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N° 190 - juin 2000

La solution à la pauvreté 0 enrichir les riches
Michel Bernard
La Presse à Desmarais nous a rapporté, sur deux jours consécutifs s’il vous plaît, la variante de la logique capitaliste que le professeur Pierre Fortin ressassait à l’Alliance des manufacturiers1. Le thème en était 0 « Il faut aller plus vite ! » Les moyens 0 les faveurs fiscales aux riches dans l’épargne et l’investissement, la déréglementation, la privatisation et le recul de l’État.

Mélange de boule de cristal et de calculs sans doute, Pierre Fortin promet que, si nous suivons sa recette de croissance, nous aurons rejoint l’Ontario en 2 020, « à moins que l’Ontario ne nous imite », ajoute-t-il. Le système de Fortin est clos sur la croissance devenue fin en soi et il est incapable de nous dire quand notre effort de croissance sera achevé.

Après l’Ontario, les États-Unis et l’Irlande

Une fois l’Ontario rejoint, ce sera au tour des États-Unis ou encore de l’Irlande qui vient de déclasser la Nouvelle-Zélande comme nouveau chouchou néolibéral avec, nous dit Fortin, ses 12,5% d’impôt global effectif des compagnies contre 31 % au Canada.

Nous constatons combien nous sommes allés jusqu’au bout de l’égarement en consacrant 3,5 % de plus du revenu intérieur aux impôts et taxes de tous genres que l’Ontario (42 % contre 38,5 %). Finalement, lors de l’apparition de Fatima, le message secret était 0 « Pauvre Québec ! »

Fortin en appelle à l’« accession à la maturité », un procédé de la rhétorique néolibérale pour présenter notre façon d’agir solidairement et communautairement à travers l’État comme une dépendance, une sorte d’enfance ou une forme de lâcheté de la part de ceux qui ne veulent pas aller à la guerre économique. Il en appelle à la fin de la « vieille culture de la protection et de la dépendance qui marqua notre adolescence économique... ». Bien entendu, l’âge adulte, c’est l’avènement du règne du marché.

Épargne et investissement plutôt que consommation

Pierre Fortin nous rappelle qu’épargne et investissement sont les deux ingrédients de la guerre économique. Le bolide file déjà à 200 km/h 0 les compagnies ont augmenté leurs profits de 25 % l’an dernier. La Banque du Canada prévoit de 4 à 4,5 % de croissance pour l’an 2 000 et parle de hausser les intérêts pour contrer la surchauffe, l’inflation. Ce n’est pas assez vite ! À ce rythme, il faudra un interminable 16 ans pour doubler la production. Après notre « dépendance », il fustige notre désinvolture; nous vivons, dit-il, un « gros party » de consommation sans épargne, une « illusion ». Avec notre petit taux d’épargne de 6 %, nous privons les entrepreneurs de capitaux, et notre argent passe en biens de consommation plutôt qu’en machines et équipements de production.

Le professeur Fortin nous demande de détourner notre regard de la consommation pour investir, mais la finalité demeure une consommation encore plus effrénée plus tard. On ne gonfle pas une machine de production sans anticiper une plus grande consommation. Pour vendre sa salade, il affirme que l’élimination de la pauvreté passe nécessairement par l’augmentation de la croissance. Pourtant, la formule n’est pas automatique 0 aux États-Unis, 35 millions de pauvres côtoient les multimilliardaires. Jouant sur toutes les cordes sensibles, il ajoute que c’est nécessaire pour construire un « pays français dynamique », de même que pour les jeunes qui devront vivre avec les baby boomers retraités, par suite du vieillissement de la population.

Déduction d’impôt pour riches

Comment faire pour aller plus vite et rattraper l’Ontario dont le niveau de vie serait supérieur de 14 % au nôtre ? Accorder des faveurs fiscales aux détenteurs de capitaux... Pour gagner cette course, qui se terminera contre un mur, cet économiste « pressé » préconise de dériver la consommation vers l’épargne en permettant de la déduire du revenu imposable. Le rendement de ces épargnes serait aussi à l’abri du fisc. Il appelle ça joliment du nom de régime enregistré d’épargne illimité, un REEI. En fait, l’impôt serait reporté aussi longtemps que les fonds ne seraient pas retirés pour fins de consommation.

Le fait que les REER actuels ne soient pratiquement pas utilisés est la preuve que la déduction fiscale des épargnes ne profiterait pas au monde ordinaire. Comme le revenu disponible et les taux d’imposition des riches sont plus élevés, ce sont eux qui ramasseraient le magot des réductions d’impôt du REEI à Fortin. En renonçant à une consommation marginale, le bien nanti récolterait une belle déduction d’impôt. Le riche, qui s’achète une plus grosse Mercédès plutôt que d’épargner, ne pourra déduire ce montant de son revenu imposable sous forme d’épargne. Fortin en tire un sophisme0 son système pénalise la consommation, c’est un impôt sur la consommation, mais aux taux progressifs de l’impôt sur le revenu. Pauvres riches forcés d’épargner pour reporter l’impôt !

Évidemment, comme tous les économistes admettent que les riches épargnent déjà beaucoup, le REEI à Fortin ne fait que leur accorder un cadeau fiscal pour de l’argent qu’ils auraient de toute façon épargné. Ça, il n’en parle pas. Son public de « manufacturiers » salivait déjà aux propositions de l’universitaire-partenaire. Par contre, un programme gouvernemental comme le revenu minimum garanti est condamnable pour Fortin parce qu’il servirait à la consommation plutôt qu’à la production.

Amortissement fiscal à 100 % la première année

Une fois que le bien nanti aurait déduit son épargne de son revenu imposable, que ferait-il de son argent ? Il irait chercher une autre déduction d’impôt en investissant. Car, pour encourager l’investissement, Fortin propose une déduction fiscale (amortissement fiscal) à 100 % la première année de tout investissement pour de l’achat de matériel de production, des tournevis jusqu’aux moulins à papier en passant par les camions. Michel Chartrand, qui s’indigne du phénomène des reports d’impôts, en aurait une attaque. On parle carrément de dizaines de milliards de plus en impôts reportés par les entreprises.

Évidemment, le tableau ne serait pas complet sans la panacée de la privatisation. Fortin demande donc la vente des actions d’Hydro-Québec aux bien nantis pour payer la dette. Bernard Landry ne dit pas non à la privatisation de la vache à lait; il est d’accord avec le principe, mais trouve que c’est prématuré... On va attendre, car après avoir tassé la Régie de l’énergie, il y aura augmentation des profits, donc de la valeur de l’action.

Déréglementation et sous-traitance

La droite montante, prenant prétexte de la concurrence multipliée par la mondialisation, exige de passer par-dessus les réglementations. Installer un centre de transbordement de déchets dans un quartier résidentiel, dézoner des milliers d’hectares de terre agricole pour un centre commercial, édenter la Régie de l’énergie, utiliser la voie rapide pour accueillir le NASDAQ, etc. Il est évident que nous sommes à la veille d’une vaste campagne de déréglementation. Pas étonnant que notre preacher économiste nous décrive l’ennemi comme étant la réglementation dans l’environnement, les normes du travail, le « harcèlement bureaucratique » qui contrarie l’ordre spontané du marché, etc. Ces bons samaritains de la croissance rapide ne peuvent même plus raser tranquillement les forêts, vider les océans ou construire des barrages privés sans se livrer à des formalités.

Évidemment, il s’oppose à la limitation de la sous-traitance dans les lois du travail au Québec. Mettre les vassaux en disponibilité par la sous-traitance libre serait nécessaire à la « flexibilité » de l’économie, au sacerdoce de la croissance. L’insécurité est, selon leur credo, source d’innovation.

Un nouveau totalitarisme à base économique

Dans l’ordre des finalités humaines, l’économie est l’infrastructure qui nous permet d’accéder à des choses plus élevées. Cela ne veut pas dire une croissance plus rapide. Quand on est déjà prospère, comme nous le sommes au Québec, le bien-vivre consiste à partager et à passer à autre chose.

Mais la montée de la droite nous apportera de plus en plus de ces appels à la mobilisation générale pour jeter l’État, ses réglementations et ses impôts par la fenêtre au nom de la croissance effrénée. C’est la nouvelle machine totalitaire du capital qui « varlope» les cervelles à la journée longue comme le faisait ailleurs le totalitarisme d’État.

1. La Presse, 10-11/05/00

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