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Faut-il croire les sondages?
N° 187 - mars 2000

Sommet de la jeunesse 0 l'homme sans projet
Michel Bernard
En cette période où l'on parle en France de " réhabilitation " de Sartre, j'aimerais montrer comment l'exigence de liberté de l'existentialisme sartrien est en contraste avec la demande de soumission exigée des jeunes par le ministre de l'Éducation et de la Jeunesse, François Legault.

Une idée-force de l'école existentialiste est que " l'existence précède l'essence ", c'est-à-dire que l'homme se fait par son existence, qu'il n'est pas prédéterminé par une essence figée. Il n'est pas comme une statue dont l'essence, les caractères ont existé au préalable dans l'esprit de son créateur 0 l'homme n'est pas la sculpture d'une surnature, d'un dieu ; l'homme n'a pas une place assignée, il n'est pas une donnée objective à réaliser.

L'homme est un projet

L'existentialisme accorde un primat au vécu sur la pensée. L'existence ne se laisse pas réduire à une pensée, figer dans un concept. La raison est particulièrement impuissante à expliquer l'étrangeté de l'existence, à lui donner un sens. L'être n'était pas nécessaire et n'était pas prédestiné à être 0 je viens au monde, je vis et je meurs sans raison. Jeté dans le monde, chaque homme est sommé d'affronter une situation qu'il n'a pas choisie. L'idée importante est que, le sens de l'existence n'étant pas donné, l'homme est libre de lui donner un sens. D'où le thème de l'homme comme projet. Être librement, c'est être comme projet.

La mauvaise foi

" L'homme est ce qu'il se fait être ". À cause de cette indétermination radicale, la liberté a une dimension angoissante. Sartre disait 0 " nous sommes condamnés à être libres ", " l'homme a à faire l'humanité "(1). L'angoisse est indissociable de la liberté. Ce vertige des possibles incline à la fuite, à l'excuse déterministe comme remède.

L'existentialisme récuse les constructions de la pensée qui limitent la liberté en décrétant que l'homme, que l'histoire, que la civilisation sont déterminés à aller dans tel ou tel sens. Les " faiseux " de systèmes cherchent à se rendre le monde intelligible. Ceux qui se cachent derrière les systèmes métaphysiques, derrière leur inconscient, derrière leur signe astrologique, derrière leur jeunesse malheureuse, leurs conditions familiales, leurs gènes ou derrière tout autre excuse déterministe, tentent de se disculper d'être l'auteur de ce qu'ils sont.

Celui qui se dissimule sa liberté, qui se ment à lui-même en se disant qu'il ne peut être que ce qu'il est, se donne le statut de chose inerte plutôt que de projet. Il se choisit comme lâche pour échapper à l'angoisse des possibles 0 c'est le thème existentialiste de la " mauvaise foi ".

Il faut ajouter que je contrôle difficilement l'être que je suis pour les autres. Le regard de l'autre affecte mes possibilités, ma liberté; je dois en tenir compte. D'où l'énoncé sartrien voulant que " l'enfer c'est les autres ".

L'homme sans projet du ministre de l'Éducation

La pensée existentialiste de l'homme-projet invite au dépassement. Le système déterministe derrière lequel se cache le ministre et le Parti québécois est la religion de l'ordre spontané du marché. Contrairement à l'existentialisme, le ministre trouve que l'homme a une essence 0 la précarité économique.

Dans son discours adressé aux jeunes, il disait 0 " Fini le temps où on trouvait une job steady pour la vie une fois notre diplôme en poche. " (2) En bon péquiste, c'est-à-dire en social-démocrate défroqué, il adopte le même discours que les néolibéraux comme Jean-Luc Migué ou Gilles Paquet, le pourfendeur de la Révolution tranquille qui nous invite à accepter comme inévitable un monde où " les trois quarts seront des pigistes et des vacataires, où la précarité sera généralisée, la sous-traitance un mode de vie ". (3

Pourquoi les jeunes devraient-ils accepter de façon acritique cette précarité comme un déterminisme de " l'humaine condition " ? Les agrégats économiques nous disent que nous n'avons jamais été aussi riches, la productivité croît 0 où vont les fruits de la croissance ? Les jeunes ne sont pas aveugles, ils mesurent comment le capital s'apprécie considérablement ; partout les valeurs boursières battent des records ; ils font sûrement le lien entre la précarisation de leurs conditions de travail et le redéploiement des sommes ainsi économisées dans l'appréciation du capital. Le ministre a-t-il dit que son gouvernement s'attaquerait aux privilèges du capital ?

Dans la grille existentialiste, le ministre est comme le lâche de Sartre qui se ment à lui-même pour se décharger de toute responsabilité face à ses possibilités de changer le monde. Rappelons que la liberté implique l'angoisse du possible, le projet implique le dépassement.

Le ministre n'a pas de projet, ni de courage pour affronter le capital et les affairistes. Il entre alors dans le processus de mauvaise foi dénoncé par les existentialistes 0 il dit que la mondialisation, la précarité, le démantèlement de l'État sont inévitables. " Allons-nous tolérer l'unilinguisme de trop de nos jeunes dans un contexte de mondialisation et de globalisation ? ", " La grosse machine de l'État a déresponsabilisé beaucoup trop de gens. "

De plus, il demande aux jeunes de se choisir comme lâches au sens de Sartre en attribuant à d'autres qu'eux ce qu'ils sont 0 " Les baby-boomers doivent faire de la place aux jeunes " ; leur situation de victimes a été causée par les baby-boomers qui ne font pas de place aux jeunes et à l'État-Providence qui fait qu'une présumée dette écrasante les attend.

Les générations passées ont eu le courage de réaliser des projets et elles ne laissent pas seulement des dettes. En fait, face aux risques sociaux en progression nous nous sommes solidarisés, nous avons créé le droit social 0 le ministre lui, appelle cela de la dépendance, de la " grosse machine de l'État. "

Dans son " crois ou meurs ", dans son prêchi-prêcha de la religion de la mondialisation, le ministre cherche dans le marché le signe de ce que doit être l'homme. Il demande aux jeunes de valoriser l'éducation, mais il réduit le savoir à l'employabilité tout en disant aux 30% de décrocheurs que leurs diplômes ne leur procureront que des emplois précaires. Les étudiants doivent s'auto-définir comme des produits pour un marché, comme du capital intellectuel à compagnies fusionnées, du bétail à profit.

La maladie du PQ 0 La mauvaise foi

En général, le gouvernement du PQ emploie à outrance l'excuse déterministe 0 ce n'est pas Ottawa qui a conceptualisé le virage ambulatoire, qui a expédié à la retraite prématurée 30 000 fonctionnaires, infirmières, médecins, professeurs? Personne ne les a obligés à faire du déficit zéro un objectif à rencontrer dans les plus brefs délais alors que la réparation des effets pervers de ce dogme dans l'éducation, dans la santé engendrera des coûts décuplés.

Québec trouve scandaleux qu'Ottawa s'attaque à la démocratie chez nous, mais il accepte que le capital définisse de plus en plus notre État comme minimal 0 pourtant c'est infiniment plus dangereux pour la démocratie.

En fait, le PQ semble assumer une liberté-projet à la Sartre en visant la souveraineté. Mais quels sont les projets, quelle idée d'homme défend-il ? Par exemple, quel serait le rapport à l'environnement dans le pays du Québec ? Pourra-t-on raser des forêts et élever 25 000 cochons à la porte des villages au nom d'un aberrant droit de produire? À quoi nous servirait d'être souverains dans un État veilleur de nuit qui s'efface progressivement devant le marché ? Ce ne sont pas les ponts privés à Chevrette qui vont nous faire transcender. On ne pourra plus se déplacer dans son pays sans payer une rançon à une quelconque multinationale.

La mondialisation, c'est l'abandon de la souveraineté 0 c'est le démantèlement des États, leur mise en compétition pour annihiler leur capacité fiscale, l'affaiblissement de leur capacité juridique comme dans la réglementation environnementale, le gavage en subventions qui constituent finalement des fortunes privées comme l'a démontré la vente de Vidéotron, les subventions à Wal-Mart, etc. (4) Si le marché doit nous déterminer, apprenons l'anglais, adoptons le dollar américain, fusionnons politiquement avec les États-Unis et assumons notre statut de bétail à profit pour un monde devenu un gros casino.

L'existentialiste dit 0 " Vous aurez beau dire tout ce que vous voudrez, moi, je ne suis pas un rouage de votre système ; je suis libre. " La liberté est préférable même si cela fait de nous les compagnons d'incertitude des existentialistes 0 comme eux, refusons de marcher l'esprit en paix dans les systèmes qu'on nous impose comme inévitables.

1. LÉVY, Bernard-Henri, Le siècle de Sartre, Grasset, 2000 ; PETIT, Philippe, La cause de Sartre, PUF, 2000 ; WICKERS, Olivier, Trois aventures extraordinaires de Jean-Paul Sartre, Gallimard, 2000 ; BRUNIER, Michel-Antoine, L'Adieu à Sartre, Plon, 2000.

2. Discours rapporté dans Le Devoir du 29-30 janvier 2000

3. PAQUET, Gilles, Oublier la Révolution tranquille, Liber, 1999, p. 37.

4. Voir FREITAG, Michel, PINEAULT, Éric, dir. Le monde enchaîné, Éd. Nota Bene, 1999.

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