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De Gaulle le Québécois
N° 191 - juillet 2000

Le dernier écho sera québécois
Jean-Claude Germain
On peut fort bien s’accommoder de la solitude, mais que dire ? sinon que c’est une aberration, de ces fameuses deux solitudes qui, ne pouvant ni s’additionner ni se soustraire, se privent mutuellement du plaisir solitaire d’entendre leur propre écho, lorsqu’elles s’adressent à personne, c’est-à-dire à elles-mêmes.

Un romantique allemand, von Chamisso, a déjà raconté dans un récit célèbre, L’histoire merveilleuse de Peter Schlemihl, les déboires d’un homme qui a perdu son ombre. De nos jours, ce qui se doit tout autant d’être l’objet d’un conte tout aussi faustien, c’est le désarroi des langues qui sont menacées de perdre leur écho.

La détresse des deux solitudes

Cette détresse, dite des solitudes, est bien connue au Québec. Jadis, autrement dit il y a trente ans à peine, si au fond d’une vallée ou au bord du lac, bref à l’orée d’un vide qui résonne, on s’avisait de lancer un Bonjour ! tonitruant à la ronde, l’écho répondait du tac au tac par un Hello ! sonore, quand ce n’était pas par un How are you ? à moins que ce ne fusse par un Who are you ? ou tout simplement par le decrescendo d’un WHAT ? ? ? WHat ? ? ? What ? ? what ? La sensation d’être l’écho d’une autre solitude est invariablement angoissante.

La langue qui a perdu son propre écho s’aplatit. Elle devient unidimensionnelle. Elle n’a plus de prise sur le réel qui ne répond plus à son appel. Elle n’a plus la force et la volonté de se traduire les autres idiomes du monde entier.

Traduire, c’est trop dur !

«L’irresponsabilité des apprentis sorciers des merveilleuses années 1960 a fait supprimer du programme scolaire cet acte intellectuel de base qu’est la traduction», rappelle Claude Duneton dans son dernier ouvrage, La mort du français, qui reprend la question là où son maître livre, Parler croquant, l’avait laissée en 1973.

«Or depuis que le monde est monde, le XVIe siècle en ce qui concerne la France, le maniement de la langue, son enrichissement, sa précision, sa flexibilité dans la transmission aux générations postérieures, se sont faits par et à travers le travail de traduction du latin, du grec, de l’hébreu, de l’anglais, de tout ce qu’on veut, peu importe, du moment que l’on est conduit à réfléchir sur sa langue, en se coltinant les vraies difficultés.»

Pour Duneton, cette démission qu’on doit à l’incompétence des pédagogues n’est pas la pire. Il en est une autre qui est symptomatique d’un mal d’être encore plus profond. «Pourquoi sommes-nous devenus incapables d’assimiler les apports étrangers», se demande-t-il ? «Le mot leader que mon père, éduqué entre 1890 et 1900, lisait justement lé-a-dè-re dans les journaux, devrait dans un fonctionnement normal d’emprunt s’écrire lideur depuis longtemps. Les Espagnols ont depuis toujours acclimaté l’anglais, leader en lider alors que les Français, pauvres diables, sourient encore lorsqu’ils lisent lideur ou mieux lorsque j’écris ouikinde pour week-end, ce qui relève pourtant du simple bon sens.»

Le français n’est pas la langue des Français

D’où vient cette paralysie ? «Nous sommes l’unique pays du monde à avoir entièrement changé de langue usuelle depuis cent vingt ans. Tous nos problèmes viennent de là», poursuit le polémiste. «En France, personne ne peut dire 0 “Tel mot est de l’excellent français parce que mon grand-père l’employait.” Il y a toutes les chances que ce vénérable parlât l’une des sept langues régionales, ou une langue tout à fait étrangère, italien, arménien, polonais, russe un peu, grec, que sais-je ? wolôf, bien sûr, arabe ou encore un beau dialecte. Mais de français officiel, à la Victor Hugo, point.»

«Pour des gens qui ont aujourd’hui cinquante ans, quatre-vingt pour cent des familles françaises n’étaient pas de langue française “nationale” à la génération des arrière-grands-parents. La langue française n’est pas véritablement la langue “des Français”. Elle a été fabriquée dès le départ par une chatoyante élite, puis travaillée, au long des siècles, comme un bijou par des gens du monde. Le français ne possède aucun terreau culturel, nulle part sur lequel il aurait poussé, aucune assise locale. Il n’a pas de terroir comme les langues voisines qui demeurent plus ou moins accrochées à leurs terres, à leurs échoppes, à leurs bases populaires 0 elles sont comme la caque, le fameux tonneau qui sent toujours le hareng.»

«Nous n’avons pas une langue d’usage mais une langue de loi. Ce fut sa très grande force dans le passé, mais, dans une société sans foi ni loi, cela risque d’être sa grande faiblesse.»

Allez voir au Québec si j’y suis !

Au Québec, on comprend mal l’inertie et l’insouciance des Français face à l’envahissement de l’anglais. Pour l’expliquer, Duneton prend l’exemple du Québec qu’il connaît bien. «Quand on entend de courtois fonctionnaires expliquer chez nous que la législation n’a jamais aidé les langues à s’imposer ou à se maintenir, on a envie de leur dire 0 “Allez voir au Québec si j’y suis !” Dans notre pays, où le français s’est imposé “par la force de la loi”, depuis Villers-Cotterêts en 1539, l’assertion ne manque pas de sel.»

«Le Québec n’a pas, en ce qui concerne sa langue, le poids d’interdit que trimballe sans même le savoir la population française. L’avantage que ces gens ont sur les Français, c’est qu’ils parlent français à la base depuis plus de trois cents ans. Chez eux, les arrière-grands-parents parlaient français depuis toujours. Une langue drue, inventive, qui a conservé l’accent profond, le chant de nos communs aïeux. Une langue qui n’est pas d’emprunt parmi le peuple, instruit ou non, mais une langue qui sort du peuple.»

«C’est complètement à l’inverse de chez nous. Au Québec, on dit “barrer la porte”, pour fermer à clef; ça fait bizarre pour des Français. Et pourtant... Durant toute mon enfance, nous avons “barré” les portes, nous aussi, au village, de l’occitan “barrar”, fermer. J’ai l’impression que toute la France des racines utilise le verbe “barrer”, mais à cause de sa connotation très justement “populaire”, le mot fait tache et j’entends de plus en plus souvent à Paris, cette formulation “fraîche” comme l’eau de mer 0 “Tu as locké la bagnole ?”»

Qu’est-ce qui meurt en premier ? La parlure ou les parlants ?

Le premier et le dernier écho d’une langue dans une autre, c’est sa musique. Et aujourd’hui que l’occitan n’est plus, il ne reste de son souffle que «l’accengue qui chante» dans le français qu’on jacte en Provence. «Mon grand-père parlait un occitan moulé, sûr de lui, et l’idée que le patois pût disparaître était pour ces gens-là totalement imbécile», se souvient Duneton. «D’abord le patois avait toujours existé, il existerait toujours. Il y a soixante ans de cela, mois pour mois. Et la langue est morte !»

«Les lois de l’économie n’expliquent pas tout, et sûrement pas le fait que les Français ont massivement déserté leurs villages pour se rendre dans les grandes métropoles, dans bien des cas à Paris. On aime à dire que les langues sont tombées faute de sujets parlants, à cause de cet exode. Voire ! Et si c’était l’inverse ? Si le changement de langue avait considérablement accéléré le changement de lieu, partant, accentué le changement de société ?»

Une envie d’anglais à l’antique

Avec l’écho dans les oreilles d’une langue qui a déjà été assourdie par celui d’une langue dominante, les Français d’aujourd’hui n’ont pas plus de raisons de combattre l’américanisation que leurs ancêtres, les Gaulois, n’en avaient de résister à la romanisation. «Il y a aujourd’hui, je le crains, une envie d’anglais à la manière antique, comme il y a eu une envie de latin», constate l’auteur de La mort du français. «Les USA rayonnent de toute leur légende colportée, répandue, vendue à la surface de la planète, un peu comme Rome a dû rayonner jadis, au temps de la conquête – ce qui a fait accepter le latin en un temps record par des myriades de peuplades diverses.»

Le seul espoir viendra d’une langue qui n’a pas perdu son écho. «Le Québec devrait être notre point de mire – un jour, peut-être pas si lointain, lorsque nous serons devenus bien européens, et que nous aurons donné notre langue aux chiens, les Québécois ont de grandes chances de rester les seuls Français sur la planète.»

La mort du français

Claude Duneton

Plon, Paris, 1999.

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