L'aut'journal
Le jeudi 17 octobre 2019
édition web
L'aut'journal
archives
Retourner à L'Aut'Journal au
jour le jour

Recherche
accueil > l’aut’journal > archives > sommaire > article
La pilule c'est la santé
N° 209 - mai 2002

Les Hells sont mieux traités par les tribunaux que les travailleurs accidentés
Ginette Leroux

Que faire avec mon dossier ?



« N'attendez pas de moi la langue de bois ! Je ne la parle pas », lance-t-il tout de go. J'étais à peine assise. Quel homme ! Tout de braise. Il s'enflamme aussitôt la première question posée. Roch Banville, le Dr Banville, un vieux routier de la médecine, ne craint pas la polémique, il la provoque même. En 1983, il crée avec Michel Chartrand la Fondation d'aide aux travailleuses et travailleurs accidenté(E)s (FATA). Depuis plus de 20 ans, cet homme passionné, énergique, déterminé prend fait et cause pour les victimes du travail qu'il aide à sortir des griffes de la CSST.

C'est le pire du pire », clame-t-il en décrivant la situation actuelle à la CSST. Selon lui, les lois sociales instaurées par les gouvernements depuis la Révolution tranquille sont devenues des lois « antisociales ». En effet, qu'il s'agisse de la Société d'assurance automobile du Québec (SAAQ), du Régime des rentes du Québec (RRQ), de l'assurance-chômage ou de la Loi sur les accidents du travail et les maladies professionnelles (LATMP), toutes ces lois sociales créées au bénéfice des citoyens sont trop souvent appliquées contre eux. « Pour y arriver, il a fallu des génies d'avocasserie et de fonctionnarisme. Des astuces et des techniques vicieuses créées de toutes pièces pour les rendre défavorables aux travailleurs », de dire le Dr Banville.

« Actuellement, la Loi sur les accidents du travail n'est pas appliquée conformément aux règles établies, mais plutôt selon des directives internes qui viennent d'en haut », affirme le Dr Banville. Une d'elles conteste entre autres les maladies à gestes répétitifs (voir encadré). Elles touchent surtout les secteurs qui emploient des femmes, notamment l'informatique, la couture, les soins infirmiers. Avec le temps, les gestes répétitifs provoquent des douleurs aux poignets, aux coudes, aux épaules 0 la ceinture cervico-scapulo-humérale tout entière est affectée. Dans les cas les plus lourds, la Commission de la santé et de la sécurité du travail (CSST) refuse carrément de reconnaître l'origine professionnelle de la maladie.

Le seul remède à une maladie, c’est le droit

C'est à ces milliers de femmes et d'hommes qu'on demande de faire la preuve médicale et ergonomique de leur pathologie. «Imaginez la pauvre couturière qui n'a aucune notion médicale, encore moins d'ergonomie, qui doit aller devant un tribunal bidon de la Commission des lésions professionnelles. La Commission est composée de quatre personnes 0 un président – un avocat qui décide seul – et trois pions 0 un représentant des travailleurs, un autre des employeurs et un troisième, un médecin en fin de carrière qui va se chercher un petit 90000 $ de salaire annuel. Une sottise épouvantable ! », clame-t-il irrité.

Le ton monte d'un cran. « Les Hells Angels sont beaucoup mieux traités devant les tribunaux de justice que les travailleurs et les travailleuses devant les tribunaux de la CSST. On crée un tribunal de 22 millions $ et le juge Boilard consent à augmenter les honoraires des avocats de l'aide juridique pour défendre ces bandits tandis que le même service est refusé aux honnêtes travailleurs, enchaîne-t-il furieux. En plus, ils doivent faire face à une armada d'avocats, de fonctionnaires et de médecins experts spécialistes à gage et mercenaires qui sont rendus là pour compléter leurs revenus de fin de carrière et rire du monde. Et ça, c'est l'application que fait notre gouvernement d'une loi sociale ! », fustige-t-il.

Les accidentés du travail, c’est du temps perdu

« Les cas les plus lourds représentent 10% de l'ensemble des dossiers, mais coûtent 85% du budget total de la CSST », au dire du Dr Banville. Ce sont des travailleurs en désespoir de cause contestés, refusés par l'organisme gouvernemental censé les protéger, qui se présentent au bureau du Dr Banville. « Que faire avec mon dossier ? », s'inquiètent-ils. Le Dr Banville mène au quotidien un combat contre une avalanche de tracasseries administratives mises en place par la CSST pour décourager la personne accidentée à poursuivre ses démarches.

Souvent, c'est le médecin traitant qui réfère son patient à la FATA. « Ils s'écœurent et ne veulent plus voir des accidentés du travail. J'ai vu des bureaux de médecins où c'est écrit dans la salle d'attente 0 Nous ne traitons pas ici les cas de la CSST ni de la SAAQ! » Le même phénomène est observé chez les avocats de pratique privée qui, peu habitués à défendre ce genre de cause, ne savent pas quoi en faire. Alors, pendant ce temps-là, le travailleur est mal soigné, mal défendu.

Le Dr Banville reçoit le patient en consultation, étudie son dossier médical et professionnel, l'écoute, remplit un questionnaire médical et procède à l'examen clinique, pose son diagnostic et prescrit des traitements ou, le cas échéant, réfère le patient à un médecin spécialiste.

La personne accidentée et son dossier médical passent bien avant la paperasserie administrative. Le médecin de la FATA voit à ce que la victime d'un accident de travail reçoive les soins médicaux appropriés; ensuite, les notes médicales consignées au dossier serviront à alimenter la preuve que la pathologie ou la lésion est en lien direct avec son travail. « Contrairement à la structure coûteuse de la CSST, les services de la FATA sont donnés avec un minimum de ressources pécuniaires. Les gens qui y travaillent le font pour un petit salaire », précise le Dr Banville, médecin désigné par le CLSC des Faubourgs qui a ouvert un point de service dans les locaux de la FATA.

Les accidents de travail font souvent partie des risques collatéraux

Avez-vous déjà suivi un camion à rebuts ? Avez-vous remarqué la vitesse avec laquelle les employés affectés au ramassage des ordures doivent travailler ? Une vraie course contre la montre ! Des esclaves qui cherchent à accomplir un maximum de travail dans un minimum de temps. À maintes reprises, le conducteur (souvent une conductrice) doit descendre du camion pour prêter main forte à ses compagnons de travail qui ne suffisent pas à la tâche. Pourquoi ? Une seule raison 0 rapporter de l'argent au « boss ».

Nathalie Poupart (nom fictif) conduit un camion à rebuts depuis 1986. En novembre 2000, elle doit mettre fin à ses activités professionnelles. Elle souffre de problèmes musculo-squelettiques sévères. La CSST refuse de reconnaître que la pathologie développée est reliée à la nature même de son travail.

Pourtant, au moment de sa déclaration, le véhicule lourd qu'elle conduit est mal entretenu. La suspension est en mauvais état et le volant présente un « lousse » de 12pouces, ce qui exige des rotations exagérées du tronc sur le bassin, sans compter qu'il est équipé d'un siège non ergonomique ni ajustable. S'ajoutent les changements de vitesse fréquents, l'actionnement des manettes pour la mécanique de la boîte arrière, sans compter qu'il lui faut débarquer (ou plutôt sauter en bas) du camion dans 15 à 25 % du temps pour aider son compagnon de travail à lancer les sacs d'ordures trop lourds dans la boîte arrière, remonter et poursuivre le trajet. Des gestes répétitifs et simultanés faits sous pression sur des horaires variant entre six et 16 heures par jour.

La démonstration est éloquente, surtout lorsqu'on apprend que la travailleuse n'avait aucun antécédent médical reconnu dans la pathologie actuelle, sinon elle n'aurait jamais pu exercer ce métier aussi longtemps.

Les médecins ne regardent plus les patients dans les yeux

Nathalie Poupart est donc refusée. Elle se tourne donc vers la FATA. Le Dr Banville la reçoit en consultation, étudie le dossier médical, fait un examen clinique. Son intervention a été de faire la démonstration que les lésions qu'elle présente aux membres supérieurs et inférieurs sont d'origine professionnelle. Son rapport contient une littérature médicale pour appuyer son diagnostic. Son approche se veut humaine. « Je reçois la dame et la première chose que je fais, ce que les médecins ne font plus aujourd'hui, c'est commencer par la regarder dans les yeux, la laisser parler. Quand elle a fini de me dire où elle a mal, je commence à poser des questions. Je la laisse élaborer. Je prends la peine de répondre à ses questions comme un humain qui respecte un autre humain. »

Tout le contraire des médecins experts de la CSST qui se cachent derrière une porte verrouillée comme un coffre-fort parce qu'ils ont peur des réactions légitimes des travailleurs et des travailleuses à qui ils opposent un non catégorique à leur demande.

Le dossier de Nathalie Poupart passera bientôt devant le tribunal de la CSST.

Retour à la page précédente

Partager cet article Imprimer cet article


 


Réseau Média
© l'aut'journal 2002
 
l'aut'journal sur le web
L'aut'journal sur le Web a
été réalisé par Logiweb.