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N° 185 - décembre 1999

Ponts privés à péage 0 les faux raccourcis de Chevrette
Michel Bernard
L'ineffable ministre des transport, Guy Chevrette, avec ses habituels raccourcis intellectuels nous dit que la construction de deux ponts privés à péage à Montréal sera profitable à tout le monde, car les mieux nantis ne dépenseront plus leur précieux temps bloqués dans le trafic tandis que les moins lotis emprunteront les anciennes voies présumément dégagées. C'est tout à fait le même argument que pour la médecine privée. Que vaut cet argument de l'inégalité efficace?

La Banque Royale annonce des profits exorbitants en hausse de 11% et 6 000 licenciements 0 Landry offrira-t-il quelques dizaines de millions en subventions à ces vampires du peuple pour qu'elles renoncent à congédier ? L'insensibilité du PQ face aux problèmes sociaux confine au suicide politique. Ils sont rendus à 35% dans les intentions de votes. Tout ce qu'ils trouvent à proposer, c'est de répondre servilement au grenouillage des riches en privatisant.

Pour construire des ponts privés et probablement revenir à ses privatisations d'autoroutes, Chevrette nous sert le même argument que Castonguay, les Jeunes Libéraux et tant d'autres pour privatiser les soins de santé. Ils nous disent qu'un traitement inégal pour les riches et les pauvres est juste si cela améliore le sort des pauvres. En effet, les riches se paieraient le pont privé rapide ou l'hôpital privé rapide et équipé, ce qui libérerait les ressources publiques pour mieux servir les pauvres. Tout le monde en profite, tout le monde devrait être d'accord.

La situation des pauvres ne serait pas détériorée ?

Quand on met en doute l'idée que les pauvres s'en porteront mieux, ils nous disent qu'il suffit que cela ne détériore pas leur situation. Les pauvres qui s'opposent sont donc, dans leur esprit, des envieux qui veulent enlever aux autres ce qu'ils ne peuvent se payer. On admet que le capitalisme concentre les richesses, mais on ajoute que les pauvres y sont mieux que dans n'importe quel autre système. Nike fait des milliards en payant 30 cents de l'heure dans les pays sous-développés, tout le monde en profite... les pauvres de ces pays ne crèvent pas de faim et le président de Nike est multimilliardaire… Je te mets un revolver sur la tempe et je te laisse le choix entre la mort ou devenir mon esclave 0 tu choisis d'être mon esclave, tout le monde est gagnant…

Mais Chevrette et Castonguay ne peuvent pas garantir que les services aux moins nantis seraient d'égale qualité. Il est clair que les riches se paieront de meilleurs services. Ils paieront le prix pour s'assurer des meilleures compétences, des meilleurs équipements. Les Québécois n'aiment pas l'idée, car la privatisation accentue la loterie des inégalités non-méritées. Mais la privatisation détériorera aussi la position des moins nantis, car les bien nantis ne voudront pas payer les mêmes impôts qu'actuellement, car ils paieront déjà pour leurs services privés. Ils voudront neutraliser l'effet des paiements supplémentaires au privé par une baisse des paiements au public. Dans les faits, la privatisation équivaut à une hausse d'impôt pour les mieux lotis; il entreprendront donc une guerre sans merci pour des baisses d'impôts, si bien qu'en fin de compte les moins nantis auront des services dégradés, mal financés.

Une option non considérée

Il y a une autre option 0 le gouvernement fait respecter l'égalité des chances et il traite les citoyens avec une égale dignité face aux biens essentiels 0 les ponts et les hôpitaux sont des biens essentiels dans notre société. Ils ne laisse pas les riches dicter leurs conditions aux moins nantis pour les biens essentiels.

De plus, si on accepte le principe de l'inégalité efficace et si l'édification de ponts payants est si rentable, pourquoi le gouvernement ne les construit-il pas? Il pourrait investir les profits dans le service aux moins nantis plutôt que les laisser engraisser un consortium privé. Probablement que l'idéologie néolibérale dominante a fait accepter au PQ qu'ils sont trop nains intellectuels pour gérer un bout de route sur un pont.

Enrôler les pauvres dans la guerre des riches

Promettre aux moins lotis que la privatisation améliorera leurs services équivaut à enrôler les pauvres dans la guerre des riches contre le coût de la solidarité, contre la redistribution étatique. On le fait déjà en demandant aux moins nantis de se tirer dans le pied en exigeant des baisses d'impôts. Aux États-Unis, les coûts des soins de santé privatisés ont doublé et 40 millions de citoyens ne peuvent se les payer. La privatisation des prisons a été une catastrophe pour les droits, les universités privées sont virtuellement fermées au non-riches, etc.

La réalisation des droits a un coût auquel nous tentons de nous soustraire par des sophismes. Récemment au Québec, l'Association des hôpitaux demandait si on devait faire des dialyses, poser des prothèses de hanches ou des " pacemakers " aux personnes âgées… citoyens non-rentables. Cela nous donne un aperçu jusqu'où pourrait nous mener la mentalité économiste qui jauge l'homme à la seule aulne de l'efficacité productive, qui en fait un instrument à croissance, sinon un bétail à profit. Considérer l'homme comme une fin en soi coûte-t-il trop cher ? L'humanité coûte trop cher, faut-il essayer la barbarie ?

Corriger les effets pervers du marché par davantage de marché

Le 18 novembre, à une émission intitulée Sur les traces de la Révolution Tranquille, on a pu voir Radio-Canada gaspiller des fonds publics pour descendre le Québec, le syndicalisme et laisser Jean-Luc Migué et quelques économistes vendre leur salade néolibérale. Ce Migué qui disait dans son livre 0 " La pensée reçue chez nous postule encore que les clients de l'État providence sont victimes de forces contre lesquelles ils ne peuvent rien. (…) Cette pratique leur a retiré la confiance et la détermination nécessaires à leur extraction du cycle de la pauvreté, à prendre l'école au sérieux, à accepter avec ardeur des jobs du bas de l'échelle (…) La victimisation les convainc plutôt que leur lot est la drogue, le crime et la dépendance. De transmettre le message qu'il n'y a rien de mal à multiplier les enfants qu'on ne peut supporter hors mariage a suscité la prolifération de familles monoparentales dysfonctionnelles qui perpétuent l'échec de génération en génération1. " Il faut soumettre les pauvres à la vivifiante loi du marché. La solution de tous les problèmes y compris ceux du marché réside dans plus de marché.

Vous avez raté ce chef-d'œuvre de Radio-Canada ? Je vais vous le résumer 0

Conte de fée 0 Marché = liberté = concurrence = efficacité = plein emploi = richesse pour tous = justice = État minimal = défiscalisation = déréglementation = mondialisation = ordre spontané = paradis.

Conte d'horreur 0 État = totalitarisme = surréglementation = impôt = redistribution = privilèges = vol = laxisme = gaspillage = chômage = enfer.

On y a chanté un hymne au miracle reaganien et thatcherien sans dire un mot des effets pervers, sans identifier qui a bénéficié de la croissance. Le reportage, dans un effort d'objectivité de 10 secondes, a fini par affirmer que la Suède social-démocrate, pays parmi les plus taxés, connaissait7 un des plus haut taux de croissance des pays avancés… et il aurait fallu ajouter que le PIB n'y engraisse pas seulement les riches.

1. MIGUÉ, Jean-Luc, Étatisme et déclin du Québec, Éd. Varia, 1999, p. 118.

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