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Faut-il croire les sondages?
N° 187 - mars 2000

Des marelles et des petites filles
Caroline Perron

Entrevue avec la productrice Monique Simard



L'automne dernier, Des marelles et des petites filles, documentaire choc portant sur le sort de millions de petites filles à travers le monde réalisé par Marquise Lepage, récipiendaire du prix de l'Artiste pour la paix, sortait sur nos écrans et était également présenté à la télévision de Radio-Canada. Mais, celle qui a permis que ce très beau film puisse se faire, celle qui a été là depuis le tout début, c'est la productrice Monique Simard. Changement de cap pour cette ancienne syndicaliste et présidente du Parti Québécois ? Pas tout à fait, car Monique Simard revient à ses premières préoccupations0 les femmes.

Laj0 Quel a été le point de départ pour la réalisation de ce film ?

Monique Simard0 C'est en fait une idée de la journaliste Raymonde Provencher qui travaillait à l'émission Nord-Sud. Elle travaillait beaucoup à l'international et s'était rendue compte qu'on parlait peu de la situation des petites filles dans le monde, qui se retrouvent les dernières dans la chaîne de l'exploitation. À ce moment-là, en 1993, on travaillait toutes les deux à Télé-Québec et elle m'a demandé si je connaissais un producteur qui serait intéressé par ce sujet. Je lui ai donc proposé Marcel Simard, mon mari, qui produisait des documentaires à caractère social.

Cela a pris cinq ans pour trouver les sous afin de produire le film et Marquise Lepage a été engagée en 1996 pour le réaliser. C'est moi qui avait recommandé qu'on l'embauche, car elle avait fait un très beau film sur les enfants atteints de maladies incurables qui s'appelait Un soleil entre deux nuages. Je trouvais qu'elle avait une qualité rare0 celle de faire parler les enfants.

Laj0 Qu'est-ce qui vous intéressait le plus dans une telle démarche ?

M.S.0 Je m'implique dans la question des femmes depuis longtemps et je voulais, avec ce film, rappeler aux gens que c'était loin d'être fini. Ce qui m'horripile ces dernières années, c'est de voir les titres des journaux ou des magazines qui scandent The feminism is over, la parité est enfin acquise pour les femmes, etc. Moi, je voulais dire0 Un instant! C'est loin d'être acquis pour la majorité des femmes sur la planète !

Avec ce film, je voulais donc faire une déclaration politique et le cinéma était le meilleur médium pour rejoindre un public large. La force de Des marelles c'est de laisser la parole aux fillettes. Il n'y a que des intertitres avec des statistiques pour venir démontrer que ce qu'elles disent sont les conditions de la majorité d'entre elles.

Laj0 Quelles ont été les difficultés rencontrées tout au long de la réalisation du film ?

M.S.0 Ce sont les difficultés du documentaire, parce que la réalité change tous les jours. Lorsque Marquise a fait la recherche dans les différents pays, elle a rencontré des petites filles, mais deux ans après, elles n'étaient plus là. Comme on cherchait des petites filles qui existent malheureusement à des milliers d'exemplaires, on réussissait toujours à en retrouver une autre. L'autre difficulté était de trouver des fillettes qui étaient capables de s'exprimer, car pour elles, même avec notre petite équipe, c'était littéralement Hollywood qui débarquait chez elles et c'était assez intimidant. Dieu merci, elles étaient déjà embarquées dans le processus grâce au travail exceptionnel des recherchistes dans chaque pays, qui avaient fait les premiers contacts avec les petites. Concrètement, ce qui a été le plus difficile lors du tournage, c'est avec les petites prostituées en Thaïlande. D'ailleurs, je trouve que ça parait dans le film. Ce sont des enfants cassées, détruites et ça, on a trouvé ça très dur.

Laj0 Comment les petites filles réagissaient-elles pendant le tournage ?

M.S.0 C'est ça qui peut sembler paradoxal. Moi qui pensais qu'en côtoyant la misère, ce serait moralement déprimant, mais c'est le contraire 0 ces petites filles sont tellement adorables, courageuses et vivantes que l'on ne vivait pas ça comme un malheur. Ça aussi c'est bien transmis dans le film.

Il y a cependant quelque chose de commun que j'ai pu observer chez toutes ces petites filles0 leur joie de vivre. Celle des familles nombreuses, de la solidarité, de l'amour malgré la pauvreté et la misère. Je trouve qu'ici, cela n'est pas présent, il y a une blessure causée par l'exclusion de la société qui crée une grande solitude chez les enfants. On ne sentait pas cette solitude chez les fillettes que nous avons rencontrées.

Pendant le tournage, il y avait chez la plupart des petites une excitation folle d'être le centre d'attraction. Ça bouleversait leur vie et, en même temps, c'était très dur, car elles donnaient tout ce qu'elles avaient à donner. Ensuite, nous remballions nos caméras et nous avions un beau film. Moi, maintenant, j'essaie de les aider, par exemple en restant en contact avec elles, en envoyant des sous pour leur éducation, etc.

C'est clair, que le film ne changera pas le sort de toutes les petites filles; c'est un instrument de sensibilisation qui dit, qui témoigne de quelque chose. Il reste qu'il y a neuf fillettes qui ont participé, qui ont tout donné, et pour moi, il faut que ça puisse faire une différence dans leur vie personnelle.

Laj0 Est-ce que vous trouvez que les gouvernements se ferment les yeux sur le sort réservé aux petites filles dans le monde ? Par exemple, on pense aux touristes occidentaux, dont les Canadiens, qui pratiquent le tourisme sexuel avec des mineures en Thaïlande ou en République Dominicaine, etc.

M.S.0 Je crois que les gouvernements pourraient facilement faire comme en Allemagne par exemple, où on réglemente et on émet des sanctions aux consommateurs pris sur le fait. C'est encore malheureusement un autre effet négatif de la mondialisation. En Asie, par exemple, la population subit un véritable terrorisme économique, une pauvreté extrême, ce qui a forcé des millions de petites filles à se prostituer dans les rues. Il faut que les gens prennent conscience que la décision qu'on prend à l'OMC n'est pas une décision en l'air, neutre, sans conséquence. Au contraire, ça touche les enfants et surtout les fillettes qui devront travailler.

J'aimerais bien que le Canada, qui fait très bien son travail dans le domaine des mines antipersonnel, soit aussi le leader mondial dans le domaine de la lutte contre la prostitution infantile. Il faut qu'il soit conséquent 0 tu ne peux pas d'un coté désapprouver une situation et de l'autre, continuer comme si de rien n'était en appuyant des mesures qui vont accentuer l'abus sexuel et le travail forcé des enfants.

Laj0 Qu'est-ce que cette expérience vous a apporté ou vous a appris ?

M.S. Moi, je le dis très franchement, participer à ce film a été une expérience très enrichissante du début à la fin, puisqu'elle arrivait à un moment important de ma vie. Découvrir ces petites filles-là, ça m'a aidé à remettre en perspective ce qui est important dans la vie, mes propres valeurs. Ça m'a permis de revenir à mes engagements fondamentaux à l'égard des femmes, des filles.

C'est pourquoi je suis très contente de travailler sur un nouveau projet de film qui s'intitule pour le moment 0 " Ce que les femmes proposent dans le monde". En ce moment, je suis en train d'écrire un texte sur les femmes au Sénégal qui ont mené une lutte extraordinaire contre l'excision. Pour moi, c'est une suite à l'épisode bouleversant des Marelles, pour dire que les Africaines sont en train de prendre ça en main. Je trouve ça important qu'il y ait une cohérence politique avec des Marelles.

Des Marelles et des petites filles sera présenté le 8 mars prochain, à la Cinémathèque québécoise à 19h30.

Québécoises absentes

Laj0 Pourquoi avoir enlevé les témoignages des petites filles québécoises ? Il y a pourtant au Québec et au Canada, de la pauvreté, de la violence, de l'abus chez les enfants.

M.S.0 Nous ne voulions pas comparer des situations majoritaires avec des situations minoritaires. Les petites filles que nous avions choisies vivent des situations habituelles, majoritaires. Par exemple au Burkina Faso, quatre fillettes sur cinq sont excisées. En Inde, trois petites filles sur cinq commencent à travailler à 10 ans, etc. C'est vrai qu'ici, il y a des situations effrayantes, mais elles demeurent minoritaires.

Ici, ce que nous avons trouvé le plus bouleversant, ce sont les chiffres sur les agressions sexuelles0 84 % des abus sexuels sont commis sur des filles de moins de 18 ans et le tiers de ces agressions sont commises sur des fillettes de moins de six ans. C'est pourquoi nous avons trouvé important de le mettre en intertitre à la fin du film, car c'est encore un grave problème de société.

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