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Chartrand vu par Picard
N° 186 - février 2000

Le prix d'une femme
Élaine Audet

D'une lune à l'autre



Le récent jugement de la Cour suprême sur les danses à $10 restera dans les mémoires comme la légitimation infâme de la mise en marché des femmes. Les tenanciers de bars ont désormais les coudées franches pour maximiser ce marché lucratif, la Cour cautionnant le droit inné des hommes de réduire les femmes à de simples objets de plaisir ou de profit.

On peut mesurer les valeurs de notre société par le degré d'indignation exprimé récemment au Québec. La révolte face à l'octroi fédéral de subventions aux clubs de hockey, à même les surplus de nos impôts, alors que les Urgences débordent et que les malades du cancer doivent aller se faire soigner aux États-Unis, vient en premier lieu. Suit le jugement de la Cour suprême sur la clarté de la question référendaire et de la majorité. En troisième lieu, viennent les protestations vite apaisées contre le jugement cautionnant les danses à $10. Il y a tout lieu de s'interroger sur le type de démocratie qui existe au Canada quand le pouvoir judiciaire prétend dicter ses règles de conduite à l'Assemblée nationale démocratiquement élue au Québec et estime que la prostitution au rabais est socialement tolérable.

Deux femmes sur les trois juges majoritaires, la juge en chef Beverly McLaughlin et Louise Arbour, ont donné raison aux tenanciers de bars. Pourquoi faudrait-il s'en étonner ? Ces femmes font partie de la classe dominante et veulent d'entrée de jeu montrer qu'elles sont, comme les hommes au pouvoir, résolues à en défendre leurs intérêts, avant ceux de leur sexe. L'industrie du divertissement – sport ou sexe – voit à ce que les laissés pour compte du néolibéralisme puissent se “ divertir ” à prix modiques en oubliant de contester le système.

L'imposture du consentement mutuel

On veut nous faire avaler que les danseuses seront avantagées par la libéralisation du commerce sexuel et que la violence masculine s'en verra diminuée. Des études sérieuses ont pourtant démontré que plus on dégrade les femmes, plus les hommes se sentent autorisés à abuser d'elles et à les violenter en se drapant hypocritement dans la notion de consentement mutuel (1). Il est pourtant facile d'imaginer, comme des danseuses l'ont dit dans les médias, qu'aucune d'entre elles n'envisage ce travail sordide de gaieté de cœur.

Il faut être vraiment crétin pour s'imaginer qu'elles ne sont pas dégoûtées de voir des ivrognes vaseux se masturber devant elles, de se faire tripoter par tout un chacun, de se déhancher nue pendant des heures et des heures sous la chaleur des projecteurs ou d'être obligées d'accepter toutes les exigences des clients, si elles ne veulent pas se retrouver dans la rue. Personne ne semble se préoccuper de leur sécurité dans ce milieu dominé par la soif de profit des tenanciers et les fantasmes exacerbés des clients. La vie d'une femme ne vaut pas cher par les temps qui courent.

Des femmes-tables

Pour avoir une idée juste du niveau de mépris et d'exploitation des femmes, il faut voir le film québécois, Le Dernier souffle, qui montre dans un bar des femmes nues à quatre pattes que les clients peuvent tripoter à volonté et dont le dos sert de table pour poser leurs consommations. Personne ne semble s'inquiéter des valeurs et des comportements qu'une telle transformation des femmes en simples objets induisent chez les jeunes, soit le sexisme et la misogynie chez les garçons et le manque d'estime de soi de la part des filles.

Qui a intérêt à nous faire croire qu'il est naturel ou nécessaire pour la stabilité sociale de traiter un autre être humain comme une simple marchandise ? On invoque l'incontrôlable instinct sexuel masculin, la testostérone, pour justifier la prostitution et la pornographie comme exutoire soft. Dans les pays musulmans, les intégristes forcent les femmes à dissimuler sous le tchador leur corps et jusqu'au moindre cheveu sinon les hommes pourraient avoir envie de leur sauter dessus. Personnellement, j'ai toujours appris que seuls les animaux sont incapables de contrôler leurs instincts. Peut-être est-il temps de réviser nos notions de biologie.

(1) Laura Lederer et al, L'envers de la nuit, Montréal, Remue-ménage, 1983.

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