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1 millard 180 millions d'êtres humains n'ont pas accès à l'eau
N° 189 - mai 2000

Le renouveau syndical américain
Pierre Dubuc
André Laplante du syndicat des Métallos nous a remis le livre Ravenswood. The Steelworkers' Victory and The Revival of American Labor 1 en nous disant qu'il devrait intéresser nos lecteurs. Au Québec, il se publie très peu de livres sur les conflits ouvriers 2. La pratique est plus courante aux États-Unis. Mais Ravenswood est exemplaire parce qu'il relate un conflit qui fait date dans l'histoire du mouvement ouvrier américain par les nouvelles stratégies mises de l'avant dans le contexte de la mondialisation de l'économie.

Ravenswood est une petite "ville de compagnie " de la Virginie de l'Ouest où Kaiser a construit une aluminerie à la fin des années 1950. Jusqu'au début des années 1980, les relations de travail y étaient relativement harmonieuses dans le contexte des années de prospérité de l'après-guerre.

Les années 1980 0 des années noires

Les choses ont changé par la suite. La concurrence s'est accrue, les ventes d'aluminium ont chuté et Kaiser, comme la plupart des entreprises industrielles américaines, s'est mise à exiger des concessions de ses ouvriers. Mais le climat n'était pas à la riposte. Reagan venait d'envoyer un message clair en congédiant les contrôleurs aériens (PATCO) et en paquetant de réactionnaires le National Labor Relation Board.

Les Steelworkers of America (Métallos) auxquels étaient syndiqués les ouvriers venaient alors de subir une terrible défaite à Phelps-Dodge en Arizona. L'armée était intervenue avec ses blindés pour appuyer les scabs contre les travailleurs syndiqués et le syndicat avait perdu son accréditation. Une situation qui allait se reproduire dans d'autres conflits d'importance au cours des années 1980.

En 1989, Kaiser vend l'usine à la Ravenswood Aluminium Company (RAC), une entreprise à contrôle fermé, sans action en bourse. Les nouveaux propriétaires sont des spéculateurs à la recherche du profit rapide. Les horaires de travail sont modifiés et on oblige les travailleurs du secteur des cuves où la chaleur est intense à des quarts de travail de 16 heures, cinq jours consécutifs. Deux travailleurs meurent par suite d'arrêts cardiaques ; trois autres à cause de manquements à la sécurité dans l'usine.

Pour affronter un syndicat de plus en plus mécontent, les nouveaux dirigeants ramènent un ancien directeur, Emmett Boyle, qui s'est juré d'avoir la peau du syndicat.

Les scabs

Alors qu'on approche de la fin du contrat, Boyle fait ériger une clôture de fer barbelé autour de l'usine, construire une piste d'atterrissage pour hélicoptères et fait installer une immense plaque d'acier pour protéger les installations électriques de la compagnie.

Le dernier jour du contrat, les travailleurs sont prestement invités à vider leur casier et une remorqueuse est sur place pour évacuer les voitures du terrain de stationnement. Une escouade d'une quarantaine de gardes lourdement armés surgit, escortant des autobus remplis de scabs recrutés par la compagnie. Mille sept cents travailleurs sont mis en lock-out et remplacés par plusieurs centaines de scabs. Le conflit, qui durera vingt mois, est enclenché.

Il faut plus que des piquets de grève

Quelques affrontements avec les gardes armés servent de prétexte, comme toujours, à l'émission d'injonctions limitant le piquetage. Malgré tout, la solidarité est exemplaire. Les femmes des lock-outés forment un comité de soutien. Les marchands des environs apposent des affiches " Interdit aux scabs " et refusent de les servir. Malgré cela, lorsque George Becker, le vice-président des Steelworkers, arrive à Ravenswood, il réalise que ce ne sera pas suffisant pour faire plier les propriétaires de l'entreprise.

Becker développe un véritable plan de guerre - puisqu'il s'agit bien d'une guerre - qui emprunte aux tactiques déployées avec succès dans d'autres conflits au cours des années 1980. Il en innove même de nouvelles.

Il met d'abord sur pied une équipe de recherchistes, incluant un journaliste d'enquête et même un détective privé, pour retracer les véritables propriétaires de l'entreprise. Ceux-ci éplucheront tous les dossiers possibles, des actes de vente de terrain jusqu'à la procédure de divorce de Emmett Boyle, pour connaître ses intérêts dans la compagnie. Ils remonteront, après bien des péripéties, jusqu'à Marc Rich, un baron de l'aluminium, ayant des intérêts dans plusieurs pays. Ils découvriront que Rich est recherché par les autorités américaines pour évasion fiscale et qu'il s'est réfugié en Suisse d'où il dirige ses entreprises.

En même temps, le syndicat utilise tous les recours à sa disposition contre la compagnie devant les différentes instances administratives et judiciaires. Il amène l'OSHA (la CSST américaine) à enquêter sur les normes de santé et sécurité dans l'usine. L'entreprise sera finalement condamnée à des pénalités de 604 500 $.

Le syndicat fait également intervenir les ministères chargés de l'environnement pour enquêter sur le déversement de produits toxiques dans la rivière adjacente à l'usine après avoir mené, avec l'aide de groupes environnementaux, une campagne nationale.

Toujours sous la direction de Becker, le syndicat mène à travers les États-Unis une campagne de boycott des produits utilisant l'aluminium produit par les scabs. Pour identifier les clients de la compagnie, les grévistes suivent en voiture chaque camion sortant de l'usine jusqu'à sa destination, en prenant soin de le photographier. Puis, preuves en mains, le syndicat lance des campagnes nationales de boycott des bières Budweiser et Strohl jusqu'à ce que ces entreprises plient et acceptent de ne plus acheter d'aluminium de la RAC.

Une action mondiale

Cependant, l'action la plus spectaculaire et sans doute la plus efficace a été celle menée à travers le monde contre le financier Marc Rich. Le syndicat a décidé d'attaquer sa réputation partout où il avait des intérêts.

Les chapitres les plus intéressants du livre sont certainement ceux où les auteurs relatent les conférences de presse tenues par de simples ouvriers devant les bureaux de Rich en Suisse, ou encore leur rencontre avec des banquiers néerlandais, pour les convaincre de ne pas investir dans l'usine, ou leur participation à une manifestation monstre avec des ouvriers roumains.

Cette dernière action a conduit le gouvernement roumain à demander à Rich de retirer les actions qu'il détenait dans l'hôtel Athena de Bucarest. En Tchécoslovaquie, ils ont convaincu le gouvernement de ne pas vendre à Rich une usine slovaque.

Pour ces différentes actions, ils ont bénéficié du soutien des syndicats métallurgistes de plusieurs pays, mais aussi de parlementaires européens.

Finalement, Rich a cédé sous la pression. La production à la RAC avait chuté de 30 % et la mauvaise publicité découlant de la campagne internationale menée par les Steelworkers nuisait considérablement à ses intérêts. Le syndicat a signé une nouvelle convention collective et tous les travailleurs ont été réembauchés avec leurs pleins droits.

Épilogue

George Becker a été par la suite élu à la présidence des Steelworkers et il a apporté son appui à la candidature de John Sweeny à la tête de l'AFL-CIO et à son programme de renouveau syndical. Les tactiques développées dans le conflit de la Ravenswood ont été mises de l'avant dans d'autres conflits importants dont celui chez UPS en 1997, qui s'est terminé par une importante victoire.

De l'importance du mouvement syndical américain

On s'intéresse trop peu au Québec au mouvement syndical américain qu'on tient parfois pour une valeur négligeable. Que le taux de syndicalisation y soit d'environ 15 % (comparé à 35 % il y a quelques décennies), alors qu'il est de près de 40 % au Québec est trompeur. D'abord parce que notre fort taux de syndicalisation découle du fait que le secteur public, contrairement aux États-Unis, est presque totalement syndiqué. Si on l'exclut, pour ne considérer que le secteur privé, notre taux se rapproche du taux américain. Il y a ensuite une question d'échelle 0 15 % de la main d'oeuvre active d'un pays de plus de 250 millions d'habitants représente, en chiffres absolus, un nombre considérable de syndiqués et, par le fait même, un mouvement syndical avec d'énormes ressources.

Nous saluons souvent, avec raison, la combativité exemplaire du mouvement ouvrier français, mais nous avons également beaucoup de leçons à tirer du syndicalisme américain, dont la forme d'organisation et les conditions d'intervention s'apparentent plus aux nôtres. Ravenswood en est bon exemple.

(1) Tom Juravich et Kate Bronfenbrenner. Ravenswood. The Steelworkers' Victory and The Revival of American Labor. Cornell University Press. 1999. 245 p.

(2) Rappelons que l'aut' journal a publié en 1987 Le conflit de l'autorité, l'histoire de la grève de 11 mois de Marine Industries raconté par le président du syndicat, François Lamoureux.

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