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N° 190 - juin 2000

André « Dédé » Fortin
Paul Rose
J’ai parlé à « Dédé », que j’appelais André, pour la dernière fois samedi autour de midi, deux jours avant... Nous avons jasé de choses et d’autres, du spectacle bénéfice de l’aut’journal, du message que notre petite famille lui avait enregistré sur son « répondeur » à minuit le soir du jour de l’An. Il m’a paru détendu, un peu moins volubile qu’à l’habitude, mais il n’était pas encore midi... Depuis, plus rien pour toujours, sauf ses albums incontournables et des souvenirs, dont cette entrevue d’avant le tragique et combien profond enregistrement de Novembre.

Cachez ce sein que je ne saurais voir ! Chez les Colocs, ce serait plutôt le contraire. Dire, chanter, crier plus et plus fort ce que tout le monde pense tout bas ou parfois même tout haut. Ou même pas du tout - pas encore du moins ! La parole des sans-culottes, des poitrines à l’air, branchés comme débranchés. Bref, de cette masse grandissante d’éclopés et d’exclus victimes de la mondialisation du capital... et de la miniaturisation du monde ordinaire, des peuples, de la société. On est bien loin du discours à la mode !

« Le monopoly, ça va faire », me lance d’entrée de jeu André Fortin, le leader du groupe. Dans son collimateur 0 les banques dont parle si souvent Léo-Paul Lauzon dans nos pages (qu’il lisait assidûment); les Péladeau de la terre, ceux-là même qui signent le monde en signe de piastres ; ceux qui transforment la planète en « centre d’achat »... Tous ces grands promoteurs démolisseurs de « rues principales », comme à Normandin, petit village du Lac Saint-Jean, derrière lequel, loin dans les terres et les rangs, André, dixième enfant d’une famille de onze, a vécu toute son enfance.

Le porte-parole des Colocs, la voix des sans-parole, n’y va pas avec le « do » d’la cuiller. La gamme au complet y passe ! L’auteur-compositeur et chanteur du groupe est en pleine effervescence derrière un café tiède et des rôties retroussées aux bananes dans un petit restaurant du coin. Le Doux Paradis, pour ne point le nommer. Un petit bled sympathique, débordant de chaleur humaine, comme seuls les p’tits bleds moins une étoile peuvent l’être.

« C’est bien l’fun de jouer au Monopoly, reprend-il, mais à un moment donné, faut arrêter la game pis remettre l’argent dans le pot. Un point, c’est tout ! »

La tranquille détermination

Ce qui surprend en entrevue chez le « André Fortin » de tous les jours, c’est à la fois la détermination et la détente, le calme et l’humour tendre. Une douceur de dire, même les mots les plus graves sans élever la voix d’un décibel. Parler, s’indigner, revendiquer 0 pour lui, tout ça se fait sur le ton de la confidence, ou presque. Il faut tendre l’oreille souvent. Le cri, il garde ça pour la scène, la chanson, quand la musique se déchaîne, se défoule du trop-plein des frustrations quotidiennes d’un monde où l’humain a de moins en moins de place.

La détermination, ça lui est venu surtout au cégep de Saint-Félicien, après la rencontre de ses premiers profs « m-l » en sciences politiques. Après donc une certaine prise de conscience sociale de la grande noirceur de l’univers, de l’exploitation, de la misère humaine qui se cache derrière les réussites officielles de l’Histoire. D’un naturel plutôt optimiste jusque-là, soudain tout s’écroule et devient sombre. Il en perd même le sourire pendant un certain temps. Il « débarque » à Montréal révolté, presque punk.

Pour le reste, le calme, la détente, le sourire, la joie de vivre, c’était là bien avant le cégep. Et c’est revenu après. Après la gestation Colocs. Quand la complexité de la vie, du monde, lui a traversé la peau, en d’autres tons que le noir et blanc.

Quand notamment il a été amené à la direction des Colocs. « Diriger, c’est quelque chose », dira-t-il. « Une exigence de tous les moments, surtout, quand il s’agit de diriger démocratiquement. Prendre les bonnes décisions, ne pas laisser pourrir les choses. Ça demande beaucoup de générosité quand, ensemble, on cherche à garder l’amitié, à améliorer les rapports humains, à susciter la participation, la création, le dépassement. » Il essaie de bien faire les choses... « Faut pas que tu craques, avoue-t-il, tu peux pas, quand tous les musiciens se vident littéralement 0 tout ça se tient ensemble. »

S’en sortir ensemble

Une cohésion de groupe et des convictions qui font fuir les contradictions au quotidien. Ainsi se satisfait-il de peu, sinon de l’essentiel 0 la musique, un poncho, la parole, le sort du monde ordinaire, s’en sortir avec les autres... Il vit dans un logement modeste, dans le premier bâtiment locatif en béton de Montréal, une structure espagnole qui manifestement a beaucoup souffert de nos hivers nordiques (murs lézardés, béton éclaté, des logis condamnés et placardés de contre-plaqué).

Colocs, ce n’est donc pas qu’un beau mot pour le groupe musical. C’est d’abord une réalité pour chacun des membres, sinon pour une génération entière. Ils ont même squatté pendant plusieurs mois trois logements qu’ils ont transformés en studios de fortune. Quant à leur « fortune », justement, ils se considèrent « chanceux » s’ils tirent 250 $ par membre par spectacle. Alors même que l’intermédiaire de l’intermédiaire va en chercher 2 000 $ !

Une situation que André Fortin ne fait pas que dénoncer 0 il est en voie de la corriger avec d’autres, en particulier avec une complice du milieu du théâtre. Pour lui, l’équité dans le travail des artistes, c’est essentiel. C’est toute la question de l’accessibilité au public qui est remise en cause. Actuellement, le seuil de rentabilité en tournée à 18 $ le billet, c’est trop élevé 0 il faut arrêter de faire le jeu des intermédiaires, aussi capitalistes qu’inutiles, qui gardent l’information pour eux, qui font des choix pour tout le monde, qui rendent difficile le contact humain, qui bloquent les voies, etc.

S’en sortir ensemble, ça devient chez lui et son entourage une deuxième nature, une façon de voir et de revoir les choses, une manière d’être...

Ainsi en a-t-il été quand le groupe a décroché une subvention de 25 000 $ d’une multinationale de Toronto pour faire un vidéoclip. Plutôt que d’investir dans la technique « glamour » déjà largement sous-traitée et contrôlée par les « Majors » américains, les Colocs ont loué une petite caméra HI-8 et consacré la majorité des sommes à l’embauche de prestataires de l’aide sociale.

« Le glamour, glisse-t-il, sourire en coin, ça fait peut-être bander, mais ça dure pas longtemps ! » Au total, près de 150 figurantes et figurants qui ont tourné, deux jours durant, dans les ruines de la vieille église protestante, coin Sherbrooke et Clark. Du lever au coucher du jour, tout le monde était là dans l’enthousiasme et la passion. De quoi faire ravaler ces tonnes de vomissures déversées sur les assistés sociaux par trop d’animateurs de radio paresseux en mal de cotes d’écoute faciles. Et ça a donné 0 « Bon yeu, donne-moé une job ! » Un vidéoclip d’une grande authenticité, à laquelle sans doute la formation et l’expérience cinématographique du leader des Colocs n’est pas totalement étrangère.

Le Québec de demain

Et l’avenir ? « On est revenu à la case zéro avec Lucien Bouchard. » Ça va prendre une grande vigilance. Le Premier ministre du Québec « s’étant plutôt placé dans une position pour plier le cou ».

André Fortin ne se définit pas comme nationaliste à tout crin. Loin de là. Il se situe plutôt du côté d’une « indépendance qui veuille dire quelque chose, qui soit une chance véritable de faire autrement, qui nous oblige à construire ensemble un Québec nouveau ».

Un discours qu’on ne peut pas, là aussi, qualifier de très très couru chez « nos » dirigeants actuels à Québec...

« Il y a 30 ans, à votre époque, vous avez semé quelques graines, philosophe-t-il. Nous, aujourd’hui, les plus jeunes, on a la chance de pouvoir continuer, de pouvoir reprendre le travail là où ç’a été laissé en plan. Ne serait-ce, à la limite, que pour ne pas cocher, comme trop de gens le font encore, OUI ou NON sans trop savoir pourquoi. »

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