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Chartrand vu par Picard
N° 186 - février 2000

La grand-mère de Jacques Brault et les griffes du diable
Michel Lapierre
Dans Intérieurs du Nouveau Monde 0 essais sur les littératures du Québec et des Amériques, Pierre Nepveu oppose à la notion québécoise d'américanité, qu'il trouve le plus souvent superficielle et primitive, une vision qui lui paraît beaucoup plus profonde. Sa tâche est à la fois facile et compliquée.

Si notre américanité s'exprime à merveille dans le " remariage ", à Las Vegas, de Céline Dion et de René Angélil, souverains des mille et une nuits, portés sur des palanquins, environnés de dromadaires, de charmeuses de serpent, de danseuses du ventre et de mamelouks enturbannés aux habits somptueux, prêts à brandir le cimeterre, Nepveu a certainement beau jeu. Même Grace Metalious, née Grace de Repentigny, le premier de nos écrivains à connaître la gloire mondiale, en publiant Peyton Place, en 1956, n'aurait pu imaginer un tel spectacle. Et c'est pourtant grâce à cette Canuck alcoolique, de Manchester (New Hampshire), que le génie québécois réalise la symbiose de Papa a raison et de Dallas, avec Lana Turner offerte sur un plateau d'argent.

La frontière entre la profondeur et la légèreté reste des plus invisibles

Nepveu ne se rend pas compte que la frontière entre la profondeur et la légèreté reste des plus invisibles. Il eût été grossier de répéter, après Hemingway, que toute la littérature américaine moderne procède de Huckleberry Finn, de Mark Twain. Nepveu ne tient pas à ce que nous soyons trop américains. Et c'est là que tout commence à devenir compliqué.

Nepveu voit dans Emily Dickinson un modèle d'intériorité, mais, du même souffle, trouve " assez mièvre " la pièce de théâtre de Michel Garneau, Émilie ne sera plus jamais cueillie par l'anémone. En fait, il ne peut concevoir, j'en suis sûr, qu'Emily Dickinson, la recluse qu'il place aux côtés de Marie de l'Incarnation, de Laure Conan et de l'héroïne de La Lettre écarlate, ait pu avoir, selon Garneau, "une émeute dans le coeur / et un espoir farouche / comme les premières locomotives ".

Pierre Nepveu, héritier du catholicisme québécois le plus étriqué

Nepveu est, à son insu, l'héritier du catholicisme québécois le plus étriqué. À Michel Garneau, il préfère, de toute évidence, Rina Lasnier, " la plus religieuse des poètes québécois, nous dit-il, et la seule à avoir traité ensemble le thème du pays et l'expérience chrétienne la plus haute, vers “l'exil extrême de la connaissance” et “le long néant de la neige” ". Le " néant de la neige ", la " présence de l'absence ", nous voilà bien fixés ! Et plusieurs des références de Nepveu ne trompent pas0 Saint-Denys Garneau, Jean Le Moyne, le P. Ernest Gagnon, Gilles Marcotte, Fernand Ouellette...

Mais au lieu d'allumer un lampion à l'Oratoire, notre professeur donne à nos angoisses ancestrales une couleur tout intellectuelle, toute postmoderne, tout exotique. Il s'appuie sur le philosophe Emmanuel Lévinas, qui a la chance d'être juif, européen et célèbre. Un judaïsme éclaté et emprunté pour voiler nos petites misères trop catholiques, ça fait bon chic bon genre, comme les pages glacées de L'Actualité. Puis c'est surtout très profond et très grave; à vrai dire, tellement solennel que ça nous rend un peu tristes. La véritable demeure, nous assure Lévinas, est le lieu du déracinement, là même où l'on se sépare du monde pour mieux le retrouver.

Tout change, même la Bible

Nous voilà, bien entendu, sur les chemins de l'intériorité. L'excursion est toutefois pénible. La valse éternelle du paradoxe judéo-chrétien ne cesse de nous étourdir; car nous oublions, trop facilement, que le monde n'arrête pas de grandir. Tout change, même la Bible. La dichotomie biblique devient de plus en plus archaïque. Henry Miller s'en est aperçu. Mais aussi Teilhard de Chardin, dont Jean Le Moyne, aveuglé par les tourments fort provinciaux de son ami Saint-Denys Garneau, n'a pas saisi toute l'envergure.

Ô Sartre, pourquoi étiez-vous si naïf et si primitif, lorsque, tout français que vous fussiez, vous vous enthousiasmiez pour les sauvages Dos Passos et Faulkner ? Voilà que Pierre Nepveu récrit l'histoire littéraire du Nouveau Monde pour nous révéler des oeuvres dont la profondeur et le raffinement vous auraient échappé. Il reproche même au Québec tout entier d'avoir préféré Jack Kerouac à Jean Le Moyne, lecteur si subtil de Henry James. Tout cela, je n'en doute pas un seul instant, sous l'oeil bienveillant de Gilles Marcotte, le Bernanos de Sherbrooke!

De Jean Le Moyne à Jacques Brault

Pour faire contrepoids à la Beat Generation, le sénateur Le Moyne, qui a rédigé plusieurs des discours de Pierre Elliott Trudeau, n'a pas réussi, déplore Nepveu, " à imposer un autre modèle de rapport québécois à l'Amérique ". Un rapport, précise-t-il, " non pas eschatologique et utopique, mais fondé sur la réflexion et le dialogue, non pas négation de la névrose, mais plutôt résolution difficile, jamais achevée d'un “dédoublement inhérent à notre situation dans le monde”, entre “la continuité européenne et l'originalité américaine” ". Bref, la " présence de l'absence ", pour revenir à Rina Lasnier. À moins que ce ne soit " l'espace extérieur de l'intérieur ", une " belle formule ", selon Nepveu, qui l'emprunte volontiers au livre de Fernand Ouellette sur sainte Thérèse de l'Enfant Jésus.

Pour en rester aux bouleversantes antithèses, j'en arrive à Jacques Brault que Nepveu aime bien citer au passage. Sur Emily Dickinson, Brault écrit 0 " Elle demeure en moi, je ne sais où. Je l'aime. Je ne sais pourquoi ni comment. " Et en voyant l'effigie de la grande poétesse américaine sur un timbre-poste, il reconnaît sa propre mère, Émilienne Dagenais. Le Québec, malgré tout, lui collerait-il donc à la peau ? Peut-être.

Mais Brault évite de parler de sa grand-mère paternelle, la célèbre Madame Brault, une grande mystique, dont M. Louis Bouhier, bon sulpicien, écrivit la vie et publia les lettres. Oui, une femme extraordinaire, persécutée physiquement par le diable. Dommage que Nepveu, féru d'intériorité, n'en fasse pas mention ! D'autant plus que ce fut grâce à elle que Louis-de-Gonzague Brault, le père de Jacques Brault, put voir le démon en personne, "tout couvert de longs poils noirs, avec des cornes sur la tête ".

Le Nouveau Monde n'existe plus; il est devenu le monde tout court

Même dans ses outrances, notre religion populaire est bien plus attachante que la religion élitiste de M. Jean Le Moyne. Kerouac s'en est inspiré, notamment dans Visions of Gerard. " Am actually not “beat” but strange solitary crazy Catholic mystic... " écrivait-il dans Lonesome Traveler. Immortalisé dans Doctor Sax, le chemin de la croix, du jardin des Soeurs Grises, près du pont White, à Lowell, mène très certainement aux confins de l'univers. Par la discrète fureur de vivre, exprimée dans son oeuvre, Kerouac nous annonce que le Nouveau Monde n'existe plus, qu'il est devenu le monde tout court. Par l'aventure intérieure, l'Amérique est définitivement reconquise par les sauvages et ses contours disparaissent dans le chaos.

Ce n'est pas, bien sûr, ce qui fascine Pierre Nepveu. Paul Auster, le plus européen des écrivains américains, l'attire beaucoup plus que Kerouac, le plus américain des Américains. Auster se tourne, avec un détachement glacial, vers le passé, vers les mythes fondateurs, en toute connaissance de cause. Kerouac, lui, actualise le passé dans l'exubérance, notre passé, celui des voyageurs, sans s'en rendre compte. Dans la Trilogie new-yorkaise, où flottent les ombres des classiques de la littérature américaine, Auster se sert habilement de Peter Stillman, l'un des personnages, pour reconstruire l'histoire du Nouveau Monde, en donnant du puritanisme une interprétation rabbinique, aussi gratuite que séduisante. Tout devient un jeu.

Nous sommes loin des héritiers clandestins de Kerouac, Paul Theroux et Annie Proulx, aux racines québécoises trop bien cachées. De The Mosquito Coast à O-Zone, Theroux se tourne résolument vers l'avenir, non pas vers les mythes fondateurs, mais vers ceux de la fin du monde 0 la fuite dans la nature, le naufrage dans la forêt vierge, le paradis épargné par l'ultime cataclysme. Quant à Annie Proulx, elle apparaît de plus en plus comme la romancière de la fin de l'Amérique, des coins perdus qui ont raison des mégapoles, des plaisirs les plus banals qui défient le temps. Postcards, The Shipping News et Accordion Crimes nous conduisent vers la désolation, mais aussi vers cette paix intérieure, toute primaire, à laquelle Pierre Nepveu ne rêve pas du tout.

Pierre Nepveu, Intérieurs du Nouveau Monde 0 essais sur les littératures du Québec et des Amériques, Boréal, 1998.

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