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Lulu 1er
N° 184 - novembre 1999

Patrons et gouvernement s'en foutent
Jacques Larue-Langlois

Le travail estropie, empoisonne et tue



Au Québec, entre 150 et 200 personnes meurent annuellement au travail. Selon le Bureau international du travail (BIT), un million de travailleurs meurent chaque année des suites d'accidents de travail ou de maladies professionnelles. Des 300 000 qui en réchappent, 35 % seulement sont indemnisés après que le système ait fait son travail d'épuration des causes.

Ces statistiques, résultat du travail de Roch Banville, sont reproduites dans un livre intitulé La peau des autres, qui vient de paraître chez Lanctôt Éditeur. L'auteur, médecin spécialisé depuis quinze ans dans les cas d'accidents de travail et de maladies professionnelles rappelle, avant tout que, contrairement au criminel de droit commun, le travailleur accidenté porte, lui, le fardeau de la preuve dans la poursuite qu'il intente à son employeur. Ce dernier, plutôt que de dépenser des fortunes en avocats et en frais de Cour, devrait se poser la vraie question 0 " En coûte-t-il plus cher de payer pour des morts ou des éclopés que de mettre en marche des moyens de prévention efficaces ? " Même du point de vue borné des patrons, selon lesquels la vie et la santé d'un travailleur ne valent que tant qu'il rapporte, la réponse est évidente.

Tel n'est cependant pas l'avis du gouvernement québécois. En effet, la loi 42, votée par le parlement à la fin de l'année 1979, constitue, toujours selon le docteur Banville, la pierre angulaire de la politique de diminution des coûts à la Commission de santé et sécurité au travail (CSST). De l'aveu même du ministre Raynald Fréchette, cette loi visait à réduire le coût global des indemnisations pour les employeurs. Le problème c'est qu'elle le fait en piègeant les victimes d'accidents du travail dans un inextricable labyrinthe. Il en résulte qu'il est aujourd'hui encore " aussi difficile de lutter contre la bureaucratie de la CSST que contre le crime organisé ".

Des jugements fruits d'une longue fréquentation

Le docteur Roch Banville a fréquenté les patrons et les syndicats depuis des années. Il a accompagné des centaines de travailleurs à des tribunaux de la CSST dont le rituel arrogant ne peut qu'humilier la victime et l'amener à se sentir même coupable d'en être là. C'est à partir de cette durable expérience qu'il peut fonder les jugements plutôt durs qu'il profère à l'endroit de la Commission.

Pour lui, la CSST est avant tout la compagnie d'assurance des employeurs et ne cesse d'abaisser le taux moyen de cotisation des entreprises. Ainsi, ce taux est passé de 2,47 $ par 100 $ de masse salariale en 1998, à 2,22 $ en 1999. En avril dernier, la ministre du Travail, Diane Lemieux, entreprenait par ailleurs de nouvelles démarches en vue d'abaisser les indemnités accordées aux travailleurs accidentés, les portant de 90 % à 85 % du salaire net. Cette initiative découle du rapport du comité sur la déréglementation, dirigé par Bernard Lemaire, pdg de la papetière Cascades. Le docteur Banville ne peut qu'en conclure 0 " nous constatons que la mentalité et l'attitude des gens de pouvoir, qu'il soient de l'État, de la religion, de l'argent, de la justice, de la presse ou même du savoir, sont les mêmes 0 considérer les manoeuvres comme chair de production ".

On peut, sans crainte de se tromper, affirmer que la situation ne change guère depuis des siècles en ce qui a trait au sort réservé aux gagne-petit. Ainsi, si Jean de La Fontaine pouvait affirmer, en 1668 0 " Selon que vous serez puissant ou misérable, les jugements de Cour vous rendront blanc ou noir ", le protecteur du citoyen du Québec, Daniel Jacoby, était en mesure de conclure, en 1998 0 " Que le travailleur ait tort ou raison, l'exercice d'un recours lui assure d'être lésé ".

La peau des autres, Roch Banville, Lanctôt Editeur, Montréal octobre 1999.

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