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Chartrand vu par Picard
N° 186 - février 2000

Comment les grandes entreprises ont détourné la démocratie à leur profit
André LeCorre

Sous le couvert de l'idéologie néolibérale



Dans un livre passionnant intitulé The myth of the good corporate citizen (1) l'économiste canadien Murray Dobbin analyse la reprise en main par le grand capital des leviers économiques et politiques perdus pendant l'ère keynésienne.

Que reste-t-il aujourd'hui de ce rêve d'une société égalitaire qui s'est étendu de la fin de la dernière guerre au milieu des années 70? Sera-t-il possible d'y revenir un jour? La distribution des principaux acteurs d'un jeu qui met en cause des milliards d'individus se trouve dans l'encadré ci-contre. Il est essentiel de les connaître pour bien suivre le scénario que décrypte l'auteur et dont, dans un court article, nous ne pourrons donner que les grandes lignes.

Selon Murray Dobbin, tout a commencé en 1886 lorsque la Cour suprême des États-Unis a statué qu'une compagnie privée était en fait une " personne naturelle " d'après la Constitution. Ce Corporate citizen que l'on appellera en droit français une " personne morale ", se révélera bien peu digne de ce nom. Tous les moyens lui seront bons pour parvenir à ses fins.

La démocratie de l'argent

La première atteinte importante à la démocratie que relève l'auteur est l'élection fédérale de 1988 dont l'enjeu était la signature du traité de libre échange avec les États-Unis. Le BCNI (Business Concil on National Issues) a dirigé une coalition qui a dépensé plus de 19 millions $ pour faire réélire le parti conservateur de Brian Mulroney.

Cet accord qu'on a appelé " La charte des droits des corporations " sera le prototype de tout ce qui viendra par la suite 0 ALENA, APEC et ultimement projet d'AMI.

La transformation des citoyens en consommateurs

Une fois brisées les barrières au commerce international, il suffisait de concevoir un type de consommateur universel pour s'assurer une croissance illimitée. Mais pas n'importe quel consommateur0 seulement les 10 % les plus fortunés. Dobbin cite ici Pei-Yuan Chia, un des présidents de la Citicorp Bank (Visa) 0 " Comment identifier ces 10 % ? Simple. Utilisez l'annuaire téléphonique. S'ils peuvent se payer le téléphone, Citi peut se permettre de leur faire crédit ".

Dans tout ce qui sera ensuite réalisé pour atteindre ces consommateurs, les cultures particulières seront perçues comme des obstacles. Ainsi commençait l'ère de la civilisation Mc Do, Disney et cie.

Vers la gouvernance mondiale

De multinationales à transnationales, la marche des grandes entreprises s'est poursuivie par une présence de plus en plus importante dans tous les organismes internationaux 0 FMI, Banque mondiale, OCDE, OMC et dans tous les forum économiques que nous décrivons ci-contre. En agissant sur les gouvernements par le haut, les grandes entreprises peuvent contourner les instances démocratiques qui les ont élus. Ceci, d'après l'auteur, laisse la façade de la démocratie intacte tout en en dissolvant lentement la substance.

La manipulation de l'opinion publique

Après avoir décrit l'aggravation de la fracture sociale et le fossé qui se creuse de plus en plus entre riches et pauvres, l'auteur en arrive au coeur du sujet, à ce que l'on pourrait appeler, sans trop exagérer, une véritable conspiration. Après l'élimination de tous les obstacles au commerce et aux opérations financières (principalement spéculatives), il s'agit de réaliser l'ultime dessein du néolibéralisme 0 l'État minimal. Pour ce faire, une désinformation systématique sera entreprise dans tous les médias. Journaux, télé, radio, tous visent à miner le rôle de l'État et à discréditer ses fonctions pour réduire les attentes de la population à son égard.

Murray Dobbin cible quatre axes dans cette campagne 0 l'épouvantail du déficit dont on dira qu'il est causé par le coût des services sociaux, l'attaque contre les services publics, l'impuissance du gouvernement à créer des emplois, la campagne sur les baisses d'impôts. Les mensonges les plus éhontés y seront proférés, avec pour but final d'accréditer la thèse selon laquelle LE PRIVÉ PEUT FAIRE MIEUX. Cette affirmation est démentie par les faits mais se comprend facilement quand on pense aux profits énormes que les compagnies espèrent réaliser par leur intrusion dans les services publics comme la santé, l'éducation, la distribution de l'eau, etc.

Conclusion

Celle de l'auteur est alarmante. Selon lui, seule une crise majeure pourra renverser ce processus et il termine par cet avertissement 0 " Si nous ne sommes pas bien préparés à tirer tous les avantages de la crise globale qui se prépare, avec imagination, énergie et une volonté de changer et de commencer à créer une société vraiment démocratique, nous finirons certainement par nous retrouver avec une société ultra autoritaire. "

1- DOBBIN, Murray - The myth of the good corporate citizen - Democracy under the role of big business, Stoddart publishing Co Limited, Automne 1998, 330 pages.

L'arsenal néolibéral

Au plan international

Le forum Bilderberg

Fondé en 1954 par le prince Bernhard des Pays-Bas, il est fréquenté par les personnalités les plus influentes de la planète 0 chefs d'États, industriels, financiers de haut niveau, grandes figures politiques, etc. En 1968, il était déjà préparé à l'internationalisation de l'économie. A joué un rôle clé dans la création de l'OCDE et de la Commission trilatérale. Club très secret et informel.

Le forum économique international

Se réunit une fois par an à Davos en Suisse. En 1997, 1000 PDG des plus grandes entreprises mondiales, 200 officiels des plus hauts niveaux gouvernementaux, 40 chefs d'État et 300 experts étaient présents pour 236 séminaires, plénières et événements sociaux. Parmi la délégation du Canada 0 Matthew Barrett (Banque de Montréal), Thomas Bata (Chaussures Bata), Jacques Bougie (Alcan), Jacques Lamarre (SNC-Lavalin) et Charles Sirois (Téléglobe).

La Commission trilatérale

Comprend les États-Unis, l'Union européenne et le Japon, soit une assemblée de 300 personnes qui se réunissent une fois l'an. Parmi les 30 membres canadiens on retrouve 0 Conrad Black (Hollinger), Jacques Bougie (Alcan), Mickey Cohen (Molson), Paul Desmarais (Power Corporation). C'est le forum international le plus puissant et le mieux connu.

Au niveau Canadien

Le conseil Canadien des hommes d'affaires (Business Concil on National Issues). Représentant les 150 plus importantes entreprises au Canada il a, sous l'impulsion de son président Tom d'Aquino, joué un rôle majeur dans les prises de décisions gouvernementales. Notons que près du tiers de ses membres sont des compagnies étrangères Il se spécialise dans le lobbying au plus haut niveau avec toute la puissance d'un groupe dont l'actif total se chiffrerait à 1,7 trillions de dollars.

L'institut Fraser

Sous les dehors trompeurs d'un institut de recherche et d'éducation (ce qui permet à ses donateurs de recevoir des reçus de charité déductibles de l'impôt), il s'agit d'un puissant instrument pour promouvoir les idées de la droite. Michael Walker en est le patron. Ce pseudo-institut travaille surtout au travers des médias, avec ses propres publications qui sont nombreuses et par l'organisation de conférences, de séminaires, etc.

L'institut C-D Howe

Autre institution se présentant sous un faux aspect de neutralité. En fait ses 280 membres sont dominés par les mêmes dirigeants de grandes compagnies comme Alcan, Canadian Pacific, GM, MacMillan Bloedel, les cinq plus importantes banques, l'Association des banquiers, Power Corporation et des individus comme Tom d'Aquino et Peter Bronfman. Le CD-Howe permet à l'idéologie de la droite de s'infiltrer dans tous les milieux où se tiennent des débats d'idées.

Peter Munk, P.D.G. de Barrick Gold (active au Chili)

" Les fondations de la forte position économique actuelle du Chili ont été posées par Pinochet parce qu'il a apporté la richesse à un grand nombre de personnes. Le coup d'État a été justifié, à mon sens. Si vous posez cette question à quelqu'un qui se trouve en prison, il dira non. Mais c'est ce qu'il y a de merveilleux dans notre monde 0 nous avons la liberté de ne pas être d'accord. "

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