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TEAM CANADA 0 41, ÉQUIPE QUÉBEC 0 59
N° 185 - décembre 1999

Agir contre les fermetures
Pierre Klépock

Dossier 0 Fermeture d'usines 0 "ÇA VA FAIRE!!!"



Un vent de détresse souffle sur notre pays du Québec. Dans plusieurs régions, les usines ferment leurs portes, les machines tournent au ralenti, les ateliers se vident, même nos services publics ne sont pas épargnés par les pertes d'emplois. Complice du patronat, le gouvernement fédéral a choisi de démanteler le régime d'assurance-chômage alors que les entreprises privées bénéficient de subventions accrues.

Les conséquences sont surtout douloureuses pour le monde ordinaire. La classe ouvrière est condamnée au chômage et une bonne partie du peuple connaît la misère. La richesse, fruit du travail accumulé durant de nombreuses générations, est devenue la propriété d'une minorité parasite qui l'exploite à son seul profit. Notre gouvernement soi-disant "indépendantiste" a choisi de se soumettre à des compagnies financières, principalement américaines et canadiennes anglaises, qui disposent "souverainement" des richesses de notre pays et, par le moyen d'une presse achetée, dirigent l'opinion.

Contre la brutalité du système économique, il faut agir afin de pouvoir imposer des contraintes sur le droit d'une entreprise de fermer une usine, ou pour prendre en charge ses opérations (formation d'une coopérative, intervention des fonds syndicaux, nationalisation de l'usine). Il est complètement insensé de laisser dans les mains des profiteurs le soin de décider du sort de nos emplois, sans rendre de comptes à la population. Si les patrons refusent leurs responsabilités sociales parce qu'ils n'ont aucune espèce de conscience sociale, un gouvernement responsable doit se donner les moyens pour les contraindre à les assumer.

Des législations inadéquates

Malheureusement, les législations actuelles pour empêcher de telles situations sont, sinon inexistantes, à peu près totalement inefficaces. Les boss s'en tirent toujours à bon compte0 les préavis de licenciement sont ridiculement courts, il n'y a aucune prime de séparation, le mandat des comités de reclassement est limité, les salariés n'ont pas un mot à dire sur ce qui se passe à l'intérieur de l'usine. C'est le "droit de gestion" du capital qui prime sur le droit des travailleurs.

Pourtant, dans la plupart des pays européens, les licenciements individuels et collectifs sont assujettis à des lois du travail qui seraient accessibles au gouvernement québécois dans le cadre constitutionnel actuel. Bien sûr, comme dans tous pays capitalistes, la "liberté d'entreprise" règne en Europe comme en Amérique, la démocratie libérale donnant encore le droit aux patrons de sacrer le monde dehors. Cependant, les législations européennes permettent aux salariés d'intervenir avec leur syndicat pour défendre leur gagne-pain. Ces lois du travail pénalisent fortement les employeurs lorsqu'ils créent du chômage (voir l'aut'journal no 174).

L'exemple européen

En France et en Belgique, par exemple, les préavis constituent des périodes de protection pendant lesquelles aucun licenciement ne peut avoir lieu. Le Code du travail français prévoit un mois de préavis donné aux salariés après six mois de service et deux mois après deux ans de service. On prévoit en Belgique, trois mois d'avis par tranche de cinq ans de service chez le même employeur. Pendant ce délai, le travailleur a le droit de s'absenter du travail, pour un "temps raisonnable", sans perte de salaire, en vue de rechercher un nouvel emploi. S'ajoute au délai-congé des indemnités de départ proportionnelles à l'ancienneté. En France, c'est 20 heures de salaire par année de service et en Belgique, l'indemnité est composée d'un montant de base déterminé et indexé au coût de la vie, par année de service.

On retrouve, dans ces différentes législations, l'obligation pour les boss d'informer les gouvernements et d'aviser les syndicats jusqu'à un délai de 60 jours avant de donner les préavis de licenciement aux travailleurs, selon le nombre de licenciements projetés. Ce qui a pour effet de maintenir à l'ouvrage plus longtemps les personnes menacées de perdre leur travail. Ce droit à l'information permet aux syndicats d'étudier une stratégie pour limiter les licenciements et de faciliter le reclassement du personnel licencié. À défaut de le faire, le licenciement est déclaré nul et donc, le patron est condamné à des dommages et intérêts au bénéfice des travailleurs licenciés.

Encore une fois, le Québec accuse un retard inacceptable dans le domaine des lois du travail. Si nous ne sommes pas capables d'empêcher une entreprise de fermer ses portes, le gouvernement devrait être en mesure d'intervenir pour indemniser les travailleurs et forcer les boss à rendre un minimum de comptes. Il nous faut continuer à revendiquer une loi contre les fermetures d'entreprises.

À GM, des menaces de fermeture depuis 1994

"Est-ce que GM va fermer ? Cette question, on se la fait poser à tous les jours " de dire Jean-Pierre Daubois, le président du conseil des métiers du syndicat de GM, et cela depuis avril 1994, alors que la compagnie a parlé pour la première fois de la fermeture de l'usine. En 1995, la moitié des effectifs ont été mis à pied. " Depuis, la compagnie laisse planer l'incertitude au-dessus de nos têtes pour nous mettre le moral à terre. L'objectif de GM, poursuit Jean-Pierre, est de nous inciter à faire des concessions. Mais, s'empresse-t-il d'ajouter, il faut y résister ".

Si la résistance aux concessions est l'attitude du syndicat, ce n'est pas celle du gouvernement du Québec, qui a offert 360 millions $ à GM, et encore moins celle des notables de Boisbriand, prêts à accepter le projet d'usine modulaire.

" On a expliqué à Bernard Landry que GM n'avait pas besoin d'argent et les faits nous ont donné raison0 la compagnie n'a même pas répondu à l'offre de Québec " explique Daubois qui a également ridiculisé l'attitude des élites de la région de Boisbriand.

" Alors que les syndicats américains et les syndicats du Canada-anglais ont rejeté du revers de la main le concept d'usine modulaire, nos notables sont emballés par l'idée. Il faut comprendre que, présentement, à l'usine, nous assemblons au-delà de 3 500 pièces pour fabriquer une voiture, alors qu'avec l'usine modulaire proposée, on n'assemblerait plus que 20 modules. L'usine ne serait plus qu'un entrepôt et tout serait donné à la sous-traitance ".

" Il n'est pas étonnant, poursuit Jean-Pierre, que les notables aiment l'idée. Ils n'arrêtent pas de baisser le compte de taxes de la compagnie et cherchent continuellement à nous amener à faire des concessions. On a demandé au député péquiste s'il était le représentant de la population ou le porte-parole des relations publiques de GM ? "

Le message de Jean-Pierre Daubois était clair 0 " Les concessions, ça n'achète pas de jobs. Il faut combattre le fatalisme. Riposter, ça fait toute la différence. Il faut obliger les entreprises à réinvestir obligatoirement une partie de leurs profits. Pour y arriver, il va falloir une alternative politique ! "

Le sauvetage de la Dominion Bridge

Sylvie Mageau et René Bellemare du Comité Urgence-Emploi du Conseil régional de Montréal de la FTQ sont venus expliquer qu'il était possible d'agir pour sauver des emplois. Ils ont relaté en détails l'intervention de leur comité auprès de la Dominion Bridge, une entreprise établie à Montréal depuis plus de 120 ans.

Leur action et celles des intervenants du milieu, dont le Fonds de solidarité de la FTQ, a réussi à empêcher la fermeture de l'usine.

"Qu'ils restent chez eux!"

"On nous dit que toute législation contre les fermetures d'usine ferait fuir les investisseurs. Je leur dis 0 s'ils ne veulent pas accepter nos lois et rester ici, qu'ils restent chez eux ! " C'est le message qu'a lancé Daniel Sylvestre, qui représentait le local 7625 du Syndicat des Métallos, un local qui regroupe des petites et moyennes entreprises dont plusieurs ont fait face à des menaces de fermeture d'usines.

Un témoignage émouvant!

Hier encore, ouvrier sans histoire, à l'emploi de Norampac depuis une trentaine d'années, Marcel Mongrain a vu sa vie changé du tout au tout avec la fermeture sauvage de l'usine de Pointe-aux-Trembles. C'est, tantôt avec humour, tantôt avec gravité, mais toujours avec beaucoup d'émotion, que Marcel a raconté les événements qui ont bouleversé sa vie et celle de ses 126 camarades de travail.

Marcel a bien fait rire l'assistance en parlant de la " philosophie " Cascades. " On nous parle de compétitivité comme si nous étions des sprinteurs. Mais un sprinteur ne donne un effort maximum que le temps de sa course. Moi, ça fait trente ans que je travaille pour l'entreprise, je ne peux pas maintenir le rythme d'un sprinteur pendant toutes ces années ".

Il a décrit la fermeture sauvage de l'usine. " Nous avons été tous convoqués à l'aréna Roussin et, pendant que nous étions rassemblés là, on mettait le cadenas aux portes de l'usine. Des fiers-à-bras nous empêchaient d'y entrer. J'avais l'impression d'être devenu un criminel ".

Comme s'il ne suffisait pas de lutter contre les frères Lemaire, Mongrain et ses camarades doivent également lutter contre leur syndicat pour obtenir justice. " Je ne suis pas anti-syndicaliste et j'aimerais mieux ne pas avoir à dire ces choses-là, mais nous avons été abandonné par notre syndicat ". Aujourd'hui, ils luttent pour avoir droit à un fonds de pension équitable.

Au cours de son intervention, Marcel a parlé de la détresse de ses confrères de travail. Du suicide de l'un d'entre-eux. De débouler du travail, à l'assurance-emploi, à l'aide sociale. " La dignité, elle est où ? " a-t-il crié. Il a terminé en invitant à se regrouper, à se révolter contre le capitalisme sauvage, contre ce gouvernement qui donne des millions aux frères Lemaire.

Plus tard, au cours de l'assemblée, Michel Chartrand a eu ces paroles à son égard 0 " Un chômeur est aussi respectable qu'un travailleur. Mongrain est aussi respectable aujourd'hui que lorsqu'il travaillait. Je dirais même qu'il est plus respectable aujourd'hui, parce qu'il est conscient, parce qu'il lutte ! "

Dans le secteur public, on ferme pour privatiser

Le secrétaire général du Conseil central de Montréal a tracé un portrait général des effets des compressions budgétaires dans le secteur public de la région de Montréal. " Neuf hopitaux de fermés, 6 000 lits de longue durée de moins, 20 000 postes à temps complet de coupés dans l'ensemble du réseau ". L'objectif, selon lui, du recul de la sécurité d'emploi, ce sont les privatisations.

Jacques a donné d'autres exemples de la stratégie patronale. " Zellers a fermé son entrepôt à Montréal-Nord. 350 jobs perdus. La moitié de ces jobs sont réapparus en jobs précaires, dans des agences de louage de main-d'œuvre. À Hymac, dans la métallurgie, une entreprise subventionnée par les deux niveaux de gouvernements, 400 employés mis à pied. La compagnie a vendu ses équipements à une entreprise en Autriche. Tant à Ottawa qu'à Québec, il n'y a aucune volonté de modifier le code du travail pour contrer ces fermetures sauvages. "

Un appel pressant des cols bleus de Verdun

Partout, à travers le Québec, les syndicats des cols bleus sont présentement dans le collimateur des gouvernements et du patronat. On veut défoncer leur plancher d'emplois, réduire leurs salaires. Jean-Paul Lahaie, directeur du Syndicat des cols bleus de la Ville de Montréal, et Maurice Rolland, président du Syndicat des cols bleus de la Ville de Verdun, nous ont apporté leur témoignage.

Après avoir brossé un bref tableau de la lutte des cols bleus de Montréal pour le maintien de l'emploi, Jean-Paul Lahaie a posé la question de fond 0 " Quelle est la stratégie à long terme des syndicats devant cette guerre de classe que nous mène le patronat ? Le choix est simple 0 on ferme notre gueule ou on revient au syndicalisme de combat " de dire Jean-Paul.

Tout en plaidant pour une réforme du Code du travail, il a prôné l'ajout, dans les conventions collectives, de clauses rendant plus difficiles les licenciements collectifs.

La guerre dont parlait Jean-Paul Lahaie, les cols bleus de Verdun la vivent depuis que le maire Bossé, après son élection en 1995, a proposé un plan stratégique pour modifier leurs conditions de travail.

" Il nous est tombé dessus 183 mesures disciplinaires, nous avons dû loger plus de 3 000 griefs pour faire respecter la convention collective, tout ça pour un syndicat de 142 membres " de dire Maurice Rolland, le président du local 302 en grève depuis 14 mois. " Pourtant, dit-il, nous avions tout essayé, jusqu'à la négociation raisonnée ".

" Depuis, raconte-t-il, les 42 cadres, y inclus le greffier de la ville, sont mobilisés pour faire le travail des cols bleus. À cela s'ajoutent les scouts qui agissent comme sous-traitants et toutes sortes d'autres 'bénévoles' ".

" De leur côté, les cols bleus sont victimes de filatures, d'écoute électronique. Plusieurs ont été arrêtés. Cinq injonctions se sont abattus sur le syndicat, nous vivons une véritable guérilla juridique. "

" Il y a trois justices au Québec, dit-il. Une pour les riches, une pour les pauvres, une pour les syndicats". Maurice donne l'exemple de travailleurs arrêtés alors qu' " un cadre qui a frappé un syndiqué n'a pas été importuné ".

Les cols bleus de Verdun ont conscience que leur lutte dépasse le cadre de la ville de Verdun. Le maire Bossé est au front pour l'ensemble des municipalités du Québec. " Si on perd cette guerre-là, déclare solennellement Maurice Rolland, c'est tout le système des relations de travail au Québec qui est en danger. Nous avons l'appui financier du Syndicat canadien de la fonction publique, mais il faut plus qu'un fonds de grève pour gagner cette guerre-là " a-t-il déclaré en lançant un appel à l'ensemble du mouvement syndical.

Des mesures de guerre... économiques!

"En 1970, nous avons eu les mesures de guerre. Aujourd'hui, nous avons les mesures de guerre économiques. En 1970, il y eût 500 arrestations. Aujourd'hui, il y a des milliers de mises à pied. Les policiers de 1970 ont été remplacés dans les années 1990 par les journalistes, les chefs de police par les éditorialistes " de déclarer Paul Rose, conseiller syndical à la CSN.

Paul Rose a invité à la résistance, à former des cellules de résistance... économiques ! " Il faut, a-t-il précisé, demander aux dirigeants des centrales syndicales d'investir les argents des fonds de travailleurs dans la résistance économique ". Dénonçant l'exode des capitaux, il a dit 0 " Il faut que ces fonds demeurent au Québec, quitte à laisser de côté la rentabilité purement capitaliste ". Il a invité à la constitution de coopératives de production contrôlées par les travailleurs.

Enfin, Paul Rose a plaidé en faveur de l'investissement des centrales syndicales dans une presse alternative et a invité les travailleurs et travailleuses à occuper le champ politique. " Il ne faut pas, a-t-il conclu, laissé la politique aux professionnels de la politique ".

"Occupez-vous de politique, ça presse!"

Michel Chartand est venu apporter son appui à la lutte contre les licenciements et les fermetures d'usines et plus particulièrement aux syndicats en conflit.

Il a plaidé en faveur du revenu de citoyenneté en montrant son importance pour les travailleurs victimes de congédiement. " Vous ne seriez pas obligés d'accepter n'importe quel travail, n'importe quelles conditions comme c'est le cas actuellement. Vous auriez un revenu vous permettant de satisfaire les besoins premiers ".

" Ce serait la même chose, a-t-il dit, pour les grévistes. Vous auriez un meilleur rapport de force devant votre patron ".

Mais Chartrand a surtout exhorté les syndiqués et les syndicats à s'occuper de politique 0 " On laisse la politique aux bandits. Faut que vous vous en occupiez. Ça presse ! " a-t-il conclu.

"Il est possible d'arracher des réformes au code du travail"

Le président du local 501 des TCA-Québec a salué la tenue de l'assemblée en disant qu'il fallait " des forums pour développer le sens de la bataille, de la lutte ". Claude a critiqué l'individualisme actuel qui frappe le mouvement syndical. " Tout le monde attend que quelqu'un d'autre fasse la job " a-t-il dit en lançant un appel à la mobilisation.

Il a rappelé la lutte héroïque de son syndicat, il y a vingt-cinq ans, contre la United Aircraft. " Nous nous sommes battus pendant 20 mois, nous avons affronté une majorité de scabs, mais nous avons gagné la loi anti-scab et le régime du prélèvement obligatoire des cotisations syndicales " a-t-il déclaré pour souligner qu'il était possible d'arracher des réformes au code du travail contre les fermetures d'usines et les licenciements collectifs.

Son entreprise, la Pratt & Whitney, ainsi rebaptisée après le conflit de 1974, procède aujourd'hui à de nombreux licenciements, même si elle bénéficie de milliards de subventions gouvernementales. " On développe le produit chez nous, puis on va le fabriquer en Pologne, en Russie ou en Chine ".

Selon Claude, la situation va empirer. " Avec les négociations de l'OMC, l'Organisation mondiale du Commerce, les États seront de plus en plus à la merci des multinationales ".

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