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Faut-il croire les sondages?
N° 187 - mars 2000

Les cadres jouent les scabs
Jacques Larue-Langlois

À propos de la grève à Radio-Canada



À la Société Radio-Canada, ce sont les cadres qui, agissant comme scabs, accomplissaient les tâches habituellement dévolues aux techniciens, en grève du 31 décembre au 3 février dernier, assurant la production d'un certain nombre d'émissions en dépit du conflit de travail.

En agissant ainsi, ils atténuaient considérablement les effets qui auraient pu découler d'un gel complet des activités de production à la SRC. On peut croire qu'une consigne intersyndicale d'appui aux grévistes aurait eu nettement plus de mordant, à condition, bien entendu, qu'elle soit respectée par les syndicats frères de la Maison.

...et se bourrent les poches

Ce qu'il faut savoir, c'est que les petits boss en question n'ont pas accompli toutes ces tâches gratuitement, bien au contraire. Ces personnes étaient payées 48$ l'heure, en surcroît de leurs salaires de cadres, pour jouer les briseurs de grève et permettre de prolonger le conflit jusqu'à ce que les techniciens ne cèdent. Lorsque leurs fonctions de briseurs de grève devaient comporter des heures de travail de nuit, ils touchaient en outre une surprime de 15$ l'heure. Après plus d'un mois de travail supplémentaire forcé, certains de ces cadres commençaient à ressentir la fatigue mais tous semblaient très heureux de la situation, qui leur a permis de se bourrer les poches sur le dos de grévistes légitimes.

Les autres syndicats ne se prononcent pas

Quant aux réalisateurs, ils n'ont rien fait, collectivement ou même individuellement, pour appuyer leurs collègues en arrêt de travail et ont accepté de fonctionner avec des techniciens-cadres souvent peu aguerris aux techniques nouvelles. " Si nous sommes tenus d'accepter ce mode de fonctionnement, déclarait à l'occasion du conflit, la présidente de l'Association des réalisateurs de télévision de Radio-Canada, Nicole Tremblay, nous n'avons en aucune façon à leur apprendre leur travail et nous fonctionnons avec eux exactement comme nous le ferions avec les techniciens membres du syndicat en grève. " L'Association des réalisateurs de télévision justifie son attitude en rappelant que " la loi (le Code du travail) nous oblige à rentrer au travail en dépit du piquetage d'un autre syndicat mais non pas de faire le travail des syndiqués en grève. " (Nicole Tremblay)

Le précédent existait pourtant

Il y a 40 ans, le 31 décembre 1959, les réalisateurs de télévision de la même Société Radio-Canada ont déclenché une grève pour réclamer l'autorisation de signer une première convention collective. Cela se passait quatre mois après la mort de Maurice Duplessis et les historiens récents considèrent ce geste comme un moment charnière, précurseur de la Révolution tranquille. À cette époque, les techniciens, déjà membres d'un syndicat, avaient - sauf quelques exceptions têteuses - appuyé le geste des réalisateurs, refusant de franchir les piquets de grève et de rentrer au travail. Du côtoiement, sans dimension hiérarchique, des réalisateurs et des techniciens à l'extérieur des lieux de travail, sont nées des collaborations fondées sur la solidarité dont le produit télévisé ultérieurement - et donc les téléspectateurs - ont bénéficié amplement. Le sentiment, chez tous les artisans de la télévision d'alors, de mettre ensemble l'épaule à la roue fut sans doute en partie responsable des plus belles années de productions télévisuelles à Radio-Canada.

Il aurait semblé logique que les réalisateurs rendent aujourd'hui la pareille à leurs collègues techniciens. Une semblable manifestation d'appui aurait peut-être pu ultimement - qui sait ? - aider la SRC à faire face aux nouveaux défis que lui imposaient, il y a quelques semaines, le CRTC. Hélas, la belle solidarité syndicale d'antan est maintenant chose du passé. De nos jours des lois que nous ont votées des députés - lesquels, sommes-nous portés à croire, seraient plutôt dans le camp des possédants - empêchent les syndiqués de s'unir contre les patrons. Désormais, c'est chacun pour soi. L'esprit de solidarité qui a permis jadis au Québec de franchir en quelques années des pas de géant sur le plan social, semble bel et bien mort. Et il ne suffit pas de le déplorer vivement 0 il importe au contraire de tenter un retour à la solidarité intersyndicale d'antan.

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