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N° 190 - juin 2000

Car mon histoire est un rendez-vous manqué
Jean-Claude Germain
Doit-on se réjouir ou s’inquiéter de cette brusque retombée en enfance ? Peut-on y reconnaître le début d’une nouvelle phase dans l’évolution de cette longue maladie de l’oubliance qui affecte notre mémoire collective ? Le vieillard qui ne se souvient pas d’où il vient ni où il va, ne se rappelle-t-il pas souvent avec acuité de ce qui est arrivé, il y a plus de 150 ans en l’occurence ?

Cette lucidité retrouvée est-elle le fruit du hasard ou celui d’une résonance historique qui se fait entendre au moment précis où nos tendances collectives à l’amnésie et à la fabulation ont pris des proportions épiques ?

La révolution tranquille n’a pas eu lieu

Il y a peu, lors du colloque qui s’est tenu à l’UQÀM pour marquer le 30e anniversaire de la Révolution tranquille, on apprenait que son père n’était pas Jean Lesage mais Adélard Godbout, ce que le prochain film de son neveu Jacques nous confirmera sans doute.

C’est déjà fort de café ! Mais cela n’a pas empêché Raymond Garneau, qui était pourtant secrétaire de Lesage à l’époque, d’en rajouter sur la déclaration partisane de Stéphane Dion, en faisant remonter, pour sa part, le début de la dite révolution à Alexandre Taschereau.

Son Excellence John Ralston Saul aurait-il été invité, n’était-ce que dans le cadre d’une tribune téléphonique, qu’il nous aurait sûrement appris que le Grand changement a débuté avec Louis-Hippolyte La Fontaine. Et pourquoi pas avec Lord Durham ?

Si la Révolution tranquille a eu lieu - ce qui n’est pas une certitude pour les révisionnistes, les Québécois n’y sont pour rien - ce qui est une évidence pour les fédéralistes. Pour les premiers, elle n’est guère plus que la conséquence d’un mouvement mondial de libération des peuples. Et pour les seconds, d’un vent de démocratie qui soufflait d’Ottawa, comme c’est le cas présentement. Nous nageons en pleine crise de remémoration délirante.

Bienheureux celui qui sait perdre

À cet égard, le 20e anniversaire du Référendum de 1980 s’est avéré encore plus avancé dans le comportement hystérique. Le seul souvenir, semble-t-il, qu’on ait gardé de l’événement, est une image d’Épinal obsessionnelle, celle de René Lévesque qui invite inlassablement ses partisans à accepter leur défaite.

À première vue, jamais n’aura-t-on autant perdu avec autant de noblesse, d’élégance, dixit Claude Charron, de classe et d’abnégation ! Jamais perdant n’aura été plus magnifique ! Surtout si on le compare, redixit Claude Charron, à un mauvais perdant comme Jacques Parizeau. Et pourtant ?

Retourner contre soi la violence légitime de son dépit, de sa colère et de son amertume, par peur de l’assumer, n’est-ce pas le propre des victimes et des colonisés ? À quoi cela sert-il de repasser sans fin l’image de notre désarroi sinon à masquer une réalité qui est tout autre !

René Lévesque est mort du chagrin de s’être cru le seul responsable de notre échec collectif. Et personne n’a rien fait pour l’en détromper, parce que cela arrangeait tout le monde, ses amis, ses partisans, ses détracteurs et ses ennemis.

Une histoire inventée par Robert Nelson

Puisque de toute évidence, nous sommes atteints du syndrome de Korsakoff, l’amnésie des faits récents, le moment est propice pour confronter tous ces nouveaux souvenirs des Troubles de 1837-1838 qui semblent resurgir à point nommé. N’était-ce que pour nous permettre de nous libérer d’une autre image obsessionnelle 0 celle de la fuite de Louis-Joseph Papineau avant la bataille de Saint-Denis. À l’exception de quelques fidèles, est-ce qu’elle n’aurait pas aussi arrangé un peu tout le monde ?

Louis Perrault fait partie des patriotes qui se sont réfugiés au Vermont pour échapper à la Répression de 1837, qu’il ne faut pas confondre avec l’Insurrection de 1838. Avant de fuir vers la liberté, Perrault était journaliste et imprimeur du seul journal patriote et républicain de langue anglaise à Montréal, le Vindicator.

Ses lettres, présentées et annotées par Georges Aubin, ont le cachet d’une chronique journalistique qui cherche à établir, ou plutôt rétablir les faits. Entre autres, sur la présumée défection de Papineau à Saint-Denis.

Voici donc à peu près ce que j’ai été obligé de réfuter, écrit-il au docteur O’Callaghan, le 10 juin 1838. Robert Nelson prétend avoir une lettre de Wolfred (son frère), de la prison, qui lui dit que « Papineau & O’Callaghan conduct has been the conduct of dastardly cowards » ; que M. Papineau tremblait et sanglotait le matin de la bataille, qu’il disait à Wolfred 0 Mon cher je ne puis voir verser le sang ! ; (...) puis que M. Papineau a été acheté par les Anglais, qu’il a vendu ses compatriotes.

Dimanche dernier, poursuit Perrault, Robert Nelson m’avouait qu’il y avait encore moyen de se procurer des ressources pour l’émancipation du pays. Mais malheureusement, il ne pouvait rien obtenir avec son crédit seul, que les gens seraient disposés à faire des avances, si M. Papineau paraissait. « -Eh bien, lui dis-je, pourquoi donc tant en dire contre un homme qui peut rendre des services si éminents ? » En février 1838, le chef des patriotes ne s’est pas engagé à ses côtés pour l’expédition d’Alburgh (Déclaration d’indépendance) et Nelson se venge.

Papineau n’a pas changé

Quelques semaines plus tard, Perrault trace le portrait de celui qui va reprendre à son crédit les accusations inventées par Robert Nelson. L’ami La Fontaine n’a pas changé dans son voyage d’Europe, rapporte-t-il à O’Callaghan le 23 juin 1838, il est toujours plus fin que les autres, il a toujours un meilleur jugement. Sa fatuité et sa vanité personnelle est de plus en plus insupportable. Il regrette de ne pas être allé trois ans plus tôt en Angleterre. Il aurait prévenu les désastres de l’hiver dernier. Il est maintenant bien brave. Les autres ont lancé le peuple dans l’abîme et se seraient sauvés. Mon avis a toujours été que M. Papineau avait tort de faire cas de cet ambitieux (...) J’espère que les moyens qu’il emploie n’en imposeront pas à nos amis et encore moins au peuple.

Perreault a vu juste, malgré lui. Dix ans plus tard, l’ambitieux est copremier ministre et chef des réformistes. Sous l’Union, Louis Hippolyte La Fontaine est l’homme de la situation. Papineau est rentré d’exil, il a été élu à la Chambre et à son propre dire, il est le même en tout. C’est vrai.

Pour le discréditer dans l’opinion populaire, Wolfred Nelson lui-même accrédite l’histoire inventée par son frère. Moins Papineau change, plus il importe qu’il se soit enfui à Saint-Denis.

C’est la fonction des images obsessionnelles 0 occulter la réalité d’un événement ou la raison d’être d’une personne. Autrement dit, Papineau ne cessera de s’enfuir de Saint-Denis que le jour où le Québec aura fait son indépendance.

Lettres d’un patriote réfugié au Vermont

Louis Perreault

b; Méridien, 1999

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