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N° 190 - juin 2000

Le géant brésilienn en a ras-le-bol
André Maltais

Sans terre, camionneurs, indiens Pataxo



Nouvelle vague d’occupations de terres et d’édifices gouvernementaux, quasi annulation des cérémonies marquant le soi-disant 500e anniversaire du Brésil, affrontements meurtriers avec la police militaire, routes et autoroutes bloquées par plus de 500 000 camionneurs en grève illimitée; la population brésilienne exprime à son tour son ras-le-bol d’un pays littéralement gouverné par le FMI. L’unique réponse du gouvernement consiste à menacer de recourir aux lois décrétées par les militaires du temps de la dictature.

Le 2 mai, des dizaines de partisans du Mouvement des sans terre (MST) brésilien occupaient simultanément des édifices gouvernementaux (ministères des Finances et de l’Agriculture) dans une dizaine de provinces.

Ces nouvelles actions visaient à forcer le gouvernement à accélérer son programme de réforme agraire qui avance à pas de tortue. Le MST demande que plus de crédits y soient affectés (1,6 milliards de dollars au lieu des 720 millions budgétés) notamment pour ce qui est des prêts à faible taux d’intérêt pour les familles vivant déjà sur des terres occupées.

Mais, partout, le MST a dû affronter la police militaire. Dans le Parana (province du sud), par exemple, la police a stoppé un convoi de 40 autobus qui transportaient 1 500 sans terre vers la capitale Curitiba et les a attaqués avec des chiens, des gaz lacrymogènes et des fusils à balles de caoutchouc.

Bilan 0 400 arrestations, un homme tué (Antonio Tavares Pereira) et quatre personnes portées « disparues ».

Camps de fortune

Après que 400 autres membres du MST eurent occupé le bâtiment principal de l’Institut de la réforme agraire, à Brasilia, le président Fernando Henrique Cardoso ne trouva rien de mieux que d’annoncer la création d’une nouvelle force de police... spécialisée dans les conflits agraires et les occupations de bâtiments !

Pourtant, il y a au Brésil plus de 100 000 familles vivant illégalement dans des camps de fortune sur des terres appartenant à de riches propriétaires. Ces familles sont continuellement harcelées par des milices privées, même si les terres occupées sont littéralement abandonnées par leurs propriétaires. Depuis 1985, le Mouvement des sans terre défend physiquement ces pauvres gens tout en réclamant au gouvernement une plus juste répartition des terres.

Deux semaines avant la vague d’occupations du MST, celui-ci avait participé activement aux protestations populaires contre les célébrations officielles marquant le 500e anniversaire de la « découverte » du Brésil par l’explorateur portugais Pedro Cabral.

Flop monumental

Mené par les indiens Pataxo et plus de 180 autres tribus indiennes, ce vaste mouvement a transformé en échec les célébrations co-présidées par le président Cardoso et son homologue portugais Jorge Sampaio. À tel point que celles-ci ont été réduites à six heures alors qu’elles devaient originalement durer trois jours ! Honteux, le président portugais s’est cru obligé de préciser que l’idée des commémorations ne venait pas de son gouvernement mais de celui du Brésil !

En fait, le « clou » des festivités survint le 22 avril lorsque 300 agents de la police militaire chargeaient une marche pacifique de protestataires en route vers Porto Seguro, lieu des célébrations officielles ! Cela se passa avec une telle violence que, plus tard, le président Cardoso s’excusait des « excès » commis par la police.

Tuerie policière

Seulement trois jours plus tôt, la police avait blessé 18 marcheurs du MST qui commémoraient le quatrième anniversaire d’une tuerie policière impunie survenue à Eldorado dos Carajas.

En 1996, en effet, 19 membres du MST avaient péri sous les balles lors d’une autre manifestation pacifique dans la province de Para. Quatre ans plus tard, aucun des 155 policiers ayant ouvert le feu n’a été traduit en justice en dépit du fait que les télévisions du monde entier aient montré des images de cette tuerie!

Devant les dignitaires et les journalistes étrangers, le président Cardoso lançait toutefois les cérémonies du pseudo 500e anniversaire du Brésil en décrivant les protestataires de « victimes d’un passé d’esclavage, d’oligarchie et de patriarcat qui, même aujourd’hui, pèse lourdement sur la société brésilienne et en fait une des plus injustes du monde ».

Réparation tardive

Le président ajoutait comprendre « l’authenticité du drame social vécu par les travailleurs sans terre », admettait « l’élimination des Indiens » et promettait d’accélérer le processus de démarcation des réserves indiennes, mesure qu’il a aussitôt qualifiée de « réparation tardive ».

Mais la police militaire n’est sans doute pas d’accord avec le chef du pays, elle qui se permettait, début avril, d’entrer illégalement sur les terres des Pataxo à Coroa Vermelha et d’y détruire un « monument à la résistance » érigé par les Indiens. Le monument, représentant un Indien debout sur un socle ayant la forme de l’Amérique latine, avait été édifié aux côtés d’une croix en acier géante plantée deux semaines auparavant (le 17 mars) par les autorités dans le cadre des préparatifs du 500e anniversaire.

En tout, des dizaines de ces constructions illégales ont été ordonnées par l’état et érigées au milieu des territoires indiens comme autant d’évidentes provocations.

Cardoso puise dans l’arsenal de la dictature !

Depuis deux mois, le président Cardoso prépare le terrain à des mesures musclées contre les « sans terre » qui, au cours des 15 dernières années, se sont avérés être l’organisation la plus capable de mobiliser les forces progressistes du pays.

Après avoir traité à la télévision nationale le MST de « fasciste » (Comment ensuite ne pas avoir recours à la manière forte contre des « fascistes » ?), Cardoso ressuscite maintenant l’ancienne « Loi de sécurité nationale ».

C’est en vertu des dispositions de cette loi, vestige jamais aboli de la dictature militaire des années 1964-1985, qu’après avoir été arrêtés le 2 mai, une cinquantaine d’activistes du MST sont toujours détenus et que les invasions de terres improductives sont désormais passibles de sanctions.

Mais les protestations fusent de partout et parfois de sources étonnantes. Ainsi, le directeur du Barreau brésilien, le gouverneur de la province de Sao Paolo, Mario Covas, le ministre du Développement agraire, Raul Jungmann, même le général Alberto Cardoso, chef du Cabinet de sécurité nationale, et le syndicat des 12 000 policiers fédéraux relevant directement du ministère de la Justice, se sont tous élevés publiquement contre le recours à la Loi de sécurité nationale.

Tous ces opposants peu habituels ont qualifié les menaces et les mesures du président Cardoso de « typiques de gouvernements militaires », dénonçant l’erreur consistant à « régler une question sociale - la lutte pour un partage des terres plus égalitaire - en usant de tactiques policières, voire militaires ».

Deuxième grève nationale des camionneurs en moins d’un an !

Le 1er mai, les camionneurs brésiliens déclenchaient une grève nationale réclamant des réductions de péage et des mesures de protection contre la hausse de la violence criminelle sur les autoroutes nouvellement privatisées.

Avec des réseaux ferroviaires et fluviaux (transport par barges) déficients, le Brésil doit confier 70 % de son transport intérieur aux camions, rendant ces derniers indispensables à tous les secteurs de l’économie. Si bien que, quatre jours seulement après le début de la grève, plusieurs grandes villes comme Rio de Janeiro commençaient déjà à manquer d’essence et de denrées alimentaires périssables.

Même des provinces à vocation agraire comme le Mato Grosso do Sul dépendent maintenant d’autres régions pour s’approvisionner en produits alimentaires, puisqu’elles exportent à l’étranger la plus grande partie de leur production !

Les leaders syndicaux avaient promis de ne pas répéter les blocages routiers monstres de juillet dernier, en plusieurs endroits, mais les grévistes ne les ont pas écoutés, fatigués qu’ils étaient des promesses non tenues.

Inspecteurs

En effet, en juillet dernier, après dix jours de grève, les camionneurs s’étaient vu promettre une baisse des péages autoroutiers et l’élimination de la corruption dans les rangs de la police routière et des inspecteurs de camions.

Mais, selon Nelio Botelho, leader du Mouvement syndical des camionneurs brésiliens, presque un an plus tard, absolument rien n’a changé !

Bien plus, au début de la seconde grève, le président Cardoso répondait toujours par des menaces déclarant que « la police va empêcher les pénuries » et que si les désordres se poursuivaient, cela « pourrait mettre en danger les institutions démocratiques du pays ».

Mais les 500 000 camionneurs poursuivent la grève malgré une concession de dernière minute du gouvernement qui a consenti à négocier avec les entreprises dont les marchandises sont transportées pour qu’elles remboursent elles-mêmes les coûts des péages.

De quasi-inexistants qu’ils étaient avant les privatisations, ces péages sont passés à trois reals (2,40 $) par essieu, grugeant les maigres profits de la grande majorité des camionneurs. De plus, un camionneur est victime d’un assaut toutes les dix minutes sur les routes du Brésil.

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