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N° 188 - avril 2000

Marcel Pepin, c'est le droit de grève
Jean-Claude Germain
Dans les jours qui ont suivi le décès de Marcel Pépin, on aurait pu facilement croire qu'en 1972, la population toute entière était derrière le Front commun des trois grandes centrales syndicales, la CSN, la FTQ et la CEQ.

Suffit-il de rappeler que, dans l'année qui a suivi les onze jours de grève du Front commun, ladite population a reporté le parti libéral au pouvoir, en augmentant sa députation de 68 à 101 députés.

La mémoire collective n'est ni subjective, ni objective, c'est un révélateur. Chaque fois qu'on y trempe le souvenir de Robert Bourassa, par exemple, l'image réapparaît plus floue, contrairement à celle de Marcel Pépin, qui se révèle chaque fois plus nette, comme si, avec le développement du temps, l'histoire retrouvait la mémoire de la mise au point initiale.

Aucun chef syndical n'a été plus cruellement caricaturé que le maître d'oeuvre du Front commun. " Je voulais engager le vrai combat 0 la guerre à la pauvreté. C'est pour ça que je réclamais des augmentations du salaire minimum ", confiait-il à Jacques Keable, dans son dernier rapport moral, Le monde selon Marcel Pépin (Lanctôt, 1998).

À l'heure du bilan, il n'estimait pas en avoir fait assez. " Mon plus grand regret, aujourd'hui, c'est que je pense qu'on aurait pu en faire plus, surtout pour notre classe. On a beau dire qu'on en est pas une 0 il y a des classes dans notre société et on est une classe. "

Son père était fendeur de cuir. " Il n'y en avait pas beaucoup au Québec 0 trois ou quatre. Il fendait le cuir sur l'épaisseur, avec un couteau de 27 pieds de diamètre. Son boss s'appelait Burke. De temps à autre, il se rendait à Montréal et il avait besoin de mon père pour faire des achats. Mon père parlait pas l'anglais. Fait qu'ils partaient ensemble et ils ne disaient pas un crisse de mot du voyage. " Marcel Pepin n'a jamais oublié la leçon. Il a toujours cru que, pour s'entendre, les ouvriers et les patrons devaient négocier, mais il a toujours su qu'ils n'avaient rien à se dire.

En 1973, j'ai conçu un spectacle, dans le feu de l'action, que nous avons présenté au Théâtre d'aujourd'hui, à peine un mois après que les trois chefs, emprisonnés par le gouvernement Bourassa, eurent reçu leur congé définitif. La pièce s'intitulait L'Affront commun. C'est une fable qui raconte l'histoire d'une grève générale, dirigée par les frères Grondin 0 Léon (Louis Laberge), Benin (Yvon Charbonneau) et Armand (Marcel Pepin), qui sont respectivement présidents des cols bleus, des faux-cols et des cols blancs.

À un moment donné, Armand apprend que plusieurs de ses compagnons sont dépassés, démoralisés et dégonflés et qu'ils mènent une campagne de salissage dans son dos. Excédé, Armand Grondin explose.

" J'en ai entendu de toué sorte depuis vingt-cinq ans, j'ai été traité de toué noms, communisse, socialisse, idéalisse, gros chrisse, soufleux de balloune, péteux de broue, menteur, gangsteur, manipulateur, plein de marde, ivrogne. Y en a même qui me r'prochent de jouer au boss, d'avoir la folie des grandeurs, la tentation du pouvoir et , une fois parti, d'être un establishment à moué tout seul.

Jusqu'à maintenant, j'ai tout pris, parce que j'ai toujours cru que ce qui se passait en premier, c'était l'idée qu'on défendait. Une idée facile à comprendre et à r'tenir qui doit qu'on a le droit et le devoir de descendre dans la rue, chaque fois qu'on nous conteste le droit de marcher sus l'trottoir, la tête haute.

Jusqu'astheure, j'ai tout encaissé, mais là ch'peux pas accepter que des gars, que ch'connais comme le fond de ma poche et qu'y m'connaissent depuis toujours, m'accusent d'être malhonnête parce qu'eu-z-autes, y sont Dépassés, Démoralisés, Débandés.

Quand y s'agit de mon honnêteté, chus pus syndiqué. Chus un capitaliste sauvage et vicieux. C'est mon bien. C'est ma propriété. Quand j'me lève le matin pis que j'me regarde dans le miroir, avant de r'prendre ma face de négociateur, l'honnêteté, c'est tout ce qui m'appartient encore c'est la seule illusion que j'ai pas perdue.

Ch'peux pas laisser filer cette insulte-là comme j'ai laissé passer toutes les autres. Et encore moins accepter d'apporter des preuves. Ça c'est le coup de poing qui vient après la claque sus à gueule. Mes preuves sont faites.

Niaiseux, si on veut, mais pas malhonnête ! Gros niaiseux, si on insiste, mais P-A-S mal-hon-nête ! Assez niaiseux entoucas pour y croire encore, et pour se sentir encore obligé, malgré tout ça, de rendre des comptes à des membres qui se pointent la bette aux réunions, une fois par semaine, une fois par trois ans, parce qu'ils craignent que leur union prenne des décisions anti-démocratiques.

C'est-à-dire qu'on ne fasse pas une grève uniquement pour protéger leur djob, mais pour permettre à tout not'monde de marcher la tête haute sur le trottoir.

C'est ça qu'y a de curieux avec notre démocratie 0 qu'on trouve toujours tant de gens pour la sentir menacée et la défendre, uniquement, lorsqu'on veut la rendre plus démocratique. "

Pour Marcel Pepin, le fondateur véritable du Front commun a été le gouvernement lui-même et son sauveur in extremis, le juge Pierre Côté qui l'a condamné, ainsi que Louis Laberge et Yvon Charbonneau, à un an de prison. " Le juge voulait sauver la société et démontrer l'autorité de la justice en rendant un jugement politique, qui a eu l'effet contraire, puisqu'il nous a permis d'obtenir le principal objectif du Front commun, au plan salarial, un minimum de 100$ par semaine. "

On imagine mal un général sans puissance de feu ou un président de syndicat sans moyen de pression. C'était l'avis de celui qu'on considère, d'ores et déjà, comme le plus grand négociateur de l'histoire du Québec. Tous ceux qui rêvent des formules qui remplaceraient le recours à la force pour mener à bien une négociation se trompent, ils sont naïfs ou menteurs. Il n'est pas toujours nécessaire de recourir à l'exercice du droit de grève, mais il est toujours nécessaire que votre adversaire sache que vous pouvez y recourir. On pensera à toi pour s'en souvenir, Marcel !

Le monde selon Marcel Pepin, Jacques Keable, Lanctôt éditeur, 1998

L'affront commun, une fable québécoise de Jean-Claude Germain, 1973, est inédite.

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