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De Gaulle le Québécois
N° 191 - juillet 2000

La Colombie, premier Vietnam du XXIe siècle
André Maltais

Les dollars militaires US envahissent le pays de la cocaïne



Malgré un vaste mouvement civil en faveur d’une solution pacifique et négociée dans la guerre entre la guérilla et l’armée colombienne, le Congrès américain approuvait le 30 mars dernier une aide militaire astronomique de 1,6 milliard $ à l’armée colombienne qui devra désormais «traquer la cocaïne» jusque dans les provinces contrôlées par la guérilla. Cette «aide», affirme un rapport signé Adam Isacson du Centre for International Policy1, place la Colombie en tête de liste des candidats à devenir le premier Vietnam du 21e siècle.

Après avoir été multipliée par cinq entre 1996 (65 millions $) et 1999 (300 millions $), l’aide militaire à la Colombie atteindra 800 millions $ pour chacune des deux prochaines années. À titre de comparaison, les forces armées colombiennes recevront 2,5 millions $ par jour alors qu’au plus fort de la guerre du Salvador, dans les années 1980, l’armée salvadorienne en recevait un million.

De plus, la nouvelle aide se déplace de la police nationale colombienne (police essentiellement anti-drogue) vers l’armée qui combat surtout les deux principales guérillas du pays 0 les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC) et l’Armée de libération nationale (ELN).

Les bases de cette nouvelle aide américaine ont été jetées en décembre 1998 lors d’une rencontre entre le Secrétaire américain à la défense, William Cohen, et son homologue colombien de l’époque, Rodrigo Lloreda.

Son volet le plus coûteux consistait à créer trois bataillons «antinarcotiques» de 950 hommes chacun au sein même de l’armée colombienne. Le premier de ces bataillons est maintenant formé et le plan d’aide 2000/2001 permettra de créer les deux autres, en plus de leur fournir 63 hélicoptères dernier cri Blackhawk UH-60 et Huey UH-1, des armes, de l’entraînement, du matériel d’espionnage, etc.

Uniformes payés

Les Américains paieront jusqu’aux uniformes et au transport de troupes, en plus «d’appuyer des opérations offensives contre la guérilla des FARC».

La nouvelle aide renforcera aussi le programme Riverine visant à améliorer les capacités d’opération de la marine colombienne sur les rivières du sud-ouest du pays, en plus de moderniser la flotte d’avions intercepteurs Dragonfly A-37 dont un site Web de l’armée américaine dit qu’ils sont «destinés aux opérations de contre-insurrection».

L’aide consistera autant à fournir des renseignements à l’armée colombienne qu’à la doter de matériel et à la former en matière de collecte et d’analyse de renseignements.

Mais alors qu’auparavant le personnel américain ne transmettait sur la guérilla aucune donnée qui n’était pas reliée à la lutte anti-drogue – une telle politique visant à empêcher, par exemple, que l’armée colombienne ne passe les informations aux groupes paramilitaires friands d’atrocités contre les populations civiles – les choses ont changé depuis mars 1999, alors que le Pentagone a émis de nouvelles instructions à son personnel. Toute information sur les guérillas peut désormais être transmise aux militaires colombiens.

Le personnel américain en Colombie comprend de 250 à 300 membres des Forces spéciales, telles les Bérets verts ou la Navy SEALs. Entre autres tâches, ils sont les seuls à pouvoir opérer cinq stations radar pourtant déployées sur des bases militaires colombiennes.

Cocaïne

De plus, le nouveau plan d’aide insiste sur le lieu où doivent porter les efforts «antidrogue» de l’armée. Son principal programme s’appelle Percée dans les régions de culture de la coca du Sud de la Colombie et vise les États de Caqueta et Putumayo, des châteaux forts des guérillas.

Une partie de l’aide américaine reconduira aussi un programme vieux de quatre ans consistant à répandre des herbicides sur les cultures de coca des paysans du sud. Ces cultures représentent, pour ces paysans totalement laissés à eux-mêmes par l’État colombien, l’unique moyen de vivre décemment. Or ils ont dû conclure une entente avec les FARC par laquelle la guérilla taxe leurs profits en échange de leur sécurité...

C’est d’ailleurs le nouvel argument de Washington 0 «Il est devenu nécessaire d’ouvrir des fronts contre les FARC, parce qu’elles sont un obstacle à la poursuite de l’éradication de la drogue dans les régions qu’elles contrôlent», qu’affirmait en octobre dernier le «tsar» de la lutte anti-drogue américaine, le général Barry McCaffrey, témoignant devant un comité sénatorial.

Vers la destruction du pays

Mais l’aide militaire détruira littéralement le pays, au sens propre comme au figuré. Premièrement, elle intensifiera une guerre civile qui donne un prétexte en or aux groupes paramilitaires d’extrême-droite pour continuer à massacrer impunément des civils (paysans pauvres, syndicalistes, militants des droits de l’homme, journalistes, etc.).

Deuxièmement, elle renforcera aussi une armée dont les officiers de rangs inférieurs entretiennent maintes complicités avec ces groupes d’assassins. Ces paramilitaires sont d’ailleurs les grands absents du plan d’aide américaine. Alors qu’il est prouvé depuis longtemps qu’ils sont impliqués jusqu’au cou dans le trafic de la drogue et qu’ils sont responsables de plus des trois-quarts des atrocités commises contre les civils, le plan d’aide ne les mentionne aucunement !

Troisièmement, elle a toutes les chances de torpiller le fragile processus de paix négocié présentement entre les FARC et le gouvernement, et approuvé par une vaste majorité de la population civile. Comment, en effet, la guérilla pourrait-elle ne pas voir la mauvaise foi d’un État qui négocie la paix d’un côté et laisse son armée accomplir les quatre volon-tés des États-Unis, de l’autre ?

Enfin, elle continue une politique américaine qui s’est avérée un échec sur toute la ligne. Non seulement la production de drogue a-t-elle augmenté en Colombie au cours des cinq dernières années, mais les petits producteurs de coca désespérés, dont les cultures étaient détruites, se sont enfoncés plus loin au sud ou sont allés grossir les rangs des groupes armés.

Mais les visées américaines sont toutes autres que d’éliminer les causes qui poussent les Colombiens à cultiver la coca (voir encadrés). En 1999, avant que l’aide militaire ne soit triplée, les États-Unis avaient fourni 370 millions $ à la police et à l’armée colombiennes, contre seulement 7 millions $ (moins de 2 % de l’aide militaire) à des projets de développement, à la réforme judiciaire et aux droits humains.

Intérêts américains dans les pays andins

C'est aux populations et aux gouvernements de plusieurs pays de la région andine que les États-Unis veulent montrer leur force en précipitant à tout prix le chaos, la destruction et la mort en Colombie. Ces pays sont les suivants 0

PANAMA

Le 31 décembre 1999, Washington a dû rendre le canal de Panama à ce petit pays d'Amérique centrale dépourvu de forces armées. Les deux tiers des bateaux qui franchissent le canal proviennent d'un port américain ou s'y destinent.

ÉQUATEUR

Le pays est incapable de rembourser les intérêts de sa dette et il est politiquement très instable, comme l'ont montré le bref coup d'État de janvier dernier et ses quatre présidents en l'espace de trois ans.

VÉNÉZUÉLA

Le pays est la première source d'importation américaine de pétrole, et Washington s'inquiète de l'engagement en faveur de la démocratie du président populiste et nationaliste Hugo Chavez ainsi que de ses relations avec les guérillas colombiennes.

PÉROU

Malgré un passé d'extrême bonne conduite, les frasques antidémocratiques voire illégales d'Alberto Fujimori (ex. 0 son troisième mandat à la tête du pays) commencent à énerver les Américains. Ce n'est d'ailleurs pas la première fois que Washington lâche un ami (ex. 0 Noriega, Saddam Hussein, etc.).

BRÉSIL

La principale puissance régionale, fragilisée par les dettes et les inégalités sociales, n'assume pas assez, selon Washington, ses «responsabilités» face à la Colombie.

1,6 milliard $ d'aide non-militaire serait plus efficace !

Si les États-Unis ont 1,6 milliard $ à offrir à la Colombie, voici comment ils pourraient employer cet argent beaucoup plus efficacement 0

1. Renforcer le système judiciaire colombien. En effet, trafic de drogue, assassinats et non-respect des droits humains sont en bonne partie causés par les trop faibles moyens judiciaires colombiens (moyens d'enquête, de protection des témoins et juges menacés, etc.);

2. Appuyer les nombreuses initiatives de paix de la société civile en les finançant généreusement et en leur apportant une aide technique et logistique;

3. Financer et aider techniquement les organisations de défense des droits humains dont les militants sont sans cesse harcelés et menacés;

4. Créer des conditions économiques légales dans les campagnes colombiennes 0 programmes de substitution de cultures, routes et infrastructures, prêts avantageux, éducation, distribution de titres de propriété, etc.;

5. Soulager les populations déplacées. La Colombie vient au troisième rang mondial pour le nombre de réfugiés intérieurs (après le Soudan et l'Angola). L'État colombien n'a pas les moyens de fournir une aide d'urgence ni de reloger à long terme ses citoyens déplacés.

(1) Le Centre for International Policy est une organisation à but non-lucratif qui surveille la politique étrangère américaine et ses conséquences sur les populations. Son adresse Internet est0 http0//www.ciponline.org/

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