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Lulu 1er
N° 184 - novembre 1999

La vraie révolution automatiste
Michel Lapierre
Les automatistes étaient encore plus révolutionnaires qu'on ne le croit, mais ils n'étaient pas révolutionnaires comme on le pense. La lecture patiente de la Chronique du mouvement automatiste québécois (1941-1954), de François-Marc Gagnon, m'a confirmé dans mon jugement, quelque peu malicieux, je l'avoue bien volontiers.

Le monument d'érudition de mille pages, élevé par Gagnon, a le grand avantage de nous étourdir. Et il n'y a rien comme l'étourdissement, causé par l'accumulation héroïque des détails, pour goûter à la Grande Noirceur et pour découvrir que cette tranquille insulte à l'intelligence n'était qu'une ombre projetée par des élites de pacotille et que, malgré tout, notre évolution historique restait sauve. La médiocrité est toujours fragile et sa dénonciation n'est pas nécessairement géniale. Voilà du moins ce que croyait le docteur Ferron, au début des années soixante-dix, en ramenant le Refus global à ses justes proportions. Il reprochait même à Borduas d'avoir, dans sa vision trop négative du passé, oublié le courant révolutionnaire, irrationnel et aventureux qui traverse notre histoire, d'avoir oublié Papineau, la chasse-galerie et le Survenant !

Nous accordons si peu d'importance à l'art !

François-Marc Gagnon n'est pas Jacques Ferron. Ce professeur d'université brille par sa prudence. Il ne se permet pas de sortir du contexte des années quarante et cinquante. Il signale que Ferron, à l'époque, fréquentait et défendait les automatistes. Comme quoi il est toujours plus facile de critiquer une chose après coup. Ferron l'avouera d'ailleurs tacitement. "Les idées font leur temps", écrira-t-il, lorsque lui viendra le goût de dégonfler le mythe du Refus global.

Cela dit, nous sous-estimons la portée véritable de l'automatisme dans le Québec d'après-guerre. Obnubilés par les répercussions philosophiques, politiques et sociales que nous lui avons reconnues vingt ans trop tard, nous oublions qu'il s'agissait d'un mouvement artistique. La raison en est simple, hélas. Raisonneurs comme l'étaient la plupart des curés que nous renions, nous accordons si peu d'importance à l'art !

Les automatistes étaient allergiques au nationalisme incarné par Lionel Groulx; mais, en obéissant aux seules exigences de l'art, ils ont, sans trop s'en rendre compte, contribué à notre libération dans tous les sens du terme. Ils ont imposé l'art véritablement moderne aux Anglais de Westmount, en défiant l'académisme des parvenus coloniaux. Et il se trouvait que leur esthétique, aussi évoluée que celle des peintres de Paris et de New York, avait de secrètes racines populaires.

Mieux que Borduas, Claude Gauvreau a su verbaliser cette révolution de l'imaginaire, cette révolte de l'intuition. " Vous avez oublié Papineau, écrit-il en 1949 à un détracteur du Refus global, vous avez oublié Nelson, vous avez oublié les valeureux ouvriers de la révolution de 1837, vous avez remisé à la garde-robe ces pères de la pensée libérale canadienne qui s'inspiraient de Robespierre". La même année, Borduas et plusieurs autres automatistes signaient un manifeste en faveur des grévistes d'Asbestos, sans doute rédigé par Gauvreau. Mais là n'est pas l'essentiel.

Les arts plastiques ont précédé la parole

La merveille de l'automatisme, c'est qu'il fut infiniment plus révolutionnaire dans l'action que dans le discours. C'était, en fait, une révolution d'illettrés. Le Refus global et les autres textes des automatistes ne furent qu'accessoires. Le lettrisme furibond de Claude Gauvreau, dans lequel la lettre et le son se substituent au mot, confirmera par l'absurde cet illettrisme, au sens le plus élevé du terme.

Les arts plastiques ont, chez nous, précédé la parole, devancé la littérature. Les décorateurs d'églises étaient plus modernes et plus profonds que les curés et les écrivains! L'automatisme fut, à sa façon, une révolution ouvrière et même l'expression la plus haute du génie ouvrier. Et j'exagère à peine.

Le plus grand des automatistes 0 Jean-Paul Riopelle

L'artiste ne travaille-t-il pas de ses mains ? Fils de menuisier, Borduas, après ses études primaires, fit son apprentissage à l'atelier d'art sacré d'Ozias Leduc, le maître autodidacte de Saint-Hilaire. L'ombre de Leduc, de nos artisans et même de nos patenteux planent sur les automatistes. J'admets volontiers que la peinture de Leduc, l'homme du terroir, n'exprime pas tout à fait la modernité. L'infini semble même séparer ses natures mortes, comme Le Repas du colon, des abstractions des automatistes.

Mais le plus grand des automatistes, et tout simplement le plus grand de nos peintres, Jean-Paul Riopelle, ne se réclame-t-il pas de Leduc plutôt que de Borduas ? À la suite du vieux maître de Saint-Hilaire, Riopelle s'inspire de la nature québécoise, qui deviendra sous ses mains la plus chaude des abstractions. André Breton n'a pas tort de reconnaître en lui "un trappeur supérieur".

Le plus authentique des illettrés supérieurs

Et Riopelle est le plus authentique des illettrés supérieurs. Il se moque de toute théorie. " Vive la peinture tout court sans sur... et sans isme ! " s'écrie-t-il, dès 1947. Homme du peuple, il admire Maurice Richard, à qui il réservera une place dans son oeuvre.

Des longues et fréquentes conversations qu'il eut avec son ami Samuel Beckett, Riopelle ne retiendra que le goût fameux du whisky. La lumineuse absence de pensée de l'artiste charma l'Irlandais, qui fit appel à ses talents. Tout porte à croire que le petit arbre qui, en 1953, servait d'unique décor à En attendant Godot était parfaitement québécois.

Le trappeur et le cow-boy

Riopelle était au centre du monde. Que notre trappeur ait eu quelque influence sur son aîné Jackson Pollock, le cow-boy du Wyoming qui, lui aussi, peignait des toiles abstraites, je le pense très sérieusement, comme je pense que Pollock est le plus grand de tous les peintres américains. D'autres, je le sais bien, préfèrent parler de l'influence inverse... En réalité, les deux peintres du Nouveau Monde se complètent. L'évocation abstraite de la nature a, semble-t-il, l'étrange faculté de souder les fragments de l'histoire continentale.

"Au beau milieu de ma peinture, soutient Pollock en 1947, je ne me rends pas compte de ce que je fais" Cette petite phrase, qui pourrait, encore aujourd'hui, se retrouver sur les lèvres de Riopelle, aurait dû servir de définition à l'automatisme. Ça nous aurait épargné bien des malentendus.

François-Marc Gagnon, Chronique du mouvement automatiste québécois (1941-1954), Lanctôt, 1998.

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