auquel il appartient, pour le plus grand bien des Canadians, de s'approprier de tous les pouvoirs dans tous les domaines de la vie privée ou publique, à l'extérieur comme à l'intérieur des frontières. Même dans son délirium tremens, John A. Macdonald n'en espérait pas autant.

Durham avait vu juste pour ce qu'il en est du penchant irrépressible des élites de tout genre pour la mise aux enchères de leurs talents et de leur influence, mais il n'avait pas prévu l'effet du passage à vide.

Quand le néant donne forme au vide

Lorsque, dans une scène à deux, l'un des protagonistes s'obstine à ne pas souffler mot, il incombe à son infortuné partenaire de combler le vide et d'assumer tous les frais de la conversation. Après un certain temps, pour alléger la double solitude d'être celui qui parle tout seul à un autre qui ne l'entend, ni ne l'écoute, le parlant prend le parti de se dédoubler et d'engager un dialogue de sourd avec un muet auquel il prête des propos qu'il peut contester, approuver ou réprouver. Finalement, pour s'y retrouver lui-même, il donne une voix différente de la sienne au muet, puis un costume et une personnalité jusqu'à en devenir à ses propres yeux, non plus le porte-parole, mais l'incarnation. Le néant a donné forme au vide.

Parce que Macdonald n'en dit rien et n'en pense pas moins, Cartier invente la thèse des deux nations fondatrices qui n'aura jamais audience qu'au Québec. Pour libérer le Dominion de l'Angleterre, Laurier crée le nationalisme canadien dont seul le Québec voit la nécessité. Avec Saint-Laurent s'amorce le transfert de personnalité qui deviendra complet avec Trudeau. Mononcque Louis institutionnalise l'État fédéral dans le but avoué de faire du Québec une province comme les autres - l'expression est de lui. Tout comme Trudeau va rapatrier la constitution, sans l'accord du Québec - l'affront est de lui.

Pour le Québec, le Canada n'est pas une réalité. C'est un phantasme constamment mis à jour. L'illusion est d'autant plus trompeuse que depuis George-Étienne Cartier jusqu'à Jean Chrétien, les Québécois n'ont jamais négocié qu'avec des avatars d'eux-mêmes.

Cela dit, les Québécois fédéralistes d'Ottawa n'ont pas autant d'importance qu'ils s'en donnent. Pour les Canadians, le french power est un mal nécessaire. C'est en quelque sorte l'autre bloc québécois et la logorrhée de Stéphane Dion leur apparaît comme un néant pérorant que le Québec a tiré du vide pour le paver de mots.

À la fin du compte, cela fait 160 ans qu'on se parle tout seul avec une volubilité et une imagination politique qui frise le génie ou la folie délirante. Le problème lorsqu'on négocie exclusivement avec soi-même, c'est qu'on négocie invariablement à la baisse pour soi et à la hausse pour l'autre, quel qu'il soit.

Au moment où le Parti et le Bloc québécois semblent prêts à s'engager dans une nouvelle ronde de ces négociations qui nous invitent perpétuellement à cesser d'être avant d'avoir été, le temps est venu d'affronter le silence et d'apprendre à se faire entendre.

On ne fait pas l'indépendance pour ou contre les autres et la première des conditions gagnantes est de parler pour soi. La deuxième, de négocier avec l'autre et non pour l'autre. Et la troisième, que créer le Québec, c'est cesser de s'inventer un Canada.

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