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Comment ça trop de commandites ?
N° 210 - juin 2002

Quand Tit-Poil proclamait l’indépendance à New York…
Michel Lapierre
Rien n’écœurait plus le véritable artisan de la Révolution tranquille que les lois, les règlements, les dossiers, les rapports financiers et les polices d’assurance. Voilà pourquoi le plus grand homme politique québécois du XXe siècle accommodait les affaires de l’État avec de la sauce Tabasco comme il le faisait avec tous les plats.

C'était pour René Lévesque la seule façon de les ingurgiter, ces affaires terriblement indigestes. Beaucoup de sauce Tabasco, une montagne de sauce Tabasco. Lévesque en mettait partout. Sauf, bien sûr, dans le martini extra-dry. La sauce Tabasco donnait du piquant à cet État qui ne nous appartient toujours pas. Elle rapprochait le peuple du pouvoir. « Que ça devient compliqué, alors que c’est si simple avec la population ! » s’exclamait Lévesque quand l’un de ses ministres se donnait des airs de fonctionnaire.

« J’aime la nuit… »

Cette sauce Tabasco qui illustre à merveille l’anticonformisme de Lévesque, Pierre Godin nous en met des gouttes sur la langue. Le tome trois de son excellente biographie de René Lévesque, intitulé L’Espoir et le chagrin (1976-1980), fait ressortir le côté clandestin d’un premier ministre qui, en mars 1980, livrait cette confidence 0 « J’aime la nuit, c’est à partir de minuit qu’on commence à discuter de l’existence de Dieu… »

Dans les années cinquante, à l’époque où le journalisme avait encore quelque chose de marginal et de suspect, on pouvait retrouver le journaliste René Lévesque seul, à quatre heures du matin, à une table d’un restaurant de la rue Peel, en train de déchiffrer l’essence des choses à travers les volutes de la fumée de sa cigarette. Si Lévesque avait fini son droit et était devenu avocat comme son père, la Révolution tranquille n’aurait peut-être pas eu lieu. Pour lui, la vraie vie commençait là où s’évanouissent les normes sociales et les atavismes politiques. Cette vraie vie, aussi bien personnelle que collective, ne devait-elle pas ressembler à l’une de ces interminables parties nocturnes de blackjack dont il était si friand ? La fascination du noir. Plus les toasts étaient brûlés, meilleurs ils étaient pour Tit-Poil.

Devenu premier ministre du Québec en 1976, Lévesque reste l’anticonformiste qu’il a toujours été. Comme le raconte Pierre Godin, il oublie volontiers son enveloppe de paye sur son bureau. Il lui est arrivé d’envoyer par erreur, le même mois, deux chèques de pension à sa première femme, Louise L’Heureux. À sa maîtresse et future femme, Corinne Côté, qui s’en scandalise, il répond 0 « On aura toujours de l’argent pour manger… » Corinne lui rétorque 0 « Mais qui paiera tes cigarettes ? »

C’était plus par anticonformisme que par patriotisme que Lévesque, fondateur du Parti québécois, était devenu souverainiste. Après avoir ébranlé un Québec marqué par l’obscurantisme, la routine, le favoritisme et la veulerie, cet artisan de la Révolution tranquille avait fini par trouver insupportable l’esprit mesquin des vieux partis.

Le libéralisme des wallabies

Lévesque exécrait la bourgeoisie canadienne-française, caste fragile et nombriliste, dont il aurait pu se réclamer. Son arbre généalogique n’était-il pas un peu plus prestigieux que celui de Pierre Elliott Trudeau et de beaucoup d’autres ? Mais Lévesque avait décidé, dès son plus jeune âge, d’être Tit-Poil, de porter un imperméable froissé, d’avoir la mèche rebelle et de chausser des wallabies. Un Tit-Poil insolent et parfois même mufle. Enfant, il lui était arrivé de rencontrer un groupe de dames distinguées, amies de sa mère, Diane Dionne, issue d’une vieille famille de marchands et de seigneurs. L’une de ces dames l’avait interrogé 0 « Dis-nous franchement, René, laquelle d’entre nous est la plus belle ? » L’enfant avait toisé le groupe et répondu 0 «Il y a une chose que je peux vous dire, c’est laquelle est la plus laide! »

Lévesque se vengera de ce qu’il appelle le « vieux Québec » et en fustigera les profiteurs 0 politiciens, avocats, assureurs, spéculateurs fonciers et affairistes de tout acabit. Il leur assènera au moins trois uppercuts 0 la démocratisation du financement des partis politiques, l’étatisation de l’assurance-automobile et le zonage agricole. Sans parler, bien sûr, de ce qui aurait pu être le knock-out 0 le référendum sur la souveraineté-association.

Mais il lui faudra mettre beaucoup de sauce Tabasco dans son assiette pour avaler lui-même la Loi 101, adoptée par l’Assemblée nationale grâce à la détermination de Camille Laurin. Adversaire de la francisation radicale, Lévesque se fera une raison. Au Conseil des ministres, « j’aurais été mis en minorité et ce n’était pas le temps », expliquera-t-il. Déjà, bien avant de prendre le pouvoir, il se dérobait, au Café des Artistes, lorsque Claude Jasmin abordait devant lui la question de la culture québécoise et même celle de la culture tout court. Pour Lévesque, cet insoumis pourtant plus cultivé que la quasi-totalité de nos hommes politiques, la culture était plus un moyen d’évasion qu’un principe d’identité collective. On n’avait pas à en discuter publiquement. Pour lui, elle ressemblait à un fruit défendu qu’on savoure en cachette, loin des bourgeois et des parlements.

Il faut aussi tenir compte du libéralisme naïf, du libéralisme angélique qui l’animait. Lévesque plaçait les droits des individus au-dessus de tout. Il le faisait pour justifier sa propre personnalité de rebelle plutôt que pour obéir à un principe. La Loi 101 lui paraissait inutilement coercitive. À ses yeux, elle s’éloignait de l’idéal démocratique américain. Pour lui, cet idéal restait le modèle de l’humanisme. Son travail de correspondant de guerre auprès de l’armée yankee n’avait-il pas fait de lui un homme? Le libéralisme de Lévesque s’appuyait sur une vision mythique des États-Unis, selon laquelle même les caprices les plus fous des individus concourent au bien commun.

Lévesque se rendait compte qu’au Québec la perpétuation d’un antagonisme colonial viciait le libéralisme à la base. Il savait que ce libéralisme aurait dû être le corollaire d’un affranchissement collectif à la hauteur du mythe de l’indépendance américaine. Mais, loin de l’inciter à formuler une pensée indépendantiste conséquente, cette pénible constatation ne suscitait dans l’esprit brouillon de Lévesque que de rares accès d’insolence envers ceux qu’il voyait comme les Rhodésiens du Québec. Pour négocier avec Ottawa, il faisait aveuglément confiance à Claude Morin, qui, lui, s’était donné la mission de diluer la cause indépendantiste.

Plus américain que les Américains

Dans sa patrie spirituelle, les États-Unis, Lévesque se rend-il compte que son libéralisme tourne à l’insolence ? Sait-il que les Américains ne vivent plus à l’époque héroïque ? Se doute-t-il qu’il est plus américain que les plus patriotes d’entre eux ?

Toujours est-il qu’en janvier 1977, à New York, devant les représentants de la haute finance, Tit-Poil bondit, gesticule et rebondit, vêtu de son manteau de cuir élimé et de ses éternels wallabies beiges. Il ose situer l’indépendance du Québec dans le sillage de la Révolution américaine. Son ancêtre maternel Germain Dionne n’avait-il pas participé à cette révolution ? Si Tit-Poil n’est qu’un souverainiste au Québec, il n’hésite pas à devenir un véritable indépendantiste québécois aux États-Unis, là même où le mot indépendance, indécent chez nous, a acquis un sens sacré. Enivré par le seul fait de fouler, une fois de plus, le sol du pays de la liberté, Tit-Poil s’écrie devant des banquiers 0 « Ce que nous faisons au Québec, ça nous regarde – it’s none of your business.» Que Wall Street se le tienne pour dit, goddammit ! « Il n’était pas vraiment sage… il a témoigné de nous », dira Michel Garneau, dans un court poème, à la mort de celui qu’il n’appelle pas autrement que Tit-Poil.

Pour les Américains, René Lévesque passe pour un Zoulou, comme le note avec justesse Pierre Godin. Tous les Québécois qui accompagnent le premier ministre sont terrifiés, en particulier Guy Joron qui a la réputation d’être le seul millionnaire parmi les députés péquistes. Tous les Québécois ? Non, pas vraiment. «Monsieur » est ravi. Dans l’estime de Jacques Parizeau, Tit-Poil vient de monter encore plus haut. Le ministre des Finances n’exprime sans doute qu’un souhait 0 Ah! si Tit-Poil pouvait transporter au Québec un peu de terre américaines sous ses wallabies !

Pierre Godin, René Lévesque, t. iii, Boréal, 2001.

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