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Lulu 1er
N° 184 - novembre 1999

Les 155 ans de la Grande bibliothèque
Jean-Claude Germain
Il arrive parfois que le passé nous rejoigne et que de vieilles histoires trouvent inopinément leurs résolutions dans ce qui peut sembler à première vue la toute dernière des nouveautés. C'est le cas de la Grande bibliothèque du Québec.

Elle peut bien avoir germé dans le cerveau d'un ancien ambassadeur à Paris devenu premier ministre, mais son origine remonte à la deuxième moitié du XIXème siècle et son hérédité conditionne déjà beaucoup plus son avenir immédiat que toutes les velléités qu'on peut lui prêter de se vouloir une copie, en modèle réduit, de tout ce qu'on a pu faire récemment dans le genre à Paris.

La bibliothèque fait son apparition et devient un enjeu majeur de notre évolution socioculturelle au lendemain de l'Acte d'Union qui marquait l'établissement d'une nouvelle donne politique. Dans ce cadre, la pensée québécoise va se cristalliser dans deux idéologies qui s'incarneront à leur tour dans deux institutions antagonistes 0 L'Oeuvre des bons livres de la droite ultramontaine et l'Institut canadien de Montréal de la gauche libérale.

La gauche relève la tête

Replaçons-nous dans le contexte. En 1840, le clergé peut se frotter la tonsure d'aise. Il a touché la récompense de sa bonne conduite pendant la Répression de 1837 et de 1838. Londres a enfin accordé une reconnaissance officielle à l'Église catholique. Son utilité préventive a eu raison de l'antipapisme viscéral des Britanniques anglicans.

Les Patriotes, pour leur part, se sont recyclés, pour la plupart, dans un réformisme qui bleuit à vue d'œil. Ils continueront de lutter pour préserver leur langue et conserver leur foi, mais leurs ambitions politiques se limitent désormais aux gratifications, aux postes et aux pensions que les nouveaux leaders unionistes, La Fontaine et Cartier, sont en mesure de leur accorder.

Le radicalisme de Papineau n'est pas mort pour autant. Sa relève est assurée par ses fils spirituels, une nouvelle génération de libéraux démocrates, républicains, anticléricaux et nationalistes dont les figures de proue sont Louis-Antoine Dessaules, Joseph Doutre et les frères Dorion, Antoine-Aimé et Jean-Baptiste-Éric. Pour les Rouges, seule la libre fréquentation des livres et des idées peut libérer la société québécoise de l'obscurantisme clérical. Le salut de la nation passe par l'éducation populaire.

La droite attaque

Monseigneur Bourget a de la suite dans les idées. Il n'a pas excommunié les révolutionnaires qui sont morts les armes à la main pour laisser leurs héritiers reprendre la place qu'ils occupaient dans l'esprit de la population. L'évêque de Montréal prend les devants. Il confie aux Sulpiciens le soin de mettre sur pied l'Oeuvre des bons livres et le 14 septembre 1844, la Bibliothèque de Montréal ouvre ses portes pour rendre accessibles les ouvrages dignes d'être lus après avoir été vus et approuvés par le curé de la paroisse. Le but de l'Oeuvre qui sera relayée trois ans plus tard par le Cabinet de lecture paroissial est d'opposer aux livres impies, obscènes et corrupteurs des livres qui ne respirent que la morale la plus pure.

La gauche riposte

Trois mois plus tard, le 17 décembre 1844, deux cents jeunes gens se réunissent, à la salle de la Société d'histoire naturelle, rue Saint-Jacques, pour fonder une société qui prend le nom d'Institut canadien de Montréal. Jean-Baptiste-Éric Dorion la conçoit comme un point de ralliement pour la jeunesse montréalaise et un centre d'émulation où chaque jeune homme qui entre dans le monde pourra venir s'inspirer d'un pur patriotisme, s'instruire en profitant des avantages d'une bibliothèque commune, et s'habituer à prendre la parole en public.

Le succès est immédiat. De 1856 à 1871, l'Institut présentera 128 conférences publiques, 68 conférences privées réservées à ses membres et tiendra 213 débats, sous la forme d'une joute oratoire, qui ont lancé la mode des assemblées contradictoires en temps d'élection.

Il va de soi que toute l'effervescence intellectuelle de l'Institut gravite autour d'une bibliothèque, laïque, libérale et libertaire, qui comprend plus de 10 000 volumes, et d'une salle de lecture et de consultation, où on trouve les principaux journaux du pays et plus de cent-vingt-cinq périodiques d'Europe et des Etats-Unis.

L'Institut canadien est un centre culturel avant la lettre. C'est un foyer de réflexion, de promotion et de diffusion. Toute la presse rouge du XIXème siècle va naître et mourir dans son ombre 0 L'Avenir de Jean-Baptiste-Éric Dorion (1847-1875), Le Pays de Louis-Antoine Dessaules (1852-1871) et La Lanterne d'Arthur Buies (1868-1869).

La droite porte un coup bas

Encore une fois, Monseigneur Bourget n'attend pas la naissance de la presse radicale pour la combattre. Dès 1841, Les Mélanges religieux entrent en lice à son initiative et avec le support financier du clergé. Puis ce sera Le Nouveau Monde (1867-1900). Sa Grande Noirceur ne fait pas dans la dentelle. C'est un apôtre de l'intolérance et un templier de la censure. La liberté d'opinion n'est rien d'autre chose que la liberté de l'erreur qui donne la mort à l'âme, professe-t-il en agitant son goupillon comme une masse d'armes. Si un journal attaque la divinité de la religion, c'est un journal irréligieux. S'il combat les vérités définies par l'Église, c'est un journal hérétique. S'il publie des choses impures, c'est un journal immoral. S'il se moque des choses saintes ou des personnes consacrées à Dieu, c'est un journal impie. S'il se prétend libre dans ses opinions religieuses ou politiques, c'est un journal libéral.

Bourget ne s'y trompe pas. La source et la fontaine de tous les maux, c'est l'Institut canadien. Le grandissime, l'illustrissime, l'infaillibilissime, le gracissime, le richissime, et le sime, sime, évêquissime de Montréal, écrit Arthur Buies, dans La Lanterne, prie et fait prier ses fidèles depuis plusieurs années pour que ce monstre affreux du rationalisme qui vient de montrer à nouveau sa tête hideuse dans l'Institut ne puisse plus répandre son venin.

La gauche rend l'âme

En 1869, le Vatican exauce les prières de l'Évêquissime en lui accordant la permission de procéder à la mise à mort. Désormais, sous peine d'excommunication, il est défendu d'appartenir à l'Institut tant qu'il enseignera des doctrines perverses, annonce-t-on du haut de la chaire dans toutes les paroisses de Montréal. Tout comme il est défendu de publier, de conserver et de lire l'Annuaire de l'Institut pour l'année 1868, qui est à l'Index, c'est-à-dire toute la bibliothèque de l'Institut canadien.

Le coup sera fatal aux Rouges qui sont déjà ébranlés par un échec électoral aux premières élections de la Confédération. Leur déclin correspond à celui de l'Institut dont la salle de conférences ferme ses portes en 1871 et la bibliothèque en 1880. Entretemps, Wilfrid Laurier aura pondu le libéralisme modéré pour le rendre acceptable au clergé. Il devra néanmoins attendre jusqu'en 1896 pour que son bleuissement devienne électoralement rentable.

De même que nous avons le Grand Tronc de chemin de fer pour dévorer nos ressources matérielles, de même nous possédons le Grand Tronc de l'obscurantisme pour atrophier toutes nos ressources intellectuelles, écrit Louis-Antoine Dessaules qui meurt à Paris après vingt ans d'exil.

C'est la faute à Gagnon

La bibliothèque publique réapparaît dans le paysage montréalais au début de ce siècle. En 1910, la Ville de Montréal qui a déjà adopté la résolution de créer une bibliothèque ne peut plus en repousser la construction. Elle a un urgent besoin d'espace pour loger les livres de la collection de Philéas Gagnon qu'elle vient d'acquérir pour la somme de 30 000 $.

Pour contrer ce projet où il subodore l'influence sournoise des francs maçons, Monseigneur Bruchési emprunte la tactique qui a déjà réussi à Monseigneur Bourget. Il invite aussi tôt les Sulpiciens à reprendre du service et à construire une bibliothèque sur un terrain qui leur appartient rue Saint-Denis. La Bibliothèque Saint-Sulpice sera ouverte au public tout en demeurant sous le contrôle moral des Sulpiciens et elle est prête à accueillir le fonds Philéas Gagnon qui était d'ailleurs un ultramontain bon teint. Pourquoi engager une dépense coûteuse et faire double emploi ? demande benoîtement l'évêque de Montréal qui a l'appui inconditionnel du Devoir d'Henri Bourassa.

Parce qu'une bibliothèque municipale n'est pas un cabinet de lecture paroissial pour jeunes filles et que pour guider les lecteurs dans leur choix, il est mieux de confier la tâche à des bibliothécaires professionnels et éclairés, rétorque le sénateur Raoul Dandurand que l'évêché considère comme le chef des libéraux radicaux.

La décision des élus municipaux n'est pas idéologique mais elle est unanime. Dans la république des pots de vin, seul le patronage est souverain. Pour le plus grand bien de la culture et dans le meilleur intérêt de tous ceux qui ont des intérêts dans l'expropriation des terrains, la Bibliothèque municipale sera érigée sur Sherbrooke et elle sera deux fois plus grande que celle des Sulpiciens.

Dis-moi quelle bibliothèque tu fréquentes ?

En moins de trois ans, Montréal se retrouve nantie de deux institutions qui, à l'instar de l'Oeuvre des bons livres et de l'Institut canadien au siècle précédent, incarnent deux approches culturelles irréconciliables 0 la censure et la liberté de choix.

La Bibliothèque Saint-Sulpice est inaugurée en 1915 et la Bibliothèque municipale en 1917. Construites ironiquement par le même architecte, Eugène Payette, ni l'une, ni l'autre n'assumera pleinement son hérédité.

La première en sera plutôt la victime et sa fermeture au monde la portera naturellement à se refermer sur elle-même pour se protéger des tentations de l'extérieur. À Saint-Sulpice, le décor est austère et accueillant comme un confessionnal. Quant à l'abonné, c'est un intrus en sursis d'expulsion dont toute curiosité manifeste est immédiatement suspecte. Les bibliothécaires sont des cerbères teigneux qui ont pour mission de défendre les livres contre les abus physiques et intellectuels des usagers. Saint-Sulpice est une sacristie du livre qui sera de moins en moins fréquentée jusqu'à ce que la bibliothèque ferme dans les années cinquante.

La Bibliothèque nationale du Québec prend le relais dans les années soixante. La localisation de l'édifice sur la rue Saint-Denis en fait le centre culturel naturel du nouveau Quartier latin, qui s'est mis à revivre depuis l'Expo 67.

Claude Haeffely, le responsable de l'animation de la BN, l'a saisi tout de suite. Il donne la parole aux artistes, aux poètes. Il accroche les oeuvres des peintres, des graveurs et des photographes sur les murs. Il présente des spectacles et des concerts. Il organise la première Nuit de la poésie, accueille la lecture historique de Wouf-Wouf de Sauvageau et fait place à la contestation de l'Opération Déclic qui occupe sa salle pendant plusieurs jours.

La réaction du ministère des Affaires culturelles aurait pu être celle de Monseigneur Bruchési. Après deux ans d'activités, on coupe le budget d'animation de la BN et on tablette Claude Haeffely. Il semblerait qu'il soit dans la nature d'une bibliothèque nationale d'être aussi terne, aussi grise et aussi rébarbative que l'était l'ancienne Saint-Sulpice. Bref, la BN est absente de la vie culturelle montréalaise depuis trente ans.

Merci encore une fois MonsieurGagnon

Le principal attrait de la Bibliothèque municipale était et demeure sa collection Gagnon. De l'héritage de l'Institut canadien, elle n'a conservé que l'éclectisme de ses choix et son souci de mettre constamment à jour le catalogue de la bibliothèque, dans la plupart des domaines du savoir.

L'institution de la rue Sherbrooke n'a pas retenu dans son mandat d'être un foyer de réflexion, de promotion et de diffusion. Sa seule expérience d'animation a été la création d'une salle de lecture pour les enfants, dans les années quarante, qui a connu un énorme succès.

Malheureusement, au moment de passer à la bibliothèque des adultes, la plupart des anciens enfants n'y ont jamais remis les pieds. La Bibliothèque municipale de Montréal est ouverte à tous mais elle n'est au service de personne. Les coupures dramatiques de personnel, d'achat de livres et du temps d'ouverture n'ont fait qu'aggraver une tare endémique. Les préposés peuvent souffrir la présence des livres ou des usagers mais pas des deux en même temps,

La Grande bibliothèque du Québec, qui est appelée à consacrer la fusion de deux moribonds en phase terminale, risque fort de n'être rien d'autre que leur mausolée.

Cent cinquante-cinq ans après l'Oeuvre des bons livres et l'Institut canadien, la bibliothèque publique occupe un espace, mais elle n'a toujours pas sa place dans la société québécoise.

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