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N° 190 - juin 2000

Pourquoi privatiser Hydro-Québec ?
Gabriel Sainte-Marie

La réponse appartient aux Québécois



Aucune opposition ne semble se dresser contre le vent de privatisation qui souffle présentement sur Hydro-Québec. Gaétan Breton, professeur de sciences comptables à l’UQÀM et auteur du livre « Les mauvais coûts d’Hydro-Québec », s’inquiète et ne voit pas le démantèlement de la société d’État d’un bon oeil. Il nous fait part en entrevue de ses craintes.

Hydro-Québec nous appartient. En comparant nos tarifs à ceux des autres provinces et des États américains, nous sommes avantagés. En plus, les profits vont à notre gouvernement ; ils ne sont pas perdus. Pourquoi privatiser ? » se demande Breton

La théorie de la privatisation, défendue par les riches et leurs économistes mercenaires, se base sur la soi-disant inefficacité des entreprises publiques. Breton rappelle que cette affirmation, autant qu’elle puisse leur plaire, n’est toujours pas prouvée et reste gratuite.

Puisque Hydro-Québec domine notre marché de l’électricité, elle bénéficie d’importantes économies d’échelle. Malgré cela, le professeur Breton fait remarquer qu’il reste facile d’augmenter son profit ou son « efficacité » sur papier.

On nous fait croire que Hydro-Québec n’est pas rentable

Avec ses recettes, Hydro paie d’abord ses coûts. La différence est son profit. Cependant, ses coûts incluent déjà un 10-12 % de bénéfices. « Si ses revenus suffisaient seulement à payer ses coûts, elle pourrait continuer de prétendre que ses tarifs ne font que couvrir ses coûts », explique Breton.

La société d’État affirme que son coût de production est de 2,81 $ le kilowatt/heure, mais la démarche utilisée pour arriver à ce résultat est impossible à vérifier. Hydro refuse de dévoiler ses chiffres et ses méthodes de calcul. Gaétan Breton en arrive à un coût de production qui tourne plutôt aux alentours de 2,31 $/kWh. « Plus l’information sur ce coût est disponible, plus mon calcul semble être exact », précise-t-il. Il s’agit d’un autre profit caché de près de 22 % ! En fait, comme l’affirmait dernièrement Jean-Thomas Bernard, professeur à l’Université Laval 0 l’amortissement des infrastructures à travers le temps réduit le coût de production d’Hydro-Québec.

Hydro rédige des contrats particuliers avec certaines entreprises. Elle leur vend son électricité à des tarifs préférentiels, supposément pour créer des emplois. « Chaque emploi ainsi créé reviendrait à un coût de près de 200 000$ annuellement. Puisque le salaire versé aux travailleurs est moins généreux, on peut parler de subvention directe aux entreprises occasionnant une perte de profit pour Hydro-Québec.

Face à la privatisation, Breton s’intéresse également aux tarifs. Le nôtre augmenterait. Selon les économistes de service, il faudrait payer l’électricité au « coût marginal ». « Or il y a plusieurs coûts marginaux chez Hydro-Québec » affirme Breton. Par exemple, celui chargé aux Américains se situe sous le coût complet. Un deuxième coût marginal tient compte du coût que les Québécois devraient payer si on construisait une nouvelle centrale. « Puisque ce coût est plus élevé que le tarif actuel, payer au coût marginal revient à payer aujourd’hui un futur barrage que l’on n’aurait même pas à construire puisque cette hausse de tarifs diminuerait notre consommation d’électricité. La belle affaire ! », s’exclame le professeur.

Enfin, bien que Hydro-Québec soit une entreprise publique et qu’elle nous appartienne, ses états financiers restent cachés. Il est donc difficile d’évaluer sa véritable valeur.

Diviser pour privatiser

Afin de faciliter sa privatisation, Hydro-Québec est désormais divisée en quatre grands secteurs distincts 0 production, grossiste, transport (TransÉnergie) et distribution. « Voilà des actifs plus abordables pour sa privatisation et des secteurs plus ouverts à la concurrence », commente Breton.

Jusqu’ici, les offres d’achat pour Hydro-Québec ont été ridicules. L’actif de notre compagnie est de plus de 12 milliards $. Elle en vaut beaucoup plus 0 au moins trois à quatre fois plus, selon les études de Léo-Paul Lauzon. « Des offres de seulement 5 milliards $ pour toute l’entreprise, même si le montant semble énorme, ne font pas le poids », fait remarquer Breton.

Quelques prévisions de Gaétan Breton

Selon les autorités d’Hydro-Québec et le gouvernement, la privatisation n’est pas à l’ordre du jour. Bien qu’ils fassent souvent preuve de démagogie pour cacher leurs véritables intentions, ils n’ont sûrement pas tort, affirme Breton. Avant la révolution tranquille, Hydro-Québec existait et appartenait à l’État. Seule différence, elle ne possédait pas tout le marché. Donc, si au lieu de vendre des actions, Hydro-Québec se contente de vendre des paquets d’actifs, sa part du marché diminuera sans pour autant qu’on puisse parler de privatisation de la société d’État en tant que telle.

Dans l’éventualité de l’ouverture du marché québécois de détail et d’une clause de réciprocité, les règles de la concurrence internationale définies par les institutions internationales (ALÉNA, FMI, OMC) interdisent les situations de monopole. Aucune compagnie ne pourrait alors détenir plus de 20 à 30 % du marché québécois. Actuellement, Hydro détient la presque totalité du marché. Au nom de la concurrence, notre entreprise perdrait son importance au profit de compagnies privées.

Une absence de mobilisation

Hydro-Québec nous appartient. Elle nous fournit de l’électricité à bon prix et rapporte de gros bénéfices au gouvernement. La première victime de sa privatisation serait la population du Québec. Or, aucune mobilisation sérieuse n’a été entreprise. Sans opposition ce projet de privatisation sera facilement réalisé et le vent de privatisation continuera ensuite son chemin à travers tous les services sociaux acquis par nos luttes.

Nous finançons le marché américain

« “ Une hausse du tarif domestique des Québécois réduira leur consommation. Les surplus dégagés seront vendus sur le marché américain et nos profits augmenteront. ” Tel est le joli mantra récité par les agents de service d’Hydro-Québec », raconte Gaétan Breton.

« Les dirigeants d’Hydro, le gouvernement et les médias nous font croire que le marché américain de l’électricité est payant pour notre entreprise, je n’en suis pas si certain ! », poursuit-il. Voici les arguments sur lesquels il base cette affirmation 0

En 1992, les exportations d’Hydro-Québec ne lui ont pas rapporté le rendement minimal souhaité, situé entre 10 et 12 %. La situation est encore la même.

Au Québec, les tarifs incluent les coûts liés aux employés, à l’équipement, à l’infrastructure, etc. Le tarif chargé aux États-Unis inclut seulement le supplément qu’il en coûte pour leur envoyer nos surplus d’électricité. Nous payons donc leur part de coûts fixes, telles les centrales hydro-électriques. « Ils achètent notre électricité à rabais », dit le spécialiste.

À court terme, la situation pourrait être tolérée, mais pas avec des contrats fermes de 20 ans.

Le coût de notre présence sur le marché américain de détail est la réciprocité, c’est-à-dire la présence des Américains sur notre marché, comme l’a affirmé un ambassadeur de ce pays. Nous devrons donc ouvrir nos réseaux aux Américains et à la privatisation.

Pour l’instant, lorsqu’un kilowatt/heure part de la Baie James ou de la frontière américaine pour se rendre à Montréal, le prix est le même. Il s’agit d’un tarif « timbre poste ». Avec l’ouverture de nos marchés, rien ne garantirait l’avenir d’un tel système et les compétiteurs américains seraient avantagés.

Un recul de 40 ans ?

« Montrez-moi un seul homme d’affaires qui a réussi au Québec sans avoir les deux mains dans le coffre de l’État. » Selon Breton, cet adage du milieu des affaires nord-américain a pu être démenti grâce à Hydro-Québec, une société autosuffisante et même rentable. Elle a permis aux Québécois de briller sur la scène internationale pour leur savoir-faire, leur esprit d’innovation, leur créativité, leur capacité à monter des projets…

Le démantèlement du navire amiral de Québec Inc. a tout pour plaire à certains antinationalistes.

Comme Gaétan Breton le fait remarquer, au début des années 1960, le président Walter Gordon du « Canadian National » et toute sa ribambelle d’amis se plaisaient à attaquer les Canadiens français sur leur incapacité à brasser des affaires, et sur leur incapacité à se prendre en main. La nationalisation de l’électricité a servi de réponse. La perte d’Hydro ne viendrait que leur donner raison !

Gaétan Breton est professeur au département des sciences comptables de l’Université du Québec à Montréal. En plus de ses publications dans des revues scientifiques internationales, il a réalisé plusieurs travaux sur les problèmes énergétiques. Il a également participé aux travaux de la Régie de l’énergie à titre de témoin expert.

Breton est coauteur, avec Jean-François Blain, du livre « Les mauvais coûts d’Hydro-Québec », publié l’automne dernier.

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