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Faut-il croire les sondages?
N° 187 - mars 2000

Ni squeege, ni jeune cadre
Pierre Dubuc
Les deux photos de jeunes qui figuraient dans la double page frontispice de l'édition du 17 février du journal Voir - et que nous reproduisons à la une de ce journal - illustrent parfaitement bien la façon dont les médias ont manipulé l'image de la jeunesse lors de la préparation du Sommet du Québec et de la jeunesse. Les jeunes seraient ou squeege ou jeune cadre et les titres de Voir nous invitent à considérer les premiers comme étant la " perception " et les deuxièmes la " réalité " de la jeunesse.

Voir ne fait que participer à l'offensive médiatique entourant le Sommet de la jeunesse qui vise à remplacer l'image misérabiliste qu'on a accolé à la jeunesse au cours des dernières années par l'image plus rafraîchissante du jeune cadre. L'élite baby-boomer québécoise voit l'âge de la retraite approchée et sent le besoin de préparer la relève de la garde. Le Sommet est l'occasion fournie à des jeunes, triés sur le volet et solidement encadrés par une majorité d'aînés, de " faire leurs preuves ".

D'un Fonds à l'autre

Les discussions relatives au remplacement du Fonds de lutte à la pauvreté par un Fonds de " lutte pour l'entreprise " sont significatives du changement de cap. Dehors les exclus, vive les jeunes cadres. " Il faut passer à autre chose ", disait le Gros Bérard de la Banque nationale, pour justifier le remplacement d'un Fonds par l'autre.

Des jeunes cadres en puissance, on en a vu défiler devant les caméras de télévision. Habilement, ils utilisent, d'une part, les manifestations des exclus pour appuyer leurs revendications et, d'autre part, font la cour au patronat en demandant que les surplus budgétaires soient affectés à la réduction de la dette.

Ce n'est pas que la question de la dette ne soit pas importante, mais plutôt que de réclamer un moratoire ou une réforme de la fiscalité qui ferait payer les mieux nantis - ce dont ils se gardent bien - ils proposent plutôt de détourner vers le service de la dette une partie de l'argent qui devrait de toute urgence être investi dans la santé, l'éducation, les services sociaux, la culture, etc.

L'argument démographique

L'argument démographique est l'argument-massue du ces groupes et du gouvernement. À les croire, la Révolution tranquille s'expliquerait par l'importance numérique des baby-boomers et le déclin démographique présagerait d'une charge insupportable pour les jeunes d'aujourd'hui.

La force du nombre est certes une donnée importante, mais n'explique pas tout. Loin de là. On oublie que les générations qui ont précédé celle des baby-boomers étaient numériquement plus importantes au Québec.

Notre taux de natalité a déjà été un des plus élevés au monde, mais scurieusement cela ne s'est pas traduit à l'époque par l'introduction de mesures sociales progressistes. La conséquence en a plutôt été une émigration massive vers les États-Unis. Rappelons qu'au début du XXe siècle, plus d'un million de Québécois et de Québécoises ont traversé la frontière pour aller s'échiner sur les machines à textile des États de la Nouvelle-Angleterre.

De l'État-providence au néolibéralisme

La Révolution tranquille n'était pas le résultat d'un conflit de générations, mais de la lutte combinée de plusieurs forces sociales, dont au premier chef le mouvement ouvrier, et elle est incompréhensible si on ne la replace pas dans le contexte global des années d'expansion économique de l'après-guerre, les Trente Glorieuses.(voir la Chronique de l'An zéro en page 21)

De même, l'exclusion sociale, la précarité et la pauvreté ne sont pas à mettre sur le dos d'une génération, celle des baby-boomers, mais découlent d'une conjoncture économique et, surtout, d'un changement majeur de politique des classes dirigeantes des pays industrialisés à partir des années 1980.

Le recours intensif à la sous-traitance, la délocalisation des entreprises vers les pays du tiers-monde, ne sont pas le résultat d'impératifs économiques, mais de choix politiques délibérés du patronat en vue de casser le mouvement ouvrier organisé.

Celui-ci a été pris de court par cette offensive. Il n'a pas mesuré l'ampleur du tournant qui s'opérait. Il n'a pas ou peu opposé de résistance collective à cette déclaration de guerre du patronat, croyant à tort qu'il ne s'agissait que d'un mauvais moment à passer. Il a même eu recours à des mesures peu judicieuses, comme les clauses orphelin, qui ont miné la solidarité syndicale.

Certes, les jeunes ont été les plus durement touchés par cette offensive sans précédent, mais l'appauvrissement, la précarité et l'exclusion traversent les générations. Parlez-en aux travailleuses de Bell, aux travailleurs de la Celanese ou de la Gaspésia.

La classe sans nom

Le Sommet de la jeunesse n'a pas pour but d'apporter des correctifs à cette situation. Les documents officiels sont imprégnés de l'idéologie néolibérale. Le rôle de l'État est dénigré, celui de l'entreprise est glorifié. L'État est invité à se mettre au service de l'intérêt personnel de ces jeunes cadres, de ces jeunes futurs entrepreneurs dont on laisse croire que les succès individuels sont garants de la réussite collective.

Cela au moment même où l'on voit les soi-disant entrepreneurs de la génération précédente, les Chagnon et Sirois, engraissés à même les fonds publics, céder leurs entreprises à des intérêts étrangers et se retirer avec des milliards dans leurs poches.

Les jeunes du Québec doivent avoir d'autres modèles sous les yeux que le squeege ou le jeune cadre. Après tout, la grande majorité des jeunes ne sont ni squeege, ni cadres. Elles et ils étudient ou travaillent dans des usines, des magasins, des bureaux, des entreprises de service.

Cette grande majorité fera partie demain d'une classe aujourd'hui sans nom, qu'on appelait hier la classe ouvrière. Des leaders doivent, le plus rapidement possible, en émerger pour lui redonner une âme et représenter ses intérêts et celles de tous les exclus de la société.

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