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Le FRONT COMMUN est ESSENTIEL
N° 183 - octobre 1999

L'Amérique est théâtrale
Michel Lapierre
La publication intégrale d'Iroquoisie, de Léo-Paul Desrosiers (1896-1967), plus de trente ans après sa mort, est un événement considérable. Ce livre de plus de 1 200 pages, ces quatre tomes, bourrés de détails, écrits avec une minutie presque maniaque, ne font pas que nous raconter l'histoire de nos relations avec les Iroquois (qui habitaient l'actuel État de New York), ils nous font comprendre, et surtout sentir, ce qu'était notre pays entre 1534 et 1701.

Desrosiers n'est pas seulement historien, il est écrivain. Nul n'a dévoilé mieux que lui le caractère improvisé, casse-coup et même déraisonnable de ce qu'on appelait pompeusement la Nouvelle-France. Sous la bure de l'érudit, cet admirateur de Proust recense palabres, tergiversations, cruautés, ruses et coups de théâtre pour nous transmettre la profonde lassitude que suscite le choc de l'Europe et de l'Amérique. Nous en avons plein les yeux et plein les oreilles 0 interminable dialogue de sourds entre l'univers de la raison et celui de la famine; confrontation entre le mystère de l'Eucharistie, enseigné par les missionnaires, et la réalité crue de l'anthropophagie - elle aussi religieuse; duel entre l'homme civilisé, qui craint la mort, et l'homme naturel, qui l'accueille en chantant. Desrosiers nous révèle que, dès le fond des âges, l'Amérique est théâtrale.

Se mettre dans la peau de ceux qu'on appelait les sauvages

Chez les Amérindiens, la guerre relève encore du sacré. On ne saurait leur en tenir rigueur sans trahir la préhistoire de notre commune humanité. Voici des Hurons qui torturent un Iroquois. C'est une cérémonie ! " L'Onontagué entre à ce moment ", raconte Desrosiers avec la placidité d'un sachem. " Chantant et dansant, il fait un premier tour de la cabane. Puis le capitaine le dépouille de sa robe de castor... On brise au prisonnier les os des mains et des poignets; on lui perce les oreilles avec des branchettes en feu. " Les Hurons retrouveront, dans l'au-delà, le frère ennemi qui a su mourir avec la majesté du guerrier.

Desrosiers ne s'indigne guère de ce théâtre sanglant. Il a pris le parti de raconter l'histoire des Iroquois, et celle des Hurons (dont le territoire se trouvait dans l'Ontario d'aujourd'hui), en se mettant dans la peau de ceux qu'on appelait les " sauvages ", pour mieux faire ressortir la cupidité, le manque de jugement et l'étroitesse d'esprit des Européens. Il souligne aussi, avec force, que les maladies infectieuses, apportées involontairement par les Blancs, ont décimé plus d'Amérindiens que toutes les guerres de l'époque. Mais il n'hésite pas à reconnaître la hauteur de vues de Frontenac, qui cherche à conclure une paix honorable avec les Iroquois, ni la clairvoyance de ces jésuites à la fois missionnaires et diplomates, comme le P. Simon Le Moyne, ni celle de ces négociateurs militaires, comme Joncaire et Maricourt, qui se font iroquois parmi les Iroquois.

Une oeuvre d'avant-garde

Denys Delâge, qui a redécouvert le manuscrit, Denis Vaugeois, l'éditeur, et Alain Beaulieu, l'auteur de l'introduction, ne se sont pas trompés. Iroquoisie, dont les premières pages remontent aux années quarante, était une oeuvre d'avant-garde, qui s'appuyait sur toutes les sources disponibles à l'époque, dans un souci d'objectivité quasi mathématique. Dans Natives and Newcomers (1985), Bruce G. Trigger avait déjà reconnu les mérites de Desrosiers.

L'oeuvre conserve une brûlante actualité. Mais nous rendons-nous compte de toute sa portée ? Notre histoire se construisit autour du commerce des fourrures et des rivalités qu'il provoqua entre nations amérindiennes et nations européennes. Dans cette perspective, l'alliance avec les Hurons, les Montagnais, les Algonquins et les Abénaquis nous fut précieuse. Et considérant notre fort petit nombre, elle nous sauva la vie, rien de moins. Plus tard, notre alliance avec les nations de l'Ouest, qui vivaient sur l'actuel territoire des États-Unis et de l'Ontario, renforcera nos positions.

La Grande Paix de Montréal

Sous la plume de Desrosiers, la vérité éclate 0 notre histoire est une arithmétique. En 1689, l'année où Guillaume d'Orange accède au trône de Grande-Bretagne, nous ne sommes tout au plus que 15 000; les Anglais, eux, sont plus d'un quart de million dans leurs colonies d'Amérique du Nord. La vraie menace est britannique, à la fois pour nous et pour les Iroquois. Pas étonnant que nos relations avec eux prennent l'allure d'un ballet diplomatique. Les Iroquois sont attirés par le prix, supérieur au nôtre, que les Anglais offrent pour leurs pelleteries, mais craignent d'être finalement écrasés par ces Blancs, beaucoup plus puissants que nous. Ils tirent avantage des rivalités entre nations européennes, " jouant, comme le dit si bien Desrosiers, France contre Angleterre et Angleterre contre France ", jusqu'à ce que l'ensauvagement d'hommes comme le P. Bruyas, Joncaire et Maricourt, assure notre prépondérance et ouvre la voie à la Grande Paix de Montréal.

La ratification, le 4 août 1701, de ce traité, conclu entre la France et une quarantaine de nations amérindiennes, met fin aux incursions iroquoises et confirme, malgré la faiblesse de nos moyens, la profondeur de notre pénétration continentale. Devant quelque 1 300 délégués, aux parures fantastiques, le Grand Feu de Montréal marque la fusion de deux mondes, assis désormais sur la même natte 0 le nôtre et celui de l'Amérique millénaire.

L'arithmétique nous fut salutaire

Ils sont là 0 Iroquois, Hurons, Sauteux, Nez-Percés, Folles Avoines, Renards, Miamis... Après avoir prononcé les plus beaux discours, les chefs se taisent pour laisser parler le silence. Ils ressemblent à des statues. L'Arbre de paix, que tous contemplent dans la sérénité, annonce Pontiac et Riel, et même Kerouac. On ne peut imaginer de plus grand théâtre.

L'arithmétique nous fut salutaire. Notre petit nombre, et nullement la supériorité de nos vertus, nous permit d'avoir plus d'humanité, d'être en avance sur les autres dans l'évolution du monde. Ceux qui, nous confondant avec les Anglais pour la circonstance, nous reprochent d'avoir dépossédé les Amérindiens, Léo-Paul Desrosiers dit à mots couverts que, sans les Amérindiens, le Québec n'aurait jamais existé.

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