L'aut'journal
Le lundi 27 mai 2019
édition web
L'aut'journal
archives
Retourner à L'Aut'Journal au
jour le jour

Recherche
accueil > l’aut’journal > archives > sommaire > article
Faut-il croire les sondages?
N° 187 - mars 2000

Il ne reste plus qu'un million d'analphabètes
Jean-Claude Germain
Avant d'habiter un pays, on habite une langue, et plus on possède de mots pour y revendiquer sa place, plus on a de chances d'y occuper tout son espace. La propriété des mots est d'engendrer les réalités, de modeler les passions et d'aiguiser les plaisirs.

Qu'on comprenne bien ! Le plaisir des mots n'a rien à voir avec le fantasme récurrent de ceux et celles qui s'ennuient de l'ancien temps, où ledit plaisir se résumait, pour eux, au pouvoir univoque de donner des dictées, des copies, des retenues et des coups de règle.

Strappe, martinet ou sangle ?

J'ai connu un de ces apôtres de la pédagogie musclée qui corrigeait l'anglicisme, le correcteur à la main, en marquant d'un souvenez-vous, la faute et la correction. Ceci n'est pas une strappe ! Aieyolle ! Ceci est un martinet ! Aieeeeyyyoille !

Lequel d'entre nous n'aurait pas alors rêvé de lui gâcher son plaisir, en le corrigeant, sur le champ, d'un revers cinglant. Cela n'est pas un martinet ! Slappe ! Cela est une sangle ! Rrresslapppe ! Quel bonheur cela aurait été que les mots viennent au moment précis où on avait besoin d'eux, plutôt qu'un peu plus tard, une fois rendu dans l'escalier, comme c'est habituellement le cas.

Prendre plaisir aux mots, c'est prendre plaisir tout court, c'est-à-dire, prendre tout le jouir du moment où le mot, et le désir du mot, coïncident. Euréka ! J'ai trouvé le mot que je cherchais ! Et ce qui est vrai, individuellement, l'est également collectivement.

Au Québec, par exemple, jusqu'à la révolution sexuelle de la fin des années soixante, la baise n'occupait pas tout son espace et tout son sens. Baiser, dans la Belle Province, signifiait donner un bec sec. Pour le donner humide, il fallait recourir au french kiss d'une autre langue, et, pour désigner la prise de connaissance biblique, on faisait appel à des approximations descriptives, empruntées au vocabulaire technique, des fourreurs, des bottiers, et des boulés, réputés pour planter les piquets de clôture d'un seul coup.

Contenir la Sainte Trinité

À cette époque d'unanimité, la réalité était dominée par la Sainte Trinité. Nous avions un choix de trois en tout. Trois sortes de vins à la Commission des liqueurs 0 du rouge, du blanc et du rosé. Trois sortes de péchés en chaire 0 le blasphème, l'intempérance et la luxure ; trois catégories de péchés que les prédicateurs traduisaient plus familièrement par la sacrure, la champlure et la créature. Pendant la retraite du carême des hommes, on laissait tomber les fioritures pour aller droit au fait 0 les péchés secs, les péchés mouillés et les péchés poilus.

C'est uniquement à partir du moment où on va faire l'amour plutôt que faire son devoir que la notion du plaisir partagé s'est imposée comme le but et la raison d'être de l'euréka amoureux.

Le plaisir ne respecte qu'une seule intolérance 0 sa pratique ne tolère pas l'à-peu-près. Pour atteindre l'euréka, il faut s'ajuster et l'ajustement ne relève pas d'une quelconque rectitude morale mais du toucher et du parler juste. Le vocabulaire n'est pas une luxuriance, un luxe ou un excédent budgétaire de dictionnaire, c'est une richesse collective et un art de vivre que l'écriture et la lecture ont pour fonction de conserver et de transmettre.

Il ne faudrait pas croire que le plaisir ne procède que des mots ; mais c'est par les mots qu'on l'affine, qu'on le raffine, qu'on l'augmente, qu'on le diversifie, qu'on le multiplie, et qu'on a fait fructifier l'héritage de ceux qui ont pris sur eux de nous précéder, sans attendre leurs diplômes, pour nous défendre, nous nourrir, nous loger, nous soigner, nous chérir et nous protéger du froid.

Les analphabètes nous ont portés sur leur dos

Ce n'est absolument pas exagéré d'affirmer qu'au Québec, nous devons tout, ou presque, à nos ancêtres analphabètes et illettrés. C'est eux qui ont arpenté le continent, couru les bois, trappé, chassé, abattu les arbres, construit les maisons, défriché, dessouché, hersé, ensemencé les champs, engrangé le foin, épluché le blé d'Inde, fait boucherie, des conserves, de la tire, des bougies, cousu, tissé, forgé, cloué et pratiqué tous les métiers que le Bonyeu a inventés pour nous empêcher d'avoir des mauvaises pensées dans la morte saison. Sans oublier la centaine d'heures par semaine, pour faire tourner la révolution industrielle dans les shoppes, les facteries et les manufactures.

Puis, le soir venu, c'est encore les mêmes illettrés qui ont trouvé le temps de nous faire rêver avec les mots et les métaphores de leurs contes, tout en zigonnant sur un crincrin, qui n'avait peut-être pas appartenu à Stradivarius, mais qui avait assez de vif-argent dans le nerf des cordes, pour faire swinguer la baquaisse dans le coin de la boîte-à-bois, comme jamais Paganini aurait même pensé à le faire.

Pour tout dire simplement, les analphabètes nous ont portagé sur leur dos jusqu'à l'aube de la présente révolution technologique. Fait qu'on leur en doit une coche aux illettrés !

C'est la raison pour laquelle aujourd'hui, comme individu et comme collectivité, nous avons une dette de culture à rembourser à ceux et celles que le gouvernement de Jean Lesage a exclu de la Révolution tranquille, en les reléguant au statut humiliant de non-instruits.

Si l'analphabétisme est une honte, la plus honteuse est d'abord celle de ceux qui feignent d'avoir oublié que nous en sommes tous issus. Certains en sont sortis plus tôt que d'autres, bien sûr, tout comme certaines collectivités avec moins de retard que d'autres.

L'approche révolutionnaire et l'approche conservatrice

En 1643, un an après la fondation de Montréal, Boston adoptait une législation qui rendait l'instruction des enfants obligatoire, sous peine d'amende pour les parents. La conséquence en a été que la Révolution américaine sera la seule dans l'histoire dont la grande majorité des citoyens pourra lire sa propre Déclaration d'Indépendance.

Au Québec, nous avons emprunté une approche moins révolutionnaire et plus conservatrice, voire même ultra conservatrice, puisqu'on attendra jusqu'en 1943 pour adopter une législation similaire, malgré l'opposition farouche de l'Église qui, tout en se réservant la formation des élites dans ses collèges classiques, se refuse à ce qu'on étende les bienfaits de l'éducation à l'ensemble de la population.

Sans perdre de vue notre retard de 300 ans, si on fait le bilan du chemin parcouru depuis 1943, et surtout en accéléré depuis la fin des années soixante, il faut modestement parler d'un miracle culturel québécois.

Comment expliquer autrement l'incroyable succession qui va de l'affirmation créatrice des peintres à la prise de parole des poètes, l'éclosion de la chanson, l'apparition des cinéastes, l'émergence d'une dramaturgie, l'invention d'un théâtre pour enfant, l'explosion de la danse, de la musique contemporaine et de la musique actuelle, jusqu'à l'arrivée surprise du dernier venu, qui est né coiffé, le cirque ?

Dans tous les domaines de la culture québécoise, la créativité se renouvelle en permanence depuis 30 ans et rien n'indique qu'un épuisement de la ressource soit prévisible. Ainsi lorsqu'on apprend par le journal qu'IL Y A ENCORE UN MILLION D'ANALPHA-BÈTES AU QUÉBEC, il ne faut pas y lire un constat d'échec. Aucun pays moderne n'est parvenu à alphabétiser une population en un demi-siècle. Il faut prendre le diagnostic pour ce qu'il est 0 un rapport d'étape. IL NE RESTE PLUS QU'UN MILLION D'ANAL-PHABÈTES À ALPHABÉTISER !

L'analphabétisme n'est pas uniquement un problème personnel. C'est un défi collectif et une responsabilité sociale, qui n'a été pleinement assumée, jusqu'à maintenant, que par le bénévolat des organismes communautaires. Au moment où le ministère de l'Éducation s'apprête à faire disparaître les analphabètes dans le fourre-tout anonyme de la formation continue, on se doit de rappeler que, dans une démocratie, assurer à chaque citoyen et citoyenne la pleine compréhension de sa société et de sa culture est un des devoirs prioritaires de l'État.

Et dans le cas présent, c'est plus qu'un devoir, c'est une dette d'honneur. L'alphabétisation, n'en déplaise à monsieur Lesage, ne relève pas de la compassion charitable des nantis pour les démunis, c'est un dividende culturel auquel les analphabètes ont droit. Il ne faudrait tout de même pas oublier que, sans la richesse de la culture populaire qu'ils nous ont léguée, il n'y aurait pas de miracle culturel québécois.

Les gauchers de la lecture

Les analphabètes sont à la lecture ce que les gauchers sont à l'écriture. Quand j'étais jeune, j'avais l'impression que tout le monde était droitier. Aujourd'hui, il me semble qu'en plus d'être une femme, la moitié du monde est gauchère ou gaucher.

Écrite de la main gauche, c'est tout simplement une autre façon d'écrire. Pourtant pendant des siècles et dans toutes les langues, les mots qu'on a associé à la gauche sont synonymes de gaucherie, de mauvaise humeur quand on se lève du pied gauche, de maladresse, de disgrâce, d'embarras, de gêne, de timidité, de fausseté et lorsque la gauche fait senestre, elle devient une catastrophe naturelle, autrement dit un sinistre.

Encore aujourd'hui, les Brahmanes se torchent exclusivement de la gauche. Les Musulmans, pour qui les animaux sont impurs, réservent la main de l'impureté pour flatter les chiens. Néanmoins, nous avons vu disparaître ce préjugé de notre vivant, du moins en Occident.

Il n'y a pas qu'une seule façon d'écrire. Il y en a au moins deux. Et il en est de même pour la lecture. Il existe au moins sept façons différentes d'apprendre à lire. Il suffit de trouver la bonne 0 c'est pas plus compliqué que ça, l'alphabétisation !

Retour à la page précédente

Partager cet article Imprimer cet article


 


Réseau Média
© l'aut'journal 2002
 
l'aut'journal sur le web
L'aut'journal sur le Web a
été réalisé par Logiweb.