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N° 188 - avril 2000

La passion de l'amitié
Caroline Perron

Une généalogie féminine



Curieusement, les écrits sur l'amitié entre femmes ne pullulent pas dans le monde littéraire d'ici et d'ailleurs, d'hier et d'aujourd'hui. C'est pourquoi Le coeur pensant, écrit de la plume libre et passionnée d'Élaine Audet s'avère des plus précieux, ne serait-ce que pour redonner à l'amitié sa place dans l'histoire des femmes. Histoire de remettre les vieux mythes sur l'amitié entre femmes à leur place0 dans les placards.

C'est véritablement à un travail titanesque auquel s'est attelée l'auteure, Élaine Audet, pour mettre au monde ce livre pertinent et bien documenté. Sa courtepointe ne prétend pas être la bible de l'amitié entre femmes – cela prendrait bien une vie pour pouvoir l'écrire – mais c'est une prise de conscience, un prise de parole sur les liens indéfectibles qui ont tissé la vie des femmes et qui la tissent encore aujourd'hui. Que ce soit à travers nos soeurs, nos mères, nos amies, la place de l'amitié féminine dans nos vies est irremplaçable, bien présente et inaliénable.

L'amitié comme mode de vie

L'idée de départ du livre est venue à l'auteure après qu'elle eut remis un questionnaire sur le thème de l'amitié féminine à plusieurs femmes de tous âges et de tous horizons. En regardant les résultats, elle s'est rendue compte que les amies prenaient une très grande place dans leur vie. Elle s'est également aperçue que les livres écrits sur l'amitié portaient principalement sur l'amitié masculine. C'est donc après cinq années de recherches et de travail que Le coeur pensant a vu le jour.

Elle commence, dans sa préface, par nous raconter chronologiquement comment l'amitié est venue dans sa vie et s'est installée pour ne plus la quitter. Pour Élaine, " Raconter nos histoires d'amitié entre femmes nous permet d'apprendre beaucoup de choses sur ces relations, sur notre façon d'agir les unes envers les autres, sur nos bons et nos mauvais coups amicaux. Plus nombreuses sont les facettes de nous-mêmes vues, partagées et reconnues par l'amie, plus l'amitié est profonde. Souvent, nous découvrons que nous possédons les mêmes qualités que nous admirons chez nos amies, et se développe alors une intimité."

Le monopole masculin de l'amitié

Longtemps, on a cru que seuls les hommes détenaient le bastion de l'amitié. Pourquoi cet élitisme ? Était-ce parce que ce noble sentiment ne pouvait être vécu par aucun être inférieur dont la femme, croyait-on, il y a de cela encore pas si longtemps ? On retrouve dans le livre quelques cas d'hommes qui ne croyaient pas les femmes capables d'amitié. Par exemple, pour Montaigne, les amitiés entre femmes étaient superficielles " parce que les femmes ne semblent pas dotées de la fermeté d'esprit nécessaire pour endurer la contrainte exercée par un lien si durable et solide. "

Pour Kant, autre philosophe, ".l'amitié virile, la seule possible, ne peut exister et durer sans une commune attraction-répulsion, sans un amour-respect égal et réciproque. Il en exclut implicitement les femmes en précisant que l'amitié véritable ne doit pas reposer sur des sentiments ni être exposée à la familiarité, sinon, elle sera à tout instant menacée d'interruption, comme il arrive habituellement chez les personnes incultes."

Heureusement, même s'ils sont rares, l'auteure souligne, dans son livre quelques auteurs qui n'ont jamais douté que l'amitié fut possible entre les femmes. D'abord, Charles Fourier, auteur de Vers la liberté en amour a été le premier à utiliser le terme féministe en 1837 et ce, avant Marx. Il constate que0 " l'extension des privilèges des femmes est le principe général de tous les progrès sociaux. " D'autres cas d'exception comme John Stuart Mill ou Engels figurent au palmarès, mais ces hommes sont loin de faire légion.

Les obstacles

Ensuite, l'auteure nous entretient de ce qui a entravé la route des amitiés féminines, lesquelles ont su vaincre ces mille difficultés rencontrées dans leur parcours à travers les siècles. Plusieurs y figurent dont l'exclusion sociale, cette censure de la part de l'Autre, la rivalité les unes envers les autres comme mode d'emploi, les filles du père, ces femmes-hommes qui ont nié et nient encore l'identité féminine. Audet énumère quelques-unes de ces dernières, telles Georges Sand, la philosophe Hannah Arendt et la romancière Mary Mc Carthy.

L'amitié entre femmes

Dans l'amitié entre femmes, coeur du sujet traité ici, l'auteure souligne le fait que " d'établir une généalogie de l'amitié entre femmes, c'est nommer celles qui ont résisté à la domesticité, au dressage, à l'enfermement, en choisissant de passer une grande partie de leur vie avec des femmes ". Parce qu'elle ne peut pas toutes les nommer, Audet en a répertorié quelques-unes, brossant un portrait des amitiés de chacune d'elles, que cette amitié soit issue de la lignée des mères, de l'amitié individuelle, de l'amitié collective, de l'amitié-flambeau, de l'amitié dans l'oeuvre, de l'amitié comme éthique, toutes témoignent d'une certaine définition de l'amitié vécue différemment ou non par les femmes envers leurs semblables.

L'expression et l'expérience de l'amitié

Finalement, Élaine Audet en arrive à la conclusion que les femmes ne définissent pas l'amitié d'après des critères différents de ceux qui inspirent les hommes, soit0 " la réciprocité, l'égalité affective, intellectuelle, sociale, la plus ou moins grande possibilité d'intimité et de reconnaissance de la personnalité de l'autre, l'équilibre entre l'attirance et le besoin d'indépendance, l'exigence de transparence et de loyauté. " La différence fondamentale apparaît plutôt dans l'expression et l'expérience de l'amitié. Elle admet également qu'il est presque impossible de dégager un consensus à partir des multiples définitions de l'amitié parce qu'elle serait " soit le modèle de toutes les relations sociales à l'intérieur de la cité, le nerf du politique, soit un refuge contre le politique. "

1 AUDET, Élaine, La Passion des mots, Montréal, L'Hexagone, 1989.

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