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N° 187 - mars 2000

Révolution en Équateur
Pierre Dubuc
Nos journaux ont réduit l'événement à un coup d'État vite relégué aux entrefilets, mais c'est une véritable révolution qui s'est produite en Équateur, avec dualité des pouvoirs, passage d'une partie de l'armée aux côtés des insurgés. Condamnée par les États-Unis, trahie par le haut commandement militaire, n'ayant pas réussi à rallier la principale ville du pays, Guayaquil, la révolution menée par les Indiens a échoué. Mais cette révolution et l'appui que lui a donné Hugo Chavez, président de la nouvelle République bolivarienne du Vénézuela, hantent les nuits des élites latino-américaines

Tout au long de l'année 1999, le mouvement populaire a grondé au rythme du volcan en éruption près de Quito. Le pays est en banqueroute, incapable de rembourser sa dette de 13 milliards $. Plus de 700 entreprises, parmi les plus importantes, ont mis le cadenas sur la porte, jetant 250 000 personnes sur le pavé dans ce pays de 12 millions d'habitants. Dix-huit banques sur 42 ont fermé et les banquiers se sont enfuis du pays avec 1,2 milliard $ des épargnes de la population. Le sucre, la monnaie nationale, a perdu 67% de sa valeur, dont 20% au cours du mois de janvier.

En désespoir de cause, le président Jamil Mahuad a décidé de remplacer la monnaie nationale par le dollar américain, même s'il avait lui-même déclaré une semaine auparavant que la dollarisation de l'économie " jetterait le pays dans l'abîme ". En fait, c'est exactement ce qui s'est passé.

Des " Parlements populaires "

Pendant que les partis de droite appuyaient l'initiative de Mahuad, les mouvements sociaux, les partis de gauche et surtout le mouvement autochtone traçaient la voie révolutionnaire en appelant à la destitution du président, à la dissolution de l'Assemblée législative et de la Cour suprême.

En même temps, sous l'initiative du mouvement autochtone, dans les 21 provinces du pays, étaient mises en place les structures d'un gouvernement parallèle, avec la création des " Parle-ments populaires " où les citoyens étaient invités à débattre des moyens devant être mis en oeuvre pour venir à bout de la crise et à discuter du type d'économie qu'ils désiraient. Tous ces parlements populaires ont envoyé à Quito plus de 1 000 délégués pour siéger au Parlement des peuples de l'Équateur qui s'est ouvert le 11 janvier. À l'ordre du jour, des débats sur un nouveau type de démocratie, un nouveau modèle économique et une nouvelle éthique de gouvernement.

Une junte de salut national

Le 21 janvier, le mouvement populaire passe à l'action et s'empare du Congrès national, de la Cour Suprême et entoure la Banque centrale. Surprise! Des militaires, dont deux cents officiers de niveau intermédiaire, se joignent aux insurgés. " Nous ne pouvons, disent-ils, braquer nos fusils sur nos frères pour protéger les politiciens corrompus ". À travers le pays, le mouvement autochtone s'empare des gouvernements provinciaux et des municipalités.

À Quito, les insurgés mettent en place un nouveau " Parlement populaire " dans l'édifice du Congrès et nomment une junte de salut national sous la direction principalement de Antonia Vargas, le président de la Confédération des Nationalités autochtones de l'Équateur, et du Colonel Lucio Gutierrez, jeune officier des forces armées.

Puis, vers 17 heures, les insurgés se mettent en route vers le Palais national pour y déloger le président Jamil Mahuad. Le haut-commandement militaire avertit Mahuad qu'il ne pourra plus assurer sa sécurité. Il abandonne le siège du gouvernement et la junte prend possession du Palais national.

Double coup de théâtre

À 19 heures, le chef du des forces armées, le Général Carlos Mendoza, arrive au Palais national et entame des discussions secrètes avec les chefs de la Rébellion. Au même moment, des milliers de manifestants envahissent la plaza devant le Palais national pour apporter leur soutien au nouveau parlement Populaire.

Peu avant minuit, premier coup de théâtre 0 le Colonel Guttierrez annonce que sa " mission est accomplie " et qu'il cède sa place, au sein de la junte, au Général Mendoza. Ce dernier annonce alors la formation d'un triumvirat civil-militaire, composé de lui-même, de Antonio Vargas, le représentant du mouvement autochtone, et de Carlos Solorzano, un ancien président de la Cour suprême.

À trois heures du matin, alors que la foule s'est dispersée, nouveau coup de théâtre 0 le général Mendoza annonce cette fois qu'il se retire du triumvirat et qu'il confie le pouvoir au vice-président Noboa. L'insurrection est terminée. La répression s'enclenche. Au petit matin, les officiers militaires qui avaient appuyé le coup sont arrêtés et jetés en prison. Les leaders autochtones ont pris le chemin de la clandestinité. Ce même matin, le Congrès équatorien se réunit en session spéciale, non pas à Quito la capitale, mais à Guayaquil, une ville côtière, et légitime la nomination de Noboa à la présidence.

Pressions américaines

Que s'est-il donc passé ? Dans ses déclarations à la presse, Mendoza reconnaît qu'il a volontairement trompé les insurgés et qu'il n'avait aucune intention de permettre à la junte de gouverner. Il admet également avoir été en contact constant avec le Départe-ment d'État américain. Soulignons que le général Mendoza a reçu sa formation militaire à la base de Lakeland en Floride et à celle de Fort Rucker en Alabama.

Les États-Unis et tous les pays environnants (à l'exception du Vénézuela), ont condamné en termes énergiques l'insurrection, rabaissée évidemment au rang d'un vulgaire coup d'État, en menaçant l'Équateur d'un boycott économique et politique similaire à l'embargo contre Cuba.

Quant à Antonio Vargas, le président de la Confédration autochtone, il a déclaré 0 " Nous avons été trahis par des généraux et des amiraux. Mais notre lutte n'est pas terminée et nous reviendrons plus forts lorsque nous nous serons à nouveau mobilisés. "

Les causes de l'échec

La description des événements démontre qu'il s'agissait bel et bien d'une véritable révolution et non d'un vulgaire coup d'État. L'insurrection s'est produite à cause de l'extraordinaire mobilisation et du leadership décidé du mouvement autochtone. Les Indiens, concentrés surtout dans la Cordillère des Andes, forment le tiers de la population. C'était là la force de la révolution, mais sa faiblesse vient de son incapacité à s'étendre à la région côtière plus industrialisée et à la principale ville du pays, Guayaquil.

Cependant, la cause principale de l'échec réside dans l'intervention musclée des États-Unis. Un petit pays de 12 millions d'habitants ne peut actuellement penser tenir tête à la superpuissance américaine, le rapport de forces étant par trop défavorable. Mais la situation pourrait être différente si l'empire américain était affaibli par un krach économique et que la flamme révolutionnaire s'étendait aux autres pays de la région.

Déjà, comme l'ont souligné plusieurs commentateurs, le soulèvement d'une partie de l'armée en Équateur, après l'exemple du Vénézuela où des militaires progressistes (avec à leur tête Hugo Chavez) ont pris le pouvoir, est le signe d'un changement profond au sein des forces armées latino-américaines.

Sources 0 Un reportage au jour le jour des événements de Jennifer N. Collins publié sur le site de Zmagazine et des articles de la presse internationale.

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