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Comment ça trop de commandites ?
N° 210 - juin 2002

On peut sortir une sculpture de l’Est, mais…
Jean-Claude Germain
Le déménagement projeté de La Joute n’est pas seulement la goutte d’eau proverbiale, c’est la fontaine elle-même qui, après un séjour de vingt-six ans à l’ombre, sort de sa vasque pour nous rappeler qu’au Québec, lorsqu’on ne détruit pas carrément les monuments, on les cache pour être sûr de mieux les oublier.

Dans presque tous les pays du monde, les monuments publics sont par nature la face visible de la culture et de son importance relative dans la vie des gens. Force nous est de constater qu’au Québec, l’état généralement pitoyable des monuments est la traduction d’un mépris atavique pour l’art et les artistes. Peu importe les discours qu’on puisse faire pour prouver le contraire, c’est ce qu’on fait et surtout ce qu’on laisse faire qui parle haut et fort.

La mort ouvre toutes les portes

La journée des funérailles de Jean-Paul Riopelle, le cortège qui suivait sa dépouille nationale s’était à peine mis en branle qu’on apprenait déjà officieusement que La Joute, une de ses œuvres, allait quitter sous peu le site du parc olympique pour connaître un meilleur sort. Comme si on se devait de confirmer encore une fois qu’au Québec, les artistes semblent avoir une raison d’exister qu’à partir du moment où ils sont bel et bien morts.

Une fois le sculpteur dans le trou, sa fontaine monumentale, nous assurent les défenseurs de sa relocalisation dans une lettre au Devoir (24 mai 2002),aura enfin droit à un emplacement plus prestigieux, plus touristique, plus international et surtout plus à l’Ouest, donc, soutient le même aéropage, plus accessible à tous les Montréalais et à tous les visiteurs de la métropole.

Au cœur de nulle part

La future place que ses promoteurs identifient au cœur de la cité (rien de moins) et à tort, au centre-ville, est située à l’intersection des rues Saint-Antoine et Beaver Hall, donc dans le bas de la ville comme tout le vieux Montréal. À l’exception de l’émeute Gavazzi en 1853, un affrontement extrêmement violent entre Irlandais catholiques et protestants qui a fait quinze morts et une quarantaine de blessés graves, c’est une sorte de nulle part sans aucune personnalité culturelle qui n’a jamais été et ne sera jamais un carrefour. Ce n’est pas plus dans sa nature que dans celle de son voisin le square Victoria d’être une place publique. En somme, la seule qualité du lieu est de ne pas être dans l’Est.

Le Quartier international de Montréal travaille sur ce projet depuis deux ans, nous annonce-t-on aujourd’hui. Si ledit projet était dans l’air il y a un an, les membres de la défunte Commission de toponymie de Montréal, dont je fus, n’en ont pas eu vent lorsqu’ils ont répondu à une commande du Comité exécutif de trouver un toponyme pour désigner une place que les promoteurs avaient déjà baptisé d’un nom de leur cru 0 la place du Palais.

Je me souviens que parmi les divers noms envisagés, nous avions retenu la place des Voyageurs qui rappelle les fondements du commerce montréalais, la traite des fourrures, et son caractère international incarné par les Voyageurs, truchements et coureurs des bois, qui parlaient les diverses langues des nations amérindiennes.

À aucun moment dans nos discussions, il ne fut fait mention d’un quelconque projet de monument et encore moins de la relocalisation d’une sculpture-fontaine de Jean-Paul Riopelle. On peut vraisemblablement croire qu’auprès des autorités politiques, la disparition de l’artiste tombait à point pour les convaincre de la pertinence de déménager un ensemble monumental d’Est en Ouest. Après des funérailles nationales, qui peut s’opposer à l’érection d’une fontaine-mausolée qui consacre la gloire d’un artiste, lequel, dieu merci, n’est plus là pour constamment changer d’idée ?

Mais rien n’y fera, fontaine-sculpture ou pas, le lieu de sa relocalisation demeure et demeurera insignifiant. Il n’est fréquenté et fréquentable que de neuf à cinq, du lundi au vendredi, et la présence d’un nouveau palais des Congrès ne fera qu’augmenter la désertification du secteur. À cette hauteur, dès qu’on met le pied sur les trottoirs des rues Saint-Antoine, Beaver Hall ou University, on est saisi du besoin irrépressible de retrouver un monde habitable rue Saint-Jacques ou Notre-Dame. Encore une fois, la seule qualité qu’on puisse trouver au lieu, c’est de ne pas être situé dans l’Est.

La Joute ? Connais pas

Le 15 mai dernier, devant la cinquantaine de personnes réunies pour la conférence de presse du Comité qui s’oppose au déménagement de La Joute, Gilles Vigneault avouait que même s’il a déjà eu l’occasion de s’entretenir de l’œuvre avec son ami Riopelle, c’était la première fois qu’il avait le plaisir de la voir. Et c’était également une première pour Armand Vaillancourt, Guido Molinari qui est pourtant un résident du quartier et Andrée Ferretti.

Pour ma part, j’ai appris l’existence de La Joute en même temps que son déménagement appréhendé comme la grande majorité des représentants des divers organismes culturels, économiques et communautaires d’Hochelaga-Maisonneuve, lesquels étaient présents à la conférence de presse et appuient l’action du Comité.

Il faut dire qu’en nous accordant la permission de franchir la barrière de plexiglass qui en temps normal bloque l’accès au jardin de son président, la RIO nous accordait un rare privilège, celui de pouvoir s’approcher de l’œuvre de Riopelle et la contempler sous tous ses angles. Peu d’usagers de la sortie de métro qui jouxte le jardin du président (à l’angle Nord-Est de De Coubertin et Pie ix) pourraient vous indiquer où se trouve la fontaine-à-Riopelle.

Faites confiance au Mac pour égarer les œuvres d’art

Le grand responsable de cette occultation est le Musée d’art contemporain, propriétaire de La Joute depuis vingt-six ans. Confier une œuvre à la garde du MAC comme placer une personne sous la protection de la Curatelle publique, c’est l’exposer à ce qu’on l’égare on qu’on l’oublie carrément.

C’était déjà une honte que le Mac se désintéresse d’une œuvre majeure pendant plus d’un quart de siècle. C’en est maintenant une autre aussi grande qu’il la refile en douce à une corporation pour éviter à cette dernière le trouble d’en commander une nouvelle à un artiste vivant.

On se plaît à répéter, pour justifier le déménagement, que Riopelle n’a pas conçu sa fontaine pour le stade Olympique. C’est objectivement vrai sauf que le hasard objectif si cher à ses amis surréalistes a voulu que le titre original de l’œuvre soit Le jeu du drapeau, un nom qui a été écarté en 1976 parce qu’il portait à confusion avec celui du maire de Montréal.

Le jeu du drapeau ? Ça on connaît

Le jeu du drapeau n’est pas une discipline olympique. En revanche, c’est un sport qui a été pratiqué jusqu’aux années soixante dans toutes les cours d’école et dans tous les parcs de l’Est. Avant que le père De la Sablonnière prenne les choses en main pour organiser les sports d’équipe, c’était même souvent le seul.

Le jeu du drapeau ne se retrouve pas innocemment au pied de la Tour olympique qui demeure la principale attraction touristique montréalaise. À l’ombre du stade, c’est le pied de nez de l’Est aux vertus internationales de l’olympisme. Un immense artiste a choisi d’évoquer le souvenir d’un jeu de sa jeunesse sur le Plateau. La Joute est parfaitement à sa place là où elle est.

L’opposition du Comité, et à travers lui celui de toute la population d’Hochelaga-Maisonneuve, ne se limite pas à vouloir empêcher un hold-up culturel mais à profiter du fait que la fontaine est sortie de sa vasque pour exiger qu’on donne à l’œuvre de Riopelle tout son rayonnement dans son milieu naturel.

On peut sortir l’artiste de l’Est, mais on ne pas sortir l’Est de l’artiste. Et dans le cas présent de son œuvre. Le mépris culturel prend plusieurs formes. Une des plus répandues dans les milieux politiques et économiques du Québec est de croire que les pyramides ont été construites pour créer de l’emploi, que les jardins de Versailles ont été conçus pour attirer les touristes et que la grande culture ça existe pour la visite et la grande visite.

C’est la pensée qui inspire les promoteurs du projet de déménagement dans un lieu qui, comme le soulignait un peu courtement Paul Toutan, n’est qu’à dix minutes de métro du stade Olympique. Ce qui, peut-on lui faire remarquer, est également vrai dans l’autre sens. En somme, le Quartier international des affaires inviterait les gens de l’Est à venir admirer ce qu’il leur aura volé. C’est le syndrome du Golden Square Mile à l’état pur.

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