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N° 190 - juin 2000

Des souris et des hommes
André Le Corre

Le clonage des humains



Le nouveau film de Karl Parent et Louise Vandelac Clonage ou l’art de se faire doubler est la suite logique de leur production précédente Main basse sur les gènes qui traitait des organismes végétaux génétiquement modifiés (OGM). Les auteurs abordent cette fois un problème encore plus fondamental 0 le clonage d’êtres humains et la manipulation génétique des embryons, des opérations qui pourraient résulter en une véritable mutation de l’espèce.

Ce film très dense et percutant nous fait pénétrer dès les premières images dans un monde hallucinant où un coeur de porc humanisé bat sur le cou d’une chèvre, où une oreille humaine a poussé sur le dos d’une souris, et où des grenouilles sans tête préfigurent des êtres humains anencéphales, réservoirs potentiels d’organes. Mais il nous entraîne aussi auprès de spécialistes éminents de plusieurs disciplines 0 médecine, psychanalyse, biologie, génétique, droit, philosophie, dans une analyse extrêmement fouillée de ce sujet à la fois fascinant et déconcertant. Cette œuvre, très réussie, provoque chez tous les spectateurs un questionnement et une réflexion qui se poursuivent bien après son visionnement.

Du mythe à la réalité

Pour le biologiste Jacques Testart, spécialiste de la FIV (fécondation in vitro), «tout a commencé lorsque l’on a extrait l’ovule, qui est la cellule fondamentale, du corps de la femme». Vingt ans après la naissance de la petite Louise Brown, le premier bébé-éprouvette, le processus n’a cessé de s’accélérer. Pour réussir la fécondation artificielle, il a fallu produire de multiples embryons dont on a congelé l’excédent. Le développement parallèle des techniques de manipulation génétique allait compléter cette base et produire les résultats que l’on connaît maintenant 0 la production d’un embryon à partir d’une cellule somatique (brebis Dolly) et enfin à partir de cellules modifiées pour inhiber le facteur de vieillissement (les cinq vaches clonées récemment).

Il n’en fallait pas plus pour réveiller tous les anciens mythes 0 l’immortalité, la toute-puissance, la recherche de perfection humaine. Et aussi la tentation de se faire cloner pour revivre sous une forme identique, ou de cloner un nouvel enfant à partir d’une cellule d’un enfant défunt.

Les partisans du clonage existent. Le reproche que l’on a fait à ce film, c’est de nous les montrer sous forme de clowns 0 les Raëliens, le mégalomane Richard Seed ou le raciste Randolphe Wicker. Mais un sondage révèle que 7 % des Américains accepteraient de se faire cloner, et beaucoup de ceux qui sont en accord avec cette technique n’osent pas le proclamer publiquement.

Heureusement, beaucoup plus nombreux sont les adversaires, dont tous les experts qui s’expriment dans ce film.

L’eugénisme « gentil »

Si l’on peut modifier génétiquement le patrimoine héréditaire d’un embryon, alors on peut créer un individu sur mesure. D’ailleurs Louise Vandelac nous montre un catalogue dans lequel, photos à l’appui, on peut choisir toutes les caractéristiques d’un futur enfant.

Par contre, Jeremy Rifkin, économiste et ennemi n° 1 des biothechnologistes américains, nous remémore l’exemple le plus monstrueux d’eugénisme connu 0 les nazis et l’holocauste. Cette Allemagne avait créé le programme « Lebensborn » (source de vie) selon lequel on favorisait l’accouplement d’officiers SS et de pures aryennes. Pas moins de 12 000 enfants auraient ainsi été procréés, et l’image la plus saisissante de ce film représente d’ailleurs une grande table ronde sur laquelle sont entassés, pêle-mêle, une cinquantaine de nouveau-nés et autour de laquelle s’affairent des « soigneuses ».

L’eugénisme moderne s’infiltre, lui, plus subtilement, par la porte de derrière. Il prend prétexte de ce qu’existe chez beaucoup de couples infertiles ce « délire d’enfants », comme l’appelle Monette Vacquin, psychiatre, pour favoriser la fertilisation in vitro, alors que l’infertilité n’est pas le problème numéro un de la planète, bien au contraire.

Selon Axel Khan, généticien, la mondialisation et l’uniformisation des cultures ont banalisé le concept de parentalité et fait que les parents ne voient qu’une chose à transmettre à leurs enfants 0 leurs propres gènes (améliorés si possible).

Autre exemple 0 l’Islande a confié à une société privée le monopole du patrimoine génétique de sa population, une transaction universellement dénoncée.

Les conséquences néfastes du clonage et des modifications génétiques

Pour Jeremy Rifkin, cela produirait une modification radicale dans les rapports entre parents et enfants. L’enfant deviendrait un programme, un concept; et les parents 0 les ingénieurs. Qui donnera à ces parents la sagesse, la connaissance, l’intelligence pour définir les traits futurs de cet enfant ? Et si cet enfant n’est pas satisfait des traits qu’on lui a donnés ? Que dire de l’enfant non programmé qui serait « raté ». Sera-t-il rejeté ? « Sans empathie, dit-il, la culture et la civilisation ne survivront pas. »

Pour Monette Vacquin, ce serait là une expérimentation sur les générations futures qui en paieraient le prix. Ce serait aussi la dislocation des liens de filiation existants. Elle illustre d’ailleurs sa pensée en décrivant les liens familiaux qui uniraient, par exemple, le clone d’un homme aux siens. On peut en imaginer toute l’absurdité. Que voit la grand-mère à la naissance de ce clone ? Elle voit l’enfant qu’elle a mis au monde 30 ans auparavant. À sa maturité, la mère voit l’homme qu’elle a aimé et épousé il y a 20 ans. Pour elle, c’est un symptôme de folie, une volonté expérimentale monstrueuse.

Les dérives de la médecine et de la loi

Faite pour soigner, la médecine est en train de s’approprier le vivant comme champ d’expérimentation, avec l’alibi de la thérapie génétique. Une thérapie qui, jusqu’ici, selon Jacques Testart, n’a produit aucun résultat.

Jeremy Rifkin va plus loin et nous parle de cette création de viviers industriels. Si l’on est capable, par clonage et modifications génétiques, de produire de manière répétitive des substances précises, alors on arrive à un modèle bio-industriel semblable à ce qui s’est passé avec la pétrochimie. Bien entendu, le marché est là qui en attend des profits considérables.

Pour Marie-Angèle Hermitte, juriste, il n’existe qu’une vague déclaration de l’UNESCO interdisant les manipulations germinales que les États n’appliqueront pas. Pour elle, on négociera donnant-donnant l’interdiction du clonage reproductif contre le clonage avisé thérapeutique.

Jeremy Rifkin, de son côté, nous parle des États-Unis où les républicains ont essayé d’introduire au Congrès une timide réglementation, appuyée par le président Clinton, que les démocrates ont rejetée sous la pression de l’Association biotechnologique. Donc la voie est libre pour le clonage aux États-Unis. Par contre, l’Europe a une réglementation. Quant au Canada, Louise Vandelac ne répond que par un mot 0 rien !

Qui arrêtera ce cycle infernal ?

Il reste les comités dits de bioéthique et l’opinion publique. Sur les premiers, les opinions des intervenants du film ne sont pas très optimistes. Pour Jacques Testart, ces comités ne sont là que « accomoder la modernité » et c’est une façon de retarder le « progrès » en attendant que la population soit préparée, par une graduation dans la présentation, à l’acceptation. Le philosophe québécois Jacques Dufresne ne fait pas confiance aux éthiciens, ces colporteurs. Il préfère s’en remettre aux scientifiques qui doivent prendre leurs responsabilités. Par contre, Bernard Jégou croit que l’expérience des produits pharmaceutiques et des OGM a prouvé que les acteurs de la technique ne peuvent être juge et partie. D’ailleurs, qui pourra empêcher un quelconque laboratoire de fertilité de réaliser, dans le plus grand secret, le clonage d’un être humain ? (Le film nous montre un laboratoire sud-coréen qui serait prêt à le faire.) Le principe de Gabor (physicien britannique d’origine hongroise) vient nous rappeler que « tout ce que la science peut faire, elle le fera, indépendamment de la morale ». Face à la carence des États, c’est encore une fois l’opinion publique qui devra peser de tout son poids. Pour qu’elle puisse le faire, il est nécessaire qu’elle soit éclairée. Nous devons être reconnaissants et féliciter Karl Parent et Louise Vandelac de l’excellent travail qu’ils font pour parvenir à cette fin.

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