L'aut'journal
Le mardi 2 juin 2020
édition web
L'aut'journal
archives
Retourner à L'Aut'Journal au
jour le jour

Recherche
accueil > l’aut’journal > archives > sommaire > article
Lulu 1er
N° 184 - novembre 1999

Guerre du homard 0 vers des pratiques de pêche plus saines ?
Pol Chantraine*

Droits de pêche des autochtones



Après avoir, la fin de semaine de l'Action de Grâce, accepté un moratoire d'un mois afin de discuter avec le ministère fédéral des Pêches de leur place dans cette industrie suite au jugement Marshall (1), les autochtones des 35 bandes du Nouveau-Brunswick et de la Nouvelle-Écosse sont retournés en pêche le vendredi 15 octobre dernier, provoquant la colère des pêcheurs blancs. Qu'est-ce qui a bien pu motiver leur volte-face ?

S'il faut en croire un chef autochtone entendu dans un reportage d'Annette Bolduc à l'émission " Sans Frontière " (SRC) du 14 octobre, c'est parce que les bandes autochtones refusaient de négocier plus longtemps " avec un homme qui a quatre langues ". Le dit multilingue, c'était M. Herb Dhaliwall, le nouveau ministre des Pêches.

Lorsque, moins d'une semaine plus tôt, 33 des 35 bandes avaient accepté un moratoire, il était entendu que celui-ci était aussi observé par tous les pêcheurs blancs du Nouveau-Brunswick et de la Nouvelle-Écosse. Cette promesse à peine faite, voilà que le ministre permet aux gros chalutiers de la société Clearwater, une multinationale canadienne de la mer, de commencer leur saison de pêche hauturière au sud-est et au nord-est de la Nouvelle-France.

Le ministère des Pêches et ses amis

Or, les Micmacs et les Malécites, comme la plupart des pêcheurs côtiers, savent que ce sont ces chalutiers industriels qui causent le plus de dommages à la pêche 0 peu sélectifs, raflant tout sur leur passage, mais rejetant le tiers de leurs prises (jugées non commerciales) (2) à la mer, désastreux pour les fonds marins, où leurs ravages sont l'équivalent des coupes à blanc en forêt, ils interceptent au large le poisson qui autrement viendrait mordre aux hameçons ou se prendre dans les mailles des filets des pêcheurs côtiers à engins fixes, étouffant économiquement les petites communautés de pêche autour desquelles s'articulait traditionnellement l'industrie (3).

En permettant à la flotte industrielle à engins mobiles de se dérober au moratoire conclu avec les autochtones, M. Dhaliwall a montré une nouvelle fois de qui les titulaires de son poste, que ce soient MM. Anderson, Miflin, Crosby, Tobin ou Leblanc, ont toujours été les ministres 0 ceux des grosses compagnies. Avant la crise de la morue de 1992, M. John Crosby ne les a-t-il pas laissées se livrer à une surpêche effrénée jusqu'à l'effondrement du stock pour ensuite interdire la pêche à tous les pêcheurs ?

La fameuse Stratégie du Poisson de fond de l'Atlantique visait-elle à mettre les chalutiers géants à la casse ? Qu'on en juge 0 tandis que le ministère rachetait le permis, le bateau, le gréement des petits pêcheurs à un coût faramineux pour les contribuables, il allouait aux grosses unités des quotas suffisants dans des espèces de remplacement (flétan du Groënland entre autres) afin de leur permettre de faire leurs versements aux banquiers jusqu'au retour de la morue.

Une occasion à saisir pour les pêcheurs côtiers ?

Les Indiens ont donc décidé que ça ne marchait pas. S'ils ont concédé au ministère des Pêches un rôle prépondérant dans la conservation de la ressource dans l'entente de l'Action de Grâce, ce n'était pas pour qu'il permette à ses amis de dilapider cette dernière quatre jours plus tard. Et ils sont donc retournés en mer avec leurs petits bateaux et leurs casiers à homard en dépit du temps de chien qui sévit depuis une quinzaine dans les Maritimes. Nul ne pourra dire qu'ils manquent de courage pour faire valoir leurs droits, même si la tension monte entre les pêcheurs blancs et autochtones.

La gestion de cette crise par le ministre Dhaliwall fait l'objet de vives critiques aux Communes. Le chef de l'opposition, M. Preston Manning souhaite que le gouvernement retourne devant la Cour suprême afin de faire retarder la mise en application du jugement, le temps d'en négocier les modalités 0 son refus de le faire est interprété comme une intention de diviser la pêche selon des lignes raciales.

M. Yvan Bernier, critique des Pêches du Bloc québécois, estime quant à lui que " le fédéral n'a pas fait ses devoirs " 0 alléguant que depuis le jugement Sparrow, cause analogue à Marshall, il y a quatre ans, " le gouvernement fédéral sait que le processus discrétionnaire d'attribution de permis de pêche aux autochtones, tel qu'il est décrit dans la Loi des pêches de 1867, est inconstitutionnel et contraire aux droits décrits dans la Constitution de 1982."

Or, les autochtones voulant désormais leur part d'autres ressources, telles le crabe des neiges, la crevette, etc., ainsi qu'une place dans la pêche semi-hauturière et même hauturière, ce qui nécessitera la refonte de centaines de règlements, comme l'a dit le ministre fédéral des Affaires indiennes M. Robert Nault, le jugement de la Cour suprême du 17 septembre dernier pourrait bien être à l'épicentre d'un séisme dans l'industrie de la pêche.

Ceux des pêcheurs côtiers blancs qui réclament du muscle d'Ottawa pour mater les autochtones devraient plutôt voir ce qu'ils ont à gagner dans cette crise si le radicalisme conservationniste des Indiens (bien qu'ils hypothèquent pour le moment le homard afin d'exercer leurs pressions !) s'oriente contre les vrais dilapideurs de la ressource et des fonds marins, les gains à long terme pour les petites communautés de pêche pourraient être fort appréciables.

(1) Donald Marshall, Micmac néo-écossais avait été arrêté il y a quatre ans pour pêche et vente d'anguilles sans permis. La Cour suprême a statué le 17 septembre dernier qu'il n'en avait pas besoin en vertu d'un traité impliquant les Micmacs datant de 1760.

(2) A l'échelle mondiale, selon la FAO, Code de conduite pour une pêche responsable, Rome, 1995.

(3) Lire Anthony Davis, Dire Straits, Institute of Social and Economic Research, Memorial University of Newfoundland, St. John's Nfld, 1991.

(*) Auteur de La Dernière queue de morue - Comment l'ignorance et la cupidité ont mis en péril les Grands Bancs de Terre-Neuve, L'Étincelle Éditeur, Montréal, 1992.

Retour à la page précédente

Partager cet article Imprimer cet article


 


Réseau Média
© l'aut'journal 2002
 
l'aut'journal sur le web
L'aut'journal sur le Web a
été réalisé par Logiweb.